Cher M. Burton,

Excusez-moi de ne pas vous avoir encore écrit depuis mon arrivée en @. Je comprends parfaitement que vous ayez des comptes à rendre à vos collaborateurs et plus spécialement à M. Casey, qui ont accepté à contrecœur de financer mon voyage de recherche ici avec les fonds de notre équipe de recherche. Je n’ai pas répondu plus tôt à vos messages parce que j’ignorais comment dire ce que j’ai à dire. Et même maintenant, alors que je vous écris, je ne sais pas vraiment comment m’y prendre. Mais n’allez pas penser que mon voyage ici s’avère inutile : j’ai déjà visité quelques-unes des grandes villes @ et ce que j’ai vu a largement dépassé mes attentes. Seulement les solutions que nous pourrions emprunter aux @ pour résoudre les problèmes de circulation des villes canadiennes ne relèvent pas simplement du génie civil et de l’urbanisme. C’est justement ce qui m’embarrasse.

Je vous confirme que ce qu’on raconte est tout à fait vrai : il n’y a jamais d’embouteillages ici, pas même dans la capitale @. Dans le pire des cas, on observe des ralentissements de la circulation quand il se produit un accident impliquant plusieurs voitures, ce qui arrive assez rarement. Pourtant les boulevards comportent généralement moins de voies qu’au Canada, toutes proportions gardées ; alors que les autoroutes sont plus rares en @ et servent seulement à relier une ville à une autre. Vu du Canada, ce que je dis vous paraîtra sans doute absurde. Je vous explique comment cela est pourtant possible.

Plusieurs facteurs socio-économiques font que les problèmes de circulation rencontrés dans les villes canadiennes n’existent pas en @ :

  1. Les heures de pointe n’existent pas en @, aussi bien le matin que le soir. Cela s’explique par le fait que le travail est organisé très différemment que chez nous. Les travailleurs @ n’étant pas des salariés, mais ce que nous appellerions chez nous des associés ou des travailleurs autonomes, ils ne se font pas imposer par des employeurs des horaires de travail fixes et largement partagés, contrairement à ce qui se passe au Canada et dans la majorité des pays industrialisés, où la majorité de la population travaille du lundi au vendredi, du matin au soir. Rien de semblable en @ : les horaires de travail varient grandement d’une personne à l’autre, et aussi pour une même personne. Bref, ceux qui vont travailler en voiture n’empruntent pas les rues, les avenues et les boulevards les mêmes journées et à la même heure, si bien que la circulation est toujours fluide.

  2. Les @ ne travaillent presque jamais 35 heures par semaine, et encore moins 40 heures ; pas plus qu’ils ne travaillent 5 jours par semaine. Cela contribue à répartir encore plus uniformément la circulation, et aussi à la réduire de manière générale, bien qu’il faille tenir compte du fait qu’une partie des @ use de ses temps libres pour faire de petits voyages d’agrément. Cependant les destinations et le moment de ces déplacements variant grandement, cela ne suffit pas à compenser l’effet positif de la diminution du temps de travail sur la circulation.

  3. La séparation physique entre les lieux de travail et les lieux de résidence n’est pas aussi marquée que chez nous. Beaucoup de travailleurs @ ont leur bureau ou leur atelier dans leur domicile ou près de celui-ci, et donc n’ont pas à se déplacer en voiture pour aller au travail et en revenir. À cela il faut ajouter qu’il n’existe pas ici de parcs industriels et de districts commerciaux où une foule de travailleurs doit se rendre tous les matins, et dont elle doit revenir tous les soirs. Cela est dû au fait que les grands centres commerciaux n’existent pas et sont remplacés par des boutiques de petite ou de moyenne taille, réparties sur tout le territoire des villes. Quant aux usines, elles sont de taille plus modeste que chez nous, elles ne sont pas regroupées dans un même secteur, et souvent elles sont remplacées par des entreprises d’une autre espèce et beaucoup plus petites. Par exemple, les immenses usines de pain et de pâtisseries qui alimentent chez nous non seulement les supermarchés d’une ville, mais bien des provinces entières, n’existent pas en @. On y trouve plutôt plusieurs boulangeries et pâtisseries artisanales dans chaque quartier. Ce qui a pour effet que les consommateurs comme les travailleurs se déplacent moins, n’ayant pas à se rendre dans de grands supermarchés pour faire leurs courses, ou dans d’immenses usines pour travailler.

  4. Une grande partie des marchandises consommées dans chaque ville est produite sur son territoire ou dans les alentours. C’est par exemple le cas des denrées alimentaires, des matériaux et des meubles. On retrouve donc beaucoup moins de camions de transport sur les routes, et en général les distances qu’ils ont à parcourir sont courtes.

  5. Le phénomène d’étalement urbain que nous connaissons au Canada n’existe pas en @. Les villes y sont beaucoup plus denses et par conséquent on a moins à se déplacer en voiture. Les banlieues, qui constituent chez nous la plus grande partie des villes, n’existent pas, ou du moins pas sous la forme que nous connaissons. Si mes observations sont justes, cela est en partie dû au fait que l’éducation des enfants n’est pas confiée aux parents, qui chez nous achètent des maisons dans les banlieues pour élever leurs enfants, s’ils en ont les moyens. Comme ces personnes constituent une partie considérable de la population active, et comme elles continuent souvent d’habiter la même maison dans la même banlieue quand les enfants sont devenus grands, ce sont principalement elles qui sont responsables de la congestion des autoroutes menant au centre-ville. Même si je n’approuve pas le fait qu’on enlève aux parents leurs enfants pour les faire entièrement éduquer par l’État, il me faut bien reconnaître que cela peut avoir accidentellement des avantages.

  6. L’État @ a adopté des politiques démographiques dont l’objectif est de maintenir stable sa population et surtout de l’empêcher d’augmenter, et qui – même si on peut à juste titre les désapprouver – ont du même coup pour effet d’empêcher l’étalement urbain et l’augmentation de la circulation. La population @ demeurant plus ou moins la même sur l’ensemble du territoire et dans chacune des villes, il n’est pas nécessaire de trouver, tous les 20 ans, ou même tous les 10 ans, de nouvelles manières de faciliter les déplacements des résidents : construction de nouvelles autoroutes, élargissement des autoroutes existantes, construction de nouveaux ponts ou d’un réseau de métro, ajout de circuits d’autobus ou de voies réservées pour eux, etc.

Bref, les problèmes de circulation n’existent pas dans les villes @ parce que ce qui les cause dans nos villes n’y existe pas davantage. Vous comprendrez donc que les urbanistes et les ingénieurs civils @ n’ont pas de solutions à nous proposer pour résoudre des problèmes inexistants chez eux. Quand j’ai discuté avec quelques-uns d’entre eux, ils se sont d’abord étonnés de la manière dont nous posions ces problèmes et dont nous essayions de les résoudre. Puis ils m’ont dit qu’ils pensaient que nous nous y prenions mal, que nous ne nous attaquions pas aux causes de ces problèmes, que nous nous contentions d’avoir recours à des palliatifs plus ou moins inefficaces. L’un d’entre eux est même allé jusqu’à prétendre que nous faisons comme un médecin qui se contenterait de soulager des symptômes d’une maladie qui finissent toujours par se manifester à nouveau, sans chercher à la guérir, ni même à faire un bon diagnostic ; ou comme un ingénieur qui, confronté à un pont dont la capacité portante est nettement insuffisante et ne cesse de diminuer, se garderait bien d’en revoir le concept et de le reconstruire, pour se contenter d’ajouter indéfiniment des piliers afin d’éviter qu’il ne s’effondre. Il est évident que cet ingénieur exagère : les ministères des Transports des provinces canadiennes font régulièrement des études sur la circulation, des commissions sont formées pour proposer des solutions, et des équipes constituées de nombreux chercheurs sont financées pour en faire autant. Cela ne m’a pas empêché d’être troublé par cette remarque, puisque j’ai le sentiment qu’elle n’est pas non plus entièrement fausse. J’ai répliqué que les administrateurs canadiens ne pouvaient quand même pas réformer de fond en comble et de manière autoritaire notre société pour résoudre des problèmes de circulation. L’ingénieur a souri malicieusement, et les autres personnes présentes se sont regardées les unes les autres avec étonnement. C’est à n’y rien comprendre.

Je vous épargne le détail des conversations que j’ai eues avec les urbanistes et les ingénieurs @. Allons à l’essentiel. Les urbanistes et les ingénieurs @ n’ont pas de solutions techniques que nous pourrions reprendre à notre compte pour faire disparaître ou atténuer les problèmes de circulation dans les villes canadiennes. Même s’il n’est certainement pas question d’envisager de transformer la société canadienne en nous inspirant de la société @, je me demande néanmoins si nous n’aurions pas intérêt à redéfinir notre cadre de recherche, notamment pour tenir compte des facteurs socio-économiques, que nous avons presque entièrement ignorés jusqu’à présent. Comme mon voyage ici me permet de mieux comprendre, par contraste, les conditions socio-économiques canadiennes dont nous devrions tenir compte dans nos recherches, je vous propose de le prolonger de quatre semaines, question de rentrer au Canada avec suffisamment de matériel pour être en mesure de proposer des solutions adaptées à notre contexte particulier et pour commencer la rédaction de ma thèse. Pourriez-vous demander à M. Casey d’approuver ces dépenses supplémentaires ? Je vous remercie déjà.

Salutations cordiales



Lewis Richards



Cher M. Richards,

Je vous remercie de m’avoir enfin donné des nouvelles. J’ai présenté votre requête à M. Casey. Il m’a demandé de vous dire qu’en tant que chercheur principal, il ne pouvait admettre qu’un étudiant au doctorat gaspille les fonds fournis par le gouvernement fédéral en prolongeant indûment son voyage en @, et ce, sans être même en mesure de nous rapporter les pistes de solutions promises. Je vous demande donc de revenir dans deux semaines à Toronto, comme prévu.

M. Casey m’a aussi demandé de faire quelques mises au point quant à votre rôle dans notre équipe de recherche, en tant que chercheur doctoral.

Je vous rappelle d’abord que vous devez respecter le cadre de recherche établi d’un commun accord par M. Casey et les autres chercheurs de notre équipe. Nous ne pouvons mener à bien ces recherches et atteindre les objectifs fixés par l’action concertée du gouvernement fédéral dans laquelle elles s’inscrivent, que si les professeurs-chercheurs et leurs étudiants acceptent de collaborer pour exécuter la part du travail de recherche qui leur a été confiée en respectant ce cadre de recherche. Votre travail consiste donc à identifier dans les pays étrangers les infrastructures routières susceptibles d’être adaptées aux villes canadiennes et de contribuer à la résorption des problèmes de circulation. C’est ce à quoi vous vous êtes engagé quand vous m’avez présenté votre projet de thèse. Vous comprendrez que si vous décidez de changer ce projet, je ne pourrai plus vous donner des contrats de recherche en utilisant les fonds obtenus dans le cadre de l’action concertée du gouvernement fédéral.

Ensuite je vous rappelle que vous faites des recherches en génie civil. Vous ne disposez pas des connaissances et des compétences nécessaires pour étudier les facteurs socio-économiques pouvant intervenir dans les problèmes de circulation que connaissent les villes canadiennes. Ce n’est pas votre affaire. En tant qu’ingénieur civil, votre travail consiste à résoudre les problèmes techniques qu’on vous soumet, et non à chercher leurs causes prétendues dans l’organisation sociale. Je n’ose même pas imaginer où nous en serions si tous les ingénieurs essayaient de fuir ainsi leurs responsabilités. Si vous persistez dans cette direction, je vous dis déjà que je ne pourrai pas continuer à diriger vos recherches, n’ayant pas moi-même les connaissances et les compétences nécessaires pour traiter de ces questions, qui d’ailleurs ne m’intéressent pas et me semblent incompatibles avec la profession d’ingénieur. Je me verrais alors dans l’obligation non seulement de vous demander de trouver un autre directeur de thèse, mais aussi de vous conseiller de changer de domaines d’études et de carrière.

Sur une note plus personnelle – car c’est maintenant seulement moi qui parle –, je vous dis que je serais très navré de vous perdre comme étudiant. Je suis certain que votre contribution à la recherche sur les problèmes de circulation dans les villes canadiennes pourrait être considérable si vous décidiez d’être seulement un ingénieur civil (ce qui est déjà beaucoup, il me semble), sans vous engager dans des questions qui relèvent davantage de l’économie et de la politique. Je vous répète ce que je vous ai dit avant votre départ pour @ : ne vous laissez pas séduire par leurs idées, qui produisent des effets très négatifs chez eux, et qui ne manqueraient pas d’en produire de pires ici, au Canada. Même en supposant que vous ayez vu juste quant aux raisons pour lesquelles les problèmes de circulation n’existent pas en @, vos conclusions seraient inutiles au Canada. Les profonds changements sociaux qu’il faudrait faire répugneraient à juste titre à la très grande majorité de la population et du même coup aux dirigeants politiques qu’elle a élus. Le Canada, contrairement à @, est un pays où on valorise la liberté et où on n’oblige pas les gens à vivre autrement qu’ils ne le désirent. Toute forme d’ingénierie sociale y est donc inadmissible, ce dont nous devons nous réjouir.

J’espère que vous vous montrerez raisonnable et que vous reviendrez bientôt parmi nous pour poursuivre vos recherches, après ce court intermède. N’oubliez pas que nous devons aussi organiser le colloque qui aura lieu en novembre, et que nous devons mettre au point les articles qu’il faut absolument publier avant la fin de l’année, afin de montrer que nos recherches produisent déjà des résultats.

Salutations cordiales


Conrad Burton



Cher M. Burton,

Je vous écris en vitesse avant de me rendre à l’aéroport. Ma mère a été hospitalisée suite à un ACV. D’après ce qu’on m’a dit, c’est assez grave. Je prends donc l’avion pour Fredericton. Je ne sais pas dans combien de temps je pourrai revenir à Toronto. Tout dépend de quand on la laissera sortir de l’hôpital et de la vitesse à laquelle elle se rétablira. Elle habite seule et ma sœur est présentement à Vancouver. Je vais devoir rester à Fredericton au moins quelques semaines, question de ne pas prendre de chances. Je vous écris dès que j’en sais davantage.

Cordialement


Lewis Richards



Cher M. Richards,

Je comprends parfaitement. J’espère que votre mère se rétablira rapidement. Prenez le temps qu’il faut. Écrivez-moi dès que vous saurez quand vous pourrez revenir à Toronto.

Cordialement



Conrad Burton




Journal de voyage en @

21 août

En lisant la réponse de Burton à ma demande de prolonger mon voyage en @, on voit bien qu’il croit que je suis son valet, et aussi qu’il n’est lui-même que le valet de Casey. Croit-il qu’en me parlant sur ce ton il va réussir à me faire revenir sur ce qu’il considère être la bonne voie ? Bien au contraire, cela n’a d’autre effet que de me rebuter. Il donne même raison aux critiques que font les chercheurs @ de la recherche universitaire telle qu’on la pratique chez nous. Pour parler seulement de la recherche en science et en génie, les chercheurs universitaires – aussi bien les professeurs que les étudiants – doivent trouver du financement auprès d’entreprises privées ou auprès des organismes subventionnaires publics, qui agissent à peu près de la même manière que ces entreprises. C’est exactement ce qui se passe avec les actions dites concertées. Des bureaucrates, avec l’appui ou l’accord tacite des ministres responsables de la recherche, décident des problèmes importants que les chercheurs devraient essayer de résoudre. Non seulement ils orientent la recherche en fixant ses objectifs, mais ils excluent de prime abord des possibilités de solutions par la manière dont ils posent ces problèmes et dont ils élaborent ces programmes de recherche. Autrement dit, même dans les cas où les problèmes qu’ils posent sont vraiment importants, ils entravent les recherches qui ont pour objectifs de les résoudre, un peu comme s’ils savaient déjà comment résoudre ces problèmes avant même qu’on commence ces recherches, un peu comme si ces problèmes n’étaient, en fait, pas de véritables problèmes. Même si on prétend favoriser la multidisciplinarité ou l’interdisciplinarité, la division rigide entre les différentes disciplines et les différents domaines de recherche produit systématiquement cet effet très nuisible pour la recherche. C’est exactement ce qui se produit dans le cas de nos recherches sur les problèmes de circulation dans les villes canadiennes. Les bureaucrates, en décidant que c’est seulement un problème de génie civil et d’urbanisme, excluent tout examen et toute transformation des conceptions de la société et de l’économie qui sont pourtant à l’origine des problèmes de circulation. Ça sera toujours en vain qu’on dépensera beaucoup d’énergie, de temps et d’argent pour financer des équipes de recherche toujours plus nombreuses, pour faire des études et rédiger des rapports, pour organiser des congrès internationaux et pour multiplier les articles scientifiques. Dans le meilleur des cas, on trouvera des solutions qui permettront d’atténuer temporairement ces problèmes, et qui pour cette raison même dissuaderont de s’attaquer à leurs causes. Bref, ça sera toujours à refaire, ce qui peut sans doute convenir aux chercheurs, aux urbanistes et aux ingénieurs civils, qui s’assurent ainsi de ne pas manquer de travail, et qui n’ont pas à changer leurs habitudes.

Même si on ne peut sans doute pas organiser la société canadienne en prenant simplement pour modèle la société @, il me semble néanmoins important de nous inspirer de la manière dont on résout ces problèmes en @ pour essayer de trouver des solutions efficaces qui pourraient être appliquées chez nous. C’est donc de leur démarche que je veux m’inspirer, puisque plusieurs aspects de l’organisation sociale et économique @ me semblent inapplicables chez nous. Dans certains cas je les trouve même simplement mauvais, comme l’inexistence des familles et la prise en charge totale de l’éducation des enfants par l’État, qui sont incompatibles avec la valeur de la liberté et le droit des parents d’élever leurs enfants.

Mais je dois penser davantage à tout cela. C’est pourquoi je dois trouver une manière de rester ici plus longtemps. Si je rentre à Toronto dans deux semaines comme le veut Burton, le groupe de recherche aura tôt fait de m’imposer son cadre de travail, et alors ça en sera fait de ma liberté de recherche, et même de ma liberté tout court. Je les connais : ils s’efforceront de me faire sentir ma position de vassal ou même de serf, comme j’ai montré que je ne m’y résignais pas, contrairement à eux. Et dire que Burton se pose comme défenseur de la liberté ! Quelle farce !


23 août

C’est fait : j’ai trouvé une raison acceptable aux yeux de mon directeur de recherche pour revenir quelques semaines plus tard à Toronto. Ça a été un jeu d’enfant.

Martin, un ingénieur @ qui a fait un stage au Québec il y a quelques années et qui comprend mieux que les autres les difficultés auxquelles je suis confronté dans le cadre de mes recherches, a d’abord été étonné quand je lui ai raconté comment j’ai réussi à prolonger mon voyage ici sans me brouiller avec mon directeur de recherche et les autres membres de l’équipe. Puis, en souriant, il m’a répondu : « Ah oui, j’oubliais qu’on vous traite tous comme de vulgaires employés au Canada. C’est tout à fait fou, la place qu’occupe chez vous le travail salarié, même dans les universités et dans les institutions publiques. Vous devez constamment demander des permissions et rendre des comptes à vos supérieurs. Mais ce qui m’amuse, c’est que les obligations familiales sont une des rares raisons admissibles de s’absenter du travail. Autrement dit, la servitude familiale peut servir à atténuer la servitude laborieuse. Et je suppose que l’inverse peut aussi être vrai. Si je me souviens bien, on appelle ça la conciliation travail-famille chez vous. Ça montre à quel point on ne valorise pas la liberté, malgré les beaux discours qu’on entend parfois, puisque c’est au nom d’une autre forme de servitude qu’on peut obtenir le plus facilement un peu de liberté. Alors le plus avantageux et le plus efficace, dans ce cas-ci, c’est d’inventer de fausses obligations familiales pour se libérer du travail, et de fausses obligations professionnelles pour se libérer de la famille. Autrement vous n’y gagnez rien, et vous ne faites que changer une forme de servitude pour une autre. Donc je ne vous blâme pas : vous n’avez pas vraiment le choix. Si on vous impose des parents auxquels vous devez rester attaché même quand vous êtes adulte, aussi bien les rendre utiles à quelque chose ! Comme vous avez déjà utilisé votre mère, il vous reste encore un père et aussi une sœur que vous pouvez utiliser sans trop éveiller de soupçons. Puis si vous voulez pousser le jeu un peu plus loin, vous pourriez vous inventer une femme et deux enfants. Ça vous ouvrirait une foule d’autres possibilités. Vous pourriez dire que votre femme doit avoir une greffe de rein, que votre fille a attrapé la méningite et que votre fils a un rendez-vous chez le pédiatre, par exemple. Pensez à toutes les journées de congé et de liberté que vous pourriez vous procurer ainsi ! »

Si ce n’était de la légèreté avec laquelle Martin parlait, je serais porté à l’accuser de cynisme. Je suppose qu’il peut dire sur ce ton de telles choses parce qu’il n’a fait qu’observer les obligations professionnelles et familiales, sans les avoir lui-même vécues. Même si ses remarques me dérangent, je dois reconnaître que ce n’est pas la première fois que j’invente des obligations familiales pour m’absenter du travail. Le travail m’a aussi fourni à plusieurs reprises des excuses pour prendre mes distances à l’égard de ma famille, sans qu’on fasse une scène. Grâce au travail, on peut facilement mettre des milliers de kilomètres entre sa famille et soi, ne pas retourner les appels téléphoniques, ne pas passer les Fêtes en famille, etc. Cela montre à quel point nous sommes assujettis, non seulement dans notre vie professionnelle, mais aussi dans notre vie privée. C’est pourquoi il nous faut mentir de cette manière.

Même si je ne suis pas proche de ma mère, même si nous ne nous entendons pas bien, je me sens presque mal de l’avoir utilisée de cette manière après ce qu’a dit Martin. Au moins ça ne change rien pour elle, surtout qu’elle ne le saura jamais.

Il faut que je pense à autre chose. Rien ne sert de me faire du mauvais sang. J’ai bien l’intention de profiter pleinement des quelques semaines de liberté que je me suis procurées grâce à ce mensonge. Il faut ce qu’il faut.


24 août

Ah ! que je respire quand je me promène dans la capitale @ ! L’architecture et l’urbanisme y sont sans doute pour beaucoup, c’est certain. Comment s’étonner du fait que les Canadiens restent enfermés chez eux quand nos villes n’ont rien d’autres à présenter au regard que d’affreux édifices de béton et de verre, ou des maisons familiales fabriquées en série dans les banlieues ! Comment s’étonner du fait qu’ils se déplacent massivement en voiture quand nos villes ne sont pas conçues pour les marcheurs ; quand ces derniers doivent circuler sur d’étroits trottoirs, assourdis par les vrombissements des voitures qui roulent à toute allure juste à côté d’eux ; quand ils arrivent à une intersection toutes les 5 minutes, et doivent y attendre chaque fois que le passage piétonnier s’active avant de traverser, au risque de recevoir une contravention ou de se faire happer par une voiture s’ils décident de traverser avant. Sans compter qu’assez souvent ils ne peuvent pas se rendre d’un arrondissement à l’autre sans faire de grands détours, en raison des autoroutes. Il est vrai que, contrairement aux @, les Canadiens sont tellement pressés de se rendre au travail et d’en revenir tous les jours, qu’ils n’auraient guère le temps et l’envie de faire de grandes promenades. Tout semble converger.

Mais c’est autre chose ici. Au contraire, tout semble inciter les habitants et les voyageurs à se promener dans cette ville. Une petite ruelle sinueuse qui gravit une colline ; une large perspective où se dressent des édifices tous différents mais formant un tout harmonieux ; une place avec ses fontaines, ses arbres et ses colonnades ; un passage qui s’enfonce dans l’épaisse muraille de l’ancienne citadelle, et au fond duquel apparaît la lumière blanche du jour… Tout est un appel pour le promeneur, qui peut se rendre à pied d’un bout à l’autre de la ville sans avoir à prendre l’autobus ou le métro, sans avoir à faire de longs détours, sans devoir s’arrêter constamment à cause des voitures. Des milliers de chemins sont possibles et ses promenades sont toujours nouvelles.

En me promenant pour la première fois dans la capitale, qui est la première des villes @ où je suis allé, j’ai eu un sentiment d’étrange légèreté que je n’ai que rarement connu chez nous. Comme si quelque chose qui existe dans toutes les villes canadiennes n’existait pas ici, quelque chose qui m’oppresse sournoisement, que je ne remarque plus par habitude, mais qui exige quand même de moi des efforts pour m’en prémunir. Après quelque temps j’ai fini par comprendre de quoi il s’agissait : je n’étais pas assailli par une foule d’affiches publicitaires et de panneaux me demandant de faire ou de ne pas faire telle chose, et qui gâche le « paysage », comme on dit. On peut difficilement imaginer ce que c’est que de se promener dans une ville où l’on ne se fait pas assaillir constamment par des visages souriant béatement et par des slogans vantant les mérites de tel téléphone intelligent, de telle marque de vêtements ou de maquillage, de telle boisson gazeuse, de telle chaîne de restauration rapide, de tel centre de conditionnement physique, de tel film américain, etc. À cela il faut ajouter le fait que les panneaux de signalisation sont à peu près inexistants en @. La circulation est beaucoup moins dense ici que chez nous, et les règles de la circulation sont beaucoup moins nombreuses et plus générales que chez nous, et elles reposent souvent sur le simple bon sens. Inutile de rappeler constamment aux automobilistes qu’ils doivent s’arrêter à une intersection en y installant quatre panneaux d’arrêt. Pas de panneaux interdisant de tourner à droite sur un feu rouge, ou le permettant à telle intersection, entre telle heure et telle heure. Inutile aussi d’imposer aux automobilistes des limites de vitesse, puisque la loi ne les traite pas comme de grands enfants, considère que c’est à eux de déterminer à quelle vitesse ils peuvent rouler tout en gardant la maîtrise de leur véhicule, et les tient responsables s’ils tuent quelqu’un dans un accident. Les voitures étant moins nombreuses que chez nous, et l’afflux des automobilistes dans un secteur de la ville n’étant pas déterminé par des horaires de travail rigides et largement partagés, on ne fait pas ici toute une affaire de la réglementation sur les stationnements. Pas de panneaux vous disant que vous pouvez stationner votre voiture de ce côté de la rue le lundi, le mercredi et le vendredi de 7 h à 20 h pour une durée de 120 minutes, et aussi la nuit, à condition qu’il n’y ait pas d’opérations de déneigement et que vous récupériez votre voiture avant 7 h. Ce n’est pas comme chez nous où on entretient absurdement de petites armées de policiers et d’agents de sécurité pour appliquer la réglementation tatillonne sur les stationnements, même quand il ne manque pas de place pour se stationner, même quand il devient absurde de déplacer sa voiture toutes les 2 heures ou de la changer de côté de la rue tôt le matin. Mais ce qui me semble le plus pénible chez nous, et qui n’existe pas dans les villes @, ce sont tous les autres panneaux où on demande une foule de choses aux passants : de ne pas flâner à tel endroit, de ne pas fréquenter tel parc avant et après telle heure, de faire attention à la marche ou à leur tête, de pousser ou de tirer pour ouvrir telle porte, de ne pas fumer et vapoter dans tel lieu public ou à moins de telle distance de son entrée, de ne pas boire d’alcool, de ne pas jeter des déchets par terre, de garder son chien en laisse et de ramasser ses crottes, de faire attention aux chutes de glace, de ne pas marcher sur la pelouse, etc. Ouf ! On en vient presque à envier les analphabètes. Heureusement, ce sont des choses qui n’existent pas ici, en @ ! On n’a pas l’impression de se faire traiter comme si on était dans une garderie ou dans une prison ! Enfin je respire !


25 août

Ce qui frappe quand on compare les villes canadiennes aux villes @, c’est le manque de diversité des transports. Chez nous, il n’y a que la voiture, l’autobus et parfois le métro. Personne ne penserait à se déplacer régulièrement en bateau par exemple, sauf dans d’affreux traversiers, et même là c’est assez rare. Le problème, au Canada et dans beaucoup d’autres pays occidentaux, c’est qu’on considère les transports seulement comme un moyen de se rendre du point A au point B. Le trajet lui-même et le plaisir qu’on peut y prendre n’importent à peu près pas. Je suppose qu’encore une fois, cela s’explique en grande partie par le rythme de vie qu’on nous impose au nom des sacro-saintes valeurs du travail et de la famille. J’imagine que les travailleurs canadiens, si on leur proposait de traverser un lac ou un fleuve dans une embarcation à voiles pour faire leurs déplacements quotidiens, trouveraient l’idée tout à fait farfelue et impraticable, tant les obligations professionnelles et familiales pèsent sur leur esprit. Pourtant cela se fait ici. Il est vrai que les @ travaillent moins que les Canadiens et que, le travail ayant des formes beaucoup moins pénibles et moins contraignantes pour eux, l’opposition entre le travail et le loisir est moins marquée. Sans compter que les travailleurs canadiens doivent se dépêcher pour conduire ou récupérer les enfants à la garderie ou rentrer rapidement chez eux pour préparer le souper. Mais même si on sauvait du temps en traversant à la voile un fleuve ou un lac, au lieu de s’engager sur une autoroute ou un pont congestionné à l’heure de pointe, je parie que les travailleurs canadiens seraient réfractaires à cette idée, tant cela leur paraîtrait incompatible avec le grand sérieux du travail. Et on pourrait dire la même chose de leurs obligations familiales, par exemple quand il s’agit de conduire leurs enfants à la garderie, à leurs matchs de hockey ou à leurs cours de karaté. Mais tout est différent en @ : j’ai vu des citoyens @ qui font leur service dans des institutions publiques traverser régulièrement une gorge profonde en tyrolienne pour se rendre dans les édifices publics en question. Je les ai imités, juste pour voir, et cela m’a paru non seulement très amusant, mais aussi très efficace. En fait, cela permettait à beaucoup d’entre eux de ne pas faire un détour de près d’un kilomètre pour emprunter le pont qui traverse la gorge. Par opposition, qui chez nous penserait faire quotidiennement de la voile ou de la tyrolienne ? Ce sont des activités qu’on fait pendant ses loisirs et assez rarement, à un point tel que la majorité des Canadiens n’a jamais fait de voile ni de tyrolienne. Quelle indigence en matière transport règne chez nous ! Quelle pauvreté et quelle uniformité de la vie quotidienne !


26 août

Pour la première fois j’ai décidé d’utiliser le métro de la capitale. Jusqu’à maintenant j’avais évité de le faire parce que je voulais me dépayser. Je supposais que ce métro devait ressembler à celui de Toronto, de Montréal ou de Londres, et donc qu’il n’y avait rien à y voir. Après tout, me disais-je, un métro est un métro. Ah ! que je me suis trompé ! On voit immédiatement que c’est tout autre chose quand on descend dans les stations de métro. Ça n’a rien à voir avec les espèces de bunkers qui existent chez nous. Chaque station a son style architectural bien à elle, avec ses voûtes, ses coupoles ou ses puits de lumière, avec ses mosaïques, ses bas-reliefs ou ses fresques. Même les parois des tunnels ont été conçues pour présenter quelque chose au regard des passagers des wagons en marche, non pas des images fixes comme dans les stations, mais des espèces d’animations rendues possibles par le mouvement. Je crains qu’en me relisant, même dans seulement quelques mois, cela me paraisse naïf et puéril. Et pourtant ça ne l’est pas. Les effets sont vraiment réussis et n’ont rien à voir avec ce qu’on peut trouver, par exemple, dans les parcs d’amusement ou les foires. Ça change vraiment quelque chose de voir, par les vitres du métro, les lignes et les motifs géométriques des parois des tunnels se métamorphoser, se complexifier, se simplifier, et se mélanger progressivement, un peu comme dans certaines gravures d’Escher. À mon avis, on peut considérer les fresques peintes sur les tunnels du métro comme des œuvres d’art au même titre que celles qu’on retrouve dans les stations du métro de la capitale @. Bref, ici l’art n’est pas enfermé comme chez nous dans des musées, mais il s’intègre aux lieux publics et donc à la vie quotidienne.

Il me faut aussi parler du design des wagons de métro. Ils n’ont rien de commun avec ce qui existe chez nous. On voit immédiatement qu’on ne les considère pas comme des fourgons devant servir à transporter des travailleurs du point A au point B. Je trouve qu’ils rappellent les wagons de train de première classe qui existaient au XIXe et au XXe siècles. Ce ne sont pas des tas de ferraille, de verre et de plastique comme chez nous. On y trouve des banquettes et des sièges de bois ouvragés, et parfois même des tables. Les passagers étant beaucoup moins nombreux, il n’est pas nécessaire qu’ils restent debout durant le trajet, entassés comme des sardines. Quant à l’éclairage, on a décidé de remplacer la lumière trop blanche et presque aveuglante des tubes fluorescents par une lumière tamisée et chaude, un peu comme dans certains cafés chez nous.

Je crois que cela peut disposer les passagers à avoir des pensées plus intéressantes et plus élevées. Le temps qu’ils passent dans le métro n’est plus simplement perdu comme c’est le cas chez nous, où les passagers entassés les uns sur les autres, et assommés par l’intérieur des wagons, ne pensent qu’au moment où ils arriveront enfin à destination, tâchent de faire passer le temps en écoutant de la musique commerciale avec leurs écouteurs, ressassent ce qu’ils devront faire une fois rendus au travail ou revenus à la maison, ou ruminent les événements de leur journée de travail ou les vexations de la vie familiale.

Dans ce contexte, il n’y a rien d’étonnant à ce que les déplacements en métro puissent avoir en eux-mêmes leur intérêt, pour les habitants de cette ville et aussi pour les voyageurs étrangers. J’ai aujourd’hui voyagé sur plusieurs lignes de métro seulement pour explorer les différentes stations de métro et contempler leur architecture et les œuvres d’art qu’on y trouve, ou aussi les œuvres des tunnels qui se présentent aux regards des passagers quand les wagons sont en marche. Je poursuivrai cette exploration au cours des prochains jours.


29 août

Jusqu’à maintenant, mes observations ont seulement porté sur les transports à l’intérieur des villes @, et surtout dans la capitale. Mais il y a aussi des différences notables avec ce qui existe chez nous en ce qui a trait aux transports entre les villes et les villages. Comme à l’intérieur des villes, les transports sont plus diversifiés qu’au Canada, où souvent il n’est possible de se rendre d’une ville à l’autre qu’en voiture, en autobus ou en avion, plus rarement en train. Par exemple, les déplacements interurbains par bateaux sont fréquents en @, que ce soit sur des fleuves, sur des rivières, sur de grands lacs, dans des baies, dans des golfes ou dans la mer. On utilise généralement des embarcations de petite ou de moyenne taille, et on peut observer une recherche en ce qui concerne leur apparence. Que les embarcations soient à moteur ou à voile, elles sont toujours stylisées. Rien à voir avec les paquebots ou les énormes navires de croisières qui s’arrêtent dans les ports canadiens.

Le travail n’étant pas le principe organisateur de la vie des @, leur liberté de mouvement est beaucoup plus grande. Le rythme des déplacements interurbains peut varier grandement selon les préférences de chaque personne. J’ai rencontré des @ qui s’embarquent régulièrement sur des voiliers pour descendre ou remonter le cours du fleuve, seulement pour le plaisir d’être sur les flots pendant une dizaine de jours. Il semble que la manière dont les voiliers fendent les flots, sont portés par les courants marins et réagissent à l’orientation et à la force du vent procurent une expérience totalement différente d’un voyage fait sur un bateau à moteur. Cela me semble faire sens, bien que je n’aie pas le temps de vérifier, par manque de temps.

J’ai aussi appris que la marche est ici un moyen reconnu de se déplacer entre les villes et les villages. Il n’est pas rare que des @, à un moment ou un autre de l’année, parcourent 200 ou 300 kilomètres à pied, voire davantage. Ils en ont le temps et la liberté, eux. Il existe donc des chemins pour les marcheurs, séparés des routes pour les voitures. Ces chemins n’ont pas été conçus pour réduire au minimum la distance à parcourir entre le lieu de départ et le lieu d’arrivée. C’est plutôt la manière dont se succèdent les lieux et leur beauté selon l’angle à partir duquel on y arrive ou on les voit, qui est déterminante dans le tracé des chemins pédestres. À ces chemins, qui se divisent et s’entrecroisent, s’ajoutent de nombreux sentiers. Les marcheurs peuvent même piquer à travers les champs, les collines et les forêts, si le cœur leur en dit. Si bien qu’ils sont libres dans leurs déplacements, pour autant qu’ils soient capables de s’orienter dans la campagne @, ce qui est généralement le cas. Cela est très différent de ce qui existe au Canada, où les sentiers pédestres sont généralement linéaires : soit on va dans un sens, soit on va dans l’autre. C’est qu’ici le problème d’entrer sur des terrains privés n’existe pas, tous les terrains appartenant à l’État @. Soit l’État reconnaît aux utilisateurs des chemins et des sentiers pédestres droit de passage sur les terrains qu’il ne loue pas, soit il inclut dans les baux de location des autres terrains des clauses pour assurer ce droit de passage.

J’ai bien l’intention d’essayer ces chemins et ces sentiers. Mais comme mon temps ici est compté, je crois que je m’en tiendrai à une randonnée d’une vingtaine de kilomètres, ce que je serai sans doute en mesure de parcourir en moins d’une journée, sans avoir à me presser. Il me reste à choisir le village des alentours de la capitale où je pourrais me rendre. Ou bien je pourrais marcher au hasard, selon ce qui se présente à moi, sans destination prédéterminée.


31 août

Hier je me suis rendu à pied dans le petit village côtier d’Aigue-Marine, situé non loin de la capitale. Un peu après 8 heures, je suis sorti de la ville, pour m’engager dans un chemin qui traverse la forêt de Jouvence et qui se dirige vers la colline Zébrée, appelée ainsi en raison des veines de granite noir qui zèbrent la paroi escarpée qui fait face à la capitale. Les feuilles des chênes et des érables laissaient à peine passer les rayons du soleil, lesquels formaient des motifs toujours changeants sur les fougères et le gravier du chemin, en fonction de la brise qui agitait les cimes. Au-dessus du chemin, les écureuils sautaient d’une branche à l’autre. Le bruit des pics-bois, que je ne parvenais pas à voir, se répercutait contre tous les troncs.

Après deux heures de marche, au cours desquelles je n’ai rencontré que quelques rares marcheurs qui revenaient à la capitale, je me suis trouvé à une intersection. Selon ma carte, un des chemins contournait par la gauche la colline Zébrée et traversait le champ des Trois-Alliés, où se trouvent des cultures de maïs, de haricots et de courges ; un autre chemin contournait par la droite la colline et longeait ensuite la rivière à la Loutre, qui passe par Aigue-Marine avant de se jeter dans la mer ; et un sentier qui escaladait la colline et qui, par une crête rocheuse, redescendait vers deux sommets moins élevés, pour ensuite longer la falaise au flanc de laquelle est construit le village d’Aigue-Marine. C’est ce sentier que j’ai choisi.

Comme la pente était abrupte et les obstacles nombreux, le sentier changeait constamment de direction, si bien que j’apercevais sous des angles différents et à des hauteurs différentes la forêt qui me séparait de la capitale et la grande plaine qui l’entoure de tous les autres côtés. Des pins eurent tôt fait de remplacer les chênes et les érables. Des sources limpides coulaient entre les rochers de la colline. Et plus je montais, plus les signes de l’activité humaine disparaissaient. Finalement, après avoir contourné une paroi abrupte, je m’engageai sur la dernière pente avant le sommet, du haut duquel je n’apercevais que des collines, des forêts, des rivières et, au loin, la mer. Aigue-Marine et le champ des Trois-alliés étaient cachés par ces autres collines, et les petites routes qui menaient à ce village étaient dissimulées par les forêts environnantes. Si ce n’était du petit sentier qui continuait devant moi, l’impression d’avoir été transporté à une époque où les êtres humains n’existaient pas encore ou n’existaient plus aurait été parfaite. Même si j’ai passé toute mon enfance et toute mon adolescence au Nouveau-Brunswick, qui est relativement peu urbanisé, c’est la première fois que j’ai l’occasion d’être dans un lieu où les traces de l’existence des êtres humains sont pratiquement inexistantes. J’ignore quels pouvaient être les sentiments des personnes qui ont décidé du tracé de ce sentier, et quels sont ceux des @ qui l’empruntent ; mais quant à moi, j’ai ressenti à la fois un vif sentiment de liberté et de communion avec la nature, et un mélange de satisfaction et de déception à l’idée que l’aventure humaine ne durerait pas toujours, que l’espèce humaine – comme toutes les autres espèces – allait finir par disparaître, que les traces mêmes de son existence allaient disparaître au fil des millénaires, et que la nature finirait par reprendre ses droits. À bien y penser, je suis certain que ce ne sont pas ces sentiments qui ont motivé le tracé de ce sentier, et aussi que les promeneurs @ ressentent autre chose que moi quand ils l’empruntent. Les sentiments que j’ai éprouvés s’expliquent par l’existence qu’on nous impose presque partout en Occident et, de plus en plus, partout ailleurs. Il y a en effet quelque chose de désolant, quand on prend la peine d’y réfléchir, au fait que des millions d’années d’évolution humaine et des milliers d’années d’histoire aient finalement abouti à la situation actuelle. Nous devons nous enfermer dans un bureau, dans un commerce, dans une usine cinq jours par semaine, y trimer dur pendant 40 ans et faire des économies pour notre retraite. Nous devons élever à nos frais la prochaine génération de travailleurs, qui devra prendre notre place quand nous ne serons plus en mesure de travailler. Nous devons subir les décisions de ceux que nous avons élus, qui sont censés nous représenter, mais qui défendent en fait les intérêts de ceux qui nous exploitent. Nous nous multiplions, nous construisons des villes toujours plus grandes et toujours plus laides, la nourriture coûte de plus en plus cher et est de plus empoisonnée, nous coupons à blanc les forêts, les terres cultivables et les ressources naturelles s’épuisent, et nous serons bientôt ensevelis sous nos propres ordures. Ouf !

Mais les promeneurs @ – comme celui qui s’était appuyé contre un rocher, à une quarantaine de mètres de moi, pour contempler l’horizon où la mer se confond avec le ciel – doivent avoir des réflexions très différentes de celles que j’avais alors. Ce n’est pas qu’ils ignorent ce qui se passe en dehors de @, chez nous, ni qu’ils croient que cela ne peut pas avoir de conséquences sur la vie en @. Ils sont tout à fait conscients de ce que cela représente que de vivre sur la même planète que nous. C’est pourquoi ils essaient, par toutes sortes de moyens, d’influencer l’opinion dans les pays étrangers, dans l’espoir que nous finirons par adopter des politiques économiques et démographiques plus sensées et plus viables, ce qui leur vaut d’être accusés d’ingérence par nos politiciens, nos diplomates, nos journalistes et nos agences de renseignement. Il n’empêche que le monde dans lequel vivent les @ et qui a si bien su harmoniser la civilisation et la nature, et aussi les possibilités de vie qui s’offrent à eux et pas à nous, ont pour effet qu’ils ne peuvent que très difficilement en venir à rêver d’un monde où l’humanité n’existerait plus. Cependant, j’imagine très bien qu’ils peuvent rêver d’un monde sans nous, sans pourtant accorder beaucoup d’importance à ce désir, puisqu’ils sont réalistes et savent très bien que nos civilisations ne disparaîtront pas du jour au lendemain, sauf si des fous déclenchent une guerre nucléaire, et alors les @, comme tout le monde, ne pourraient qu’y perdre.

Cela montre à quel point nous sommes malheureux, à quel point nous sommes malades, à quel point nous souffrons, si nous nous comparons aux @. J’allais comparer à un individu qui a des pensées suicidaires ceux d’entre nous qui rêvent (souvent assez confusément) d’un monde où notre civilisation et toute l’humanité – pour nous, c’est pratiquement la même chose – n’existeraient plus. Mais le suicidaire, lui, peut passer à l’acte et mettre fin à sa vie. Pour notre part, nous ne pouvons pas anéantir ce que nous souhaiterions voir disparaître. Donc nous ressemblons plus à ces désespérés qui se consolent de leur malheur en se disant que, s’ils souffrent, si le monde est une vallée de larmes, cela ne durera pas toujours. Belle consolation que voilà ! Quant aux autres, qui sont largement majoritaires chez nous, soit ils sont repus et ne voient pas le gouffre vers lequel nous fonçons, soit ils sont tellement diminués par leur servitude et leurs peines qu’ils ne sont même pas capables d’avoir ce genre d’idées. Mais ces pensées ne sont, de toute façon, que des enfantillages, qu’une petite révolte puérile d’adolescent, dont rien ne sortira jamais, et qui n’empêche pas ceux qui s’en revendiquent de se soumettre docilement à la triste et morne réalité, bien au contraire.

C’est à ce moment que je me suis dit que ça suffisait. Je n’étais tout de même pas venu ici pour ressasser ces idées. C’est seulement à ce moment que j’ai remarqué le chant des oiseaux (des bruants à gorge blanche, d’après les recherches que j’ai faites sur internet par la suite). Leur bizarrerie consistait au fait que ces chants semblaient se répondre, mais sans qu’on puisse en être certain. Quelques secondes après avoir entendu une espèce d’appel, cet appel se répétait un peu plus loin et un peu moins fort. Était-ce un autre oiseau qui répondait à l’appel du premier, lequel lui répondait ensuite, toujours par les mêmes notes ? Était-ce plutôt l’écho qui retournait son appel à l’oiseau, lequel répondait, croyant avoir affaire à l’un de ses semblables ? Était-ce plutôt une combinaison de ces deux possibilités, où les oiseaux répondaient indistinctement aux chants des autres oiseaux et à l’écho de leur propre chant et de celui des autres ? Et nous, les êtres humains, en savons-nous davantage sur ce qui se passe quand nous croyons communiquer avec nos semblables ? Nous aimerions croire que oui.

Je commençais à avoir froid et je me suis remis à marcher, suivant l’étroit sentier encadré d’imposant blocs de granite. J’eus vite fait d’atteindre le sommet des autres collines, n’ayant qu’à me laisser descendre, en bondissant parfois d’un rocher à l’autre, un peu comme un chevreau. Enfin, au pied de la dernière colline, je longeai la falaise abrupte au bas de laquelle les vagues frappaient violemment les rochers. Des balbuzards tournoyaient dans le ciel, alors que des Fous de Bassan plongeaient tête première dans la mer. On apercevait quelques voiliers à l’horizon.

Au fur et à mesure que je me rapprochais d’Aigue-Marine, la falaise devenait de moins en moins abrupte. Puis, au fond d’une petite anse, j’aperçus enfin le village. Ses maisons blanches sont accrochées à la falaise comme des nids d’oiseaux marins. La rivière à la Loutre, enjambée par un pont de pierre à une arche qui donne une invraisemblable impression de légèreté, descend en cascades vers la mer. Les rues, pavées de grosses pierres grises et parsemées d’escaliers, zigzaguent dans toutes les directions, pour que le vent du large ne s’y engouffre pas. Les maisons les plus basses se trouvant à une cinquantaine de mètres au-dessus de la plage, trois escaliers de pierre y descendent. Comme c’était la marée basse, les embarcations amarrées aux quais de la marina reposaient sur le sable gris et les galets d’où s’était retirée la mer. Après avoir pris une chambre dans une auberge et avoir mangé une soupe au poisson, j’allai regarder le coucher du soleil sur la plage. Alors que le ciel rougeoyait de plus en plus, la marée recommençait à monter, les vagues avançaient de plus en plus loin sur la plage, et les embarcations remontaient peu à peu. Puis le soleil disparut à l’horizon. En quelques minutes le ciel devint bleu métallique. Seulement un aura de lumière dorée demeurait à l’endroit où le soleil avait disparu. Puis tout devint indigo, et les étoiles devinrent de plus en plus nombreuses.

Je rentrai à mon auberge et, le lendemain matin, après avoir remonté la falaise et marché environ un kilomètre vers l’intérieur des terres, je pris le petit bateau qui remonte tous les jours la rivière à la Loutre et je débarquai dans les faubourgs de la capitale.


7 septembre

J’ai finalement décidé, il y a quatre jours, de faire une excursion dans la forêt de Roncevaux. Elle a en @ un statut presque mythique. D’après ce qu’on m’a raconté, il se trouvait à cet endroit, bien avant la création de l’État @, une affreuse petite ville minière nommée Liseville. Pour construire des habitations capables d’accueillir les mineurs et leurs familles, on a fait des coupes à blanc sur quatre collines environnantes. Après quelques décennies d’exploitation intensive, la mine s’est épuisée et, au fil des années, beaucoup de ses habitants ont déménagé. Quelques années avant la révolution qui a mené à la création de l’État @, la ville a été fermée suite à un décret du gouvernement, et les habitants restants ont été contraints de s’établir ailleurs. La ville est restée abandonnée pendant une dizaine d’années, c’est-à-dire jusqu’à la fondation des premières provinces pédagogiques, dans lesquelles on expérimentait de nouvelles manières d’éduquer les enfants. Comme on le sait, la majorité des provinces pédagogiques sont seulement apparues après cette phase d’expérimentation. Les alentours de Liseville, en raison de leur géographie majestueuse (malgré le saccage fait par la compagnie minière et ses employés), avaient déjà été choisis par le Parlement @ pour y construire une future province pédagogique. C’est pourquoi les anciennes habitations délabrées des mineurs furent détruites, et on planta des arbres d’essences diverses : principalement des hêtres, des chênes, des érables, des merisiers et des bouleaux, avec quelques bosquets de mélèzes, de cèdres, de pins, de sapins et d’épinettes. Quarante ans plus tard, les arbres feuillus avaient déjà atteint une quinzaine de mètres de hauteur, et les arbres résineux devaient les rattraper ou même les dépasser dans une vingtaine d’années. C’est à ce moment qu’on construisit Roncevaux sur une colline voisine, c’est-à-dire des édifices pour accueillir les enfants et les éducateurs des provinces pédagogiques. Quelques décennies plus tard (j’ignore exactement quand et pourquoi), cette partie des provinces pédagogiques a été déplacée ailleurs. Cependant les lieux ne furent pas laissés à l’abandon cette fois-ci. Les logements furent modifiés ou reconstruits pour pouvoir être habités par des adultes, et les écoles furent transformées en bibliothèques ou en ateliers pour les artistes ou les artisans. Si bien que Roncevaux, loin d’être devenu une ville fantôme, continue d’être habité par des résidents permanents et par des gens de passage, comme on dit.

Mais j’en reviens à la forêt elle-même, qui est en grande partie à l’origine de la renommée de cette petite commune. Un éducateur convainquit ses collègues de transformer la forêt environnante en une espèce de labyrinthe. Les sentiers étaient conçus pour qu’on change progressivement et imperceptiblement de direction. Quant aux intersections, elles étaient conçues pour se ressembler les unes ou les autres, ou pour être difficiles à reconnaître quand on y repassait une autre fois, mais en arrivant par un chemin différent. On raconte qu’on fit tailler plusieurs rochers et plusieurs arbres presque de la même manière, pour en faire des points de repère trompeurs. Une fois par an, c’est-à-dire à l’équinoxe d’été, avait lieu une espèce de rituel dont je ne parviens pas très bien à comprendre le sens, et durant lequel les adolescents de 12 à 14 ans, sans être accompagnés par leurs éducateurs, se promenaient pendant quelques jours dans cette forêt, qui était interdite d’accès tout le reste de l’année. On m’a dit que les éducateurs voulaient que les adolescents apprennent à regarder attentivement leur environnement, et à en distinguer les moindres nuances, au lieu de se fier à des automatismes et à des signes apparents mais trompeurs pour s’y retrouver. Je crois néanmoins qu’on aurait tort de réduire ce rituel à une espèce d’exercice d’orientation et de survie en forêt, un peu comme on peut en trouver chez les scouts. Il y a sans doute plus, puisque le but de ce rituel n’était pas de retrouver son chemin pour sortir aussi vite que possible de la forêt, mais bien de continuer à s’y promener pendant toute sa durée. J’ai bien posé des questions aux @ qui m’ont parlé de cette forêt et de son rituel. Beaucoup refusèrent de me répondre ou changèrent de sujet, alors que quelques autres me conseillèrent d’aller me promener quelques jours dans cette forêt, qui est maintenant accessible non seulement aux adultes @, mais aussi aux étrangers, depuis que la province pédagogique a été déplacée.

Comme le temps me manque avant mon retour forcé à Toronto, je suis à peine entré dans la ville de Roncevaux, pour me diriger immédiatement dans la forêt inextricable. Je devais néanmoins choisir mon point d’entrée parmi les cinq suivants : 1) l’entrée dite du monolithe ; 2) l’entrée dite du thuya millénaire ; 3) l’entrée dite du buisson d’épines ; 4) l’entrée dite du ruisseau aux Belettes ; 5) l’entrée dite du chêne foudroyé. Comme la troisième entrée était la plus proche et comme mon temps était compté, c’est elle que je choisis. Après avoir pris une carte se trouvant dans une espèce de présentoir, j’entrai donc dans la forêt. À première vue, rien de particulier. Je marchais de toute apparence dans un sentier de randonnée comme il y en a chez nous. Il devait néanmoins zigzaguer pour contourner d’énormes chênes, de gigantesques rochers et des petits étangs, que chez nous on aurait peut-être coupés, déplacés ou remplis pour que le chemin soit aussi droit que possible. L’épaisse voûte de feuillage cachait presque entièrement le ciel et laissait à peine passer les rayons du soleil. J’avais l’impression de marcher dans une espèce de crépuscule permanent et vert. Comme l’heure qui suit le coucher du soleil est celle que je préfère pour me promener en pensant, je laissai mes pensées suivre leur cours, en écoutant distraitement le chant des oiseaux et le cri de toutes les petites bêtes qui se trouvaient tout autour, mais que je ne parvenais pas à voir. Passant d’une chose à l’autre, mon esprit finit par se fixer sur le souvenir d’une randonnée que j’ai faite au Parc Mont-Carleton il y a environ 7 ans, quand j’avais à peine 22 ans. Je venais de terminer mon baccalauréat en philosophie. J’étais à un point tournant de ma vie. Les opportunités d’emploi en philosophie étant à peu près inexistantes, je craignais de devoir passer ma vie à tirer le diable par la queue. Après quelques mois d’hésitation, je décidai finalement de ne pas faire une maîtrise en philosophie et plutôt d’entreprendre des études pour devenir ingénieur civil. Les emplois ne manquent pas dans ce domaine. Une fois ma sécurité financière assurée, me disais-je, je pourrais faire de la philosophie pendant mes temps libres. Il faut bien mettre du pain sur la table, comme on dit. Je fis donc cette randonnée pour considérer les conséquences de ma décision, et aussi pour éviter de ruminer toujours les mêmes idées en restant dans mon petit appartement du centre-ville de Fredericton. Le soleil de cette journée de mi-juin, le vert éclatant de la forêt, la fraîcheur du haut des collines, tout me disposait à voir mon avenir sous un jour radieux. J’avais chassé l’indécision, ma résolution était prise et maintenant je pouvais respirer. Les prochaines années ne seraient certainement pas faciles, mais c’était seulement un période difficile à passer pour me donner les moyens de faire ce que j’aime vraiment – de la philosophie – le reste de ma vie. Les choses ont tourné autrement. Pour pouvoir payer mes études en génie civil, j’ai dû travailler une vingtaine d’heures par semaine pendant les sessions d’automne et d’hiver, et à temps plein pendant l’été. Comment aurais-je pu trouver le temps et l’énergie de lire des livres de philosophie, et même d’en écrire, comme j’ai toujours rêvé de le faire ? Et comment aurais-je pu refuser l’offre que m’a faite un de mes professeurs, qui est devenu mon directeur de maîtrise, quand il m’a invité à faire des recherches avec lui et m’a promis des contrats de recherche ? Puis comment aurais-je pu refuser quand, alors que je venais tout juste de faire le dépôt initial de mon mémoire, il m’a proposé de me recommander à l’un de ses collaborateurs de Toronto pour faire ma thèse avec lui, lequel disposait de fonds pour que des étudiants des autres provinces se joignent à l’équipe de recherche dont il faisait partie et qui réunissait d’imminents chercheurs des principales universités ontariennes ? Alors voilà que j’en ai encore pour 3 ans, si tout va bien. Mais après, je le jure, je recommence à faire de la philosophie. Enfin !

C’est à ce moment précis que je remarquai que la forêt s’assombrissait. Visiblement il s’était passé quelques heures sans que je m’en aperçoive, car j’étais entré dans la forêt vers 14 heures. Après m’être adossé à un érable pour manger, je pris la décision de revenir sur mes pas pour passer la nuit à Roncevaux. Seulement je ne savais pas très bien où je me trouvais. Je sortis la carte que j’avais fourrée dans la poche de mon manteau. Il devait bien y avoir un moyen de trouver un point de repère pour m’orienter. Voilà : c’est sans doute le ruisseau que j’ai traversé il y a une quinzaine de minutes. Ou serait-ce une demi-heure ? C’est étrange : je ne me souviens pas d’avoir traversé cette intersection où trois sentiers se rejoignent. À moins que le ruisseau que je cherche soit celui-ci. Impossible : je n’ai pas pris cette grande boucle. Dans le doute, aussi bien revenir sur mes pas. On verra bien où je me trouve à la prochaine intersection.

Je rencontrai un autre promeneur quelques minutes plus tard. C’était le premier depuis que j’étais entré dans la forêt, tant elle est grande et tant ses sentiers sont nombreux.

– Excusez-moi. Je me suis perdu. Pourriez-vous m’aider à retrouver mon chemin ? Décidément, c’est un véritable labyrinthe. Je ne vois pas comment les enfants éduqués ici pouvaient se retrouver dans cette forêt.

– À quoi donc vous attendiez-vous ? Croyez-vous que le tracé des sentiers n’a pas dû être changé pour désorienter même des adultes depuis le déplacement de la province pédagogique ? Il fallait vous y attendre. Il ne fallait pas venir ici si vous ne vouliez pas prendre la chance de vous égarer. Et je ne suis certainement pas venu ici pour vous servir de guide et prendre en charge votre promenade. Décidément, il faudrait faire comprendre aux touristes que cette forêt n’est pas pour eux.

– Mais où vais-je dormir, car la nuit tombe déjà ? Puis j’ai presque mangé toutes mes provisions. Vous ne pourriez pas me dire comment je peux sortir de cette forêt ? J’en ai assez maintenant !

– Il ne fallait pas venir, alors. Personne ne vous y a obligé.

– Mais vous pourriez quand même me dire comment je peux regagner Roncevaux pour passer la nuit. Tenez, j’ai une carte : montrez-moi.

Il me répondit par un rire, et ne se donna même pas la peine de regarder ma carte.

– Qu’est-ce qu’il y a ?

– C’est la confiance que vous avez en votre carte qui me fait rire. Croyez-vous qu’on a construit un énorme et inextricable labyrinthe végétal pour en mettre une carte fiable à l’entrée ? Allons donc ! Vous êtes encore plus naïf qu’un enfant.

– Vous voulez dire qu’elle est fausse ?

– Exactement ! Et aussi qu’on l’a laissée à l’entrée spécialement pour faire marcher les touristes.

– C’est un sale tour à nous jouer.

– Si vous le dites. Mais j’en ai assez de parler avec vous. Vous m’ennuyez. Si vous voulez trouver un endroit où dormir et de quoi manger, vous n’avez qu’à chercher un cerceau de brindilles accroché à la branche d’un arbuste. C’est un signe discret qu’on laisse pour dire qu’il y a un bivouac tout près. Normalement il y a aussi de la nourriture. Sur ce, je vous laisse. Tâchez de faire de beaux rêves !

C’est ainsi qu’il me planta là. Je me résignai à suivre ses conseils, car la lumière ne cessait de diminuer. Il me fallut explorer attentivement les sentiers environnants pendant deux heures avant de remarquer un cerceau de brindilles. Comme il me l’avait dit, je trouvai tout près une espèce d’abri fait avec des perches de bois sur lesquelles on avait fixé un toit fait d’écorce de bouleau. Le sol y était couvert de branches de sapin fraîchement coupées, et au fond il y avait une espèce de coffre dans lequel se trouvaient des couvertures, une casserole, ainsi que des boîtes de fer blanc qui contenaient du riz, du thé et des allumettes. Je fis un feu et je mangeai. Je m’allongeai sous deux épaisses couvertures. Même si j’étais très fatigué, je ne réussissais pas à fermer l’œil. Le moindre craquement me faisait sursauter : sans doute était-ce une bête sauvage qui s’approchait furtivement pour m’attaquer. Mais le sommeil finit par l’emporter.

J’ignore combien de temps je dormis. Puis je me réveillai. Étrange : j’entrevoyais la lueur du feu à travers l’entrée de mon abri, et j’entendais même son crépitement. J’étais pourtant certain de l’avoir éteint. Je me levai rapidement, de crainte de mettre le feu à la forêt, et peut-être aussi de brûler vif. J’eus de la peine à réprimer un cri quand je vis qu’un homme, qui me tournait le dos, était assis près du feu. Il m’avait sans doute entendu sortir de l’abri, mais il ne se donna même pas la peine de se retourner, continuant à remuer le feu avec une branche. Sortant mon canif de ma poche, je l’interpelai. Il ne se retourna toujours pas. Je l’interpelai une autre fois : toujours aucune réaction. Je décidai de contourner prudemment le feu pour lui faire face. Alors il ne pourrait plus m’ignorer. Son visage était incliné vers le bas et, bizarrement, demeurait entièrement couvert d’ombre même s’il se trouvait juste devant le feu. Impossible de voir ses traits. Son manteau me rappelait vaguement quelque chose, mais je n’arrivais pas à voir de quoi il s’agissait exactement. Puis la lumière se fit : c’était un de mes vieux manteaux, un manteau que je portais il y a plusieurs années, à l’époque où j’étais étudiant en philosophie. Un frisson me glaça le dos. Était-ce possible ?

L’homme releva la tête à ce moment, et je m’aperçus moi-même tel que j’étais il y a environ 7 ans, plus mince et avec tous mes cheveux. Mon double me regardait avec un sourire moqueur.

– Tu en fais une tête, mon cher ! Mais je comprends : moi aussi, je dois faire toute une tête, en voyant ce que tu es devenu. Si seulement nous avions su, nous aurions pris une autre décision.

– Si nous avions su quoi ?

– Si nous avions su ce que tu deviendrais, évidemment. Décidément nous nous sommes raconté des histoires quand nous pensions que tu pourrais continuer à faire de la philosophie après tes études en génie civil, et que tu faisais justement ces études pour te donner les moyens de faire de la philosophie. Nous nous sommes dupés nous-mêmes, et tu continues de te duper toi-même, si je ne me trompe pas. À moins que tu aies tout simplement abandonné…

– Non, je n’ai pas abandonné. Et je ne me dupe pas non plus. Seulement je ne peux pas me remettre sérieusement à la philosophie pendant que je fais ma thèse en génie civil. C’est trop exigeant. Je manque de temps et d’énergie. Mais après, quand ma situation sera plus stable, c’est juré, je recommence à faire de la philosophie !

– Balivernes ! J’imagine déjà où tu en seras dans sept ans : en train de te surmener et de ramper devant tes maîtres, dans l’espoir d’obtenir de l’avancement dans la firme d’ingénierie pour laquelle tu travailleras, question de faire vivre les deux marmots que tu auras sur les bras et de payer la maison que tu te seras achetée en banlieue de Toronto.

– Je ne vois pas ce qui te permet de supposer ça !

– Mais tout ce que tu as fait jusqu’à présent me permet de supposer ça ! Bon, tu as menti à ton directeur de recherche pour te soustraire quelques semaines à son autorité. Toutes mes félicitations ! Mais après, qu’est-ce qui se passera ? Tu te soumettras comme avant, d’autant plus que tu pourras croire que tu t’es révolté et que ton honneur est sauf. Je te le dis franchement : tu es en train de devenir un carriériste et de t’embourgeoiser.

– Je ne te permets pas de me parler sur ce ton !

Je me précipitai alors sur lui pour lui tordre le cou. Mais son regard me pétrifia. Tout se mit à tourner autour de moi et je m’effondrai lourdement sur le sol. Mes membres étaient paralysés. J’avais l’impression qu’on avait déposé sur moi une masse tellement pesante que ma cage thoracique allait certainement être broyée. Puis la douleur diminua. Je pus remuer les doigts. J’entendis le croassement d’une corneille, et à travers mes paupières entrouvertes je voyais la lumière du jour. Je sentais sous moi les branches de sapin de ma couche. J’en conclus que j’étais toujours couché dans l’abri et que j’avais fait un mauvais rêve. Je pus bouger une main, puis un bras, et enfin je pus m’asseoir.

Je sortis de mon abri et j’allumai le feu pour me faire à manger. Les visions de la nuit, sans disparaître comme la rosée au soleil, changèrent néanmoins de tonalité. Avais-je trahi mes projets ? Est-ce que je me jetais de la poudre aux yeux, pour ne pas reconnaître que je les avais lâchement abandonnés ? En déambulant dans les sentiers de la forêt, je fis le point sur tout ce qui s’est passé depuis que j’ai décidé de ne pas poursuivre mes études en philosophie, et aussi sur ce que les prochaines années me réservent, mais sans réussir à savoir exactement où j’en suis, sans être capable de prendre une décision. Ce n’est que vers 15 heures que je me retrouvai près de l’entrée, ou plutôt de la sortie, dite du chêne foudroyé, sans comprendre comme j’avais pu traverser toute la forêt alors que je croyais au contraire revenir sur mes pas.


8 septembre

J’ai parlé à Martin de mon excursion dans la forêt de Roncevaux, et du sens que pouvait avoir le fait de faire une promenade dans ce lieu inextricable. Il m’a répondu qu’il n’y avait pas de sens universellement admis à ce rite, lequel pouvait changer selon les personnes, et aussi pour une même personne, en fonction du moment. Mais à son avis l’idée ou plutôt l’expérience des déviations imperceptibles, ou difficilement perceptibles, y jouait un rôle très important. Toujours selon lui, nos idées, nos sentiments et nos projets (individuels ou collectifs) sont sujets à toutes sortes de déviations qu’il est difficile d’anticiper, et aussi de remarquer quand elles se produisent ou même après qu’elles se sont produites. C’est un peu comme ce qui se passe quand on se promène dans la forêt de Roncevaux. Seulement, dans cette forêt, on remarque forcément, après avoir dévié, qu’on n’arrive pas à l’endroit où on s’attendait à arriver, ou que l’endroit où l’on arrive n’est pas tel qu’on croyait qu’il serait. Cela dispose à réfléchir aux déviations des idées, des sentiments et des projets, dont on peut facilement devenir le jouet si on ne les remarque pas ou si on s’efforce de les ignorer. Car les désirs sont à l’origine de mirages et de leurres qui trompent les autres et soi-même sur ce qu’on pense, ce qu’on sent, ce qu’on désire, ce qu’on fait et ce qu’on est. Mais il ne s’agit pas, toujours selon Martin, d’essayer simplement d’empêcher ces déviations, par exemple en faisant de meilleurs plans ; cela serait souvent voué à l’échec et, même si on réussissait, la somme d’énergie dépensée serait tellement grande que le gain n’en vaudrait pas la peine. Lors des promenades dans la forêt de Roncevaux, et dans la vie des individus et des sociétés, il s’agit au contraire d’apprendre à maîtriser ces déviations, qui peuvent aussi bien s’avérer utiles et agréables, que nuisibles et désagréables. Loin de détourner seulement d’idées, de sentiments et de projets qui seraient souhaitables, elles peuvent aussi servir à détourner ou à se détourner des idées, des sentiments et des projets qui, malgré les apparences, sont loin d’être souhaitables. Celui qui voudrait s’opposer de front aux déviations perdrait d’ailleurs son temps, comme un architecte qui chercherait à faire disparaître la gravité, au lieu de l’utiliser pour construire des voûtes, des arches, des coupoles et des dômes. Mais, comme Martin l’a précisé, cette image a ses limites, puisque les idées, les sentiments et les projets existentiels ou politiques peuvent difficilement être soumis à un plan élaboré une fois pour toutes et prendre une forme définitive, en raison de leur dynamisme et des changements difficilement prévisibles et souvent inévitables auxquels ils sont sujets. Contrairement à ce qui se passe avec les édifices, les forces en jeu changent, quantitativement et aussi qualitativement, parfois rapidement, plus souvent progressivement. Et à supposer qu’on réussisse à rigidifier les idées, les sentiments et les projets des hommes, on sacrifierait les libertés individuelles, tout en dépensant beaucoup de temps et d’énergie, pour assurer la conformité au plan et la stabilité de la construction, et pour obtenir quelque chose qui s’apparente plus à la mort qu’à la vie. C’est donc de manière de penser et de sentir qu’il faut changer quant aux déviations, et non de faire des ajustements à des manières de penser et de sentir qui nient ou sous-estiment la puissance et l’omniprésence des déviations. Bref, il faudrait, à force de déviations, se détourner de ces manières de penser et de sentir, ou les détourner.

Ces idées, que je m’étonne de trouver chez un ingénieur, ont quelque chose de séduisant. Il faut que j’y réfléchisse davantage, question de voir dans quelle mesure elles rendent vraiment compte de ce qui se passe dans la réalité et permettent d’en avoir une meilleure maîtrise.


11 septembre

Il me semble que l’ingénierie, prise dans son sens large, a subi une déviation. Quand elle est apparue et a pris forme au cours de la Renaissance et de la Modernité, l’un de ses buts affichés était de procurer aux hommes une plus grande maîtrise de leur environnement, de construire plus efficacement des édifices et des infrastructures plus durables, de concevoir des moyens de transport plus rapides, et d’inventer des machines devant libérer les hommes des formes de travail les plus pénibles. Les apports de l’ingénierie quant aux trois premiers points sont considérables : le monde dans lequel nous vivons n’a que peu de chose à voir avec celui de la Renaissance, par exemple. Quant au quatrième point, la chose me semble beaucoup plus discutable. Les hommes travaillent toujours beaucoup, et cela ne manque pas d’être souvent pénible, même dans les pays dits développés. Soyons juste : il est très rare que des personnes travaillent 12 ou 16 heures par jour, comme cela arrivait aux paysans et aux ouvriers des siècles passés. Mais, globalement, travaille-t-on moins ? La condition de travailleur n’est-elle pas devenue presque universelle, à un tel point que les élites économiques, qui avant se targuaient de ne pas travailler, s’efforcent de donner l’impression qu’elles travaillent et méritent les richesses qu’elles accumulent ?

Le projet d’un monde où, grâce au travail des machines, le travail des hommes serait plus rare et moins pénible et n’occuperait plus une place centrale dans la société et dans la vie des individus, et où les hommes pourraient cultiver les arts et les sciences, n’était-il qu’une utopie, qu’un rêve chimérique, comme semble nous le montrer la triste et morne réalité quotidienne ? C’est ce que je serais porté à croire si je ne pouvais voir de mes yeux que ce rêve est devenu réalité en @, notamment grâce au revenu universel que reçoivent tous les adultes @, payé grâce à une taxe sur le travail des machines, qui sont le résultat d’un processus d’invention durant des siècles ou des millénaires, qui font donc partie du patrimoine de l’humanité, et dont la productivité ne doit pas être seulement profitable aux entreprises qui font fabriquer les machines ou qui en font l’acquisition. En fait, s’est-on jamais donné la peine de réaliser ce projet de société, sauf ici, en @ ? Et sans cet effort, n’est-il pas injuste de blâmer l’ingénierie, mais aussi la technique et les sciences, de ne pas avoir su améliorer le sort des hommes ?

Le problème, c’est que l’ingénierie et les techniques ont toujours été, dans les faits, grandement subordonnées à une certaine idéologie économique selon laquelle les entreprises et leurs riches propriétaires doivent être ceux qui profitent principalement du travail des machines, selon laquelle les travailleurs doivent demeurer asservis à des maîtres qui sont tout au plus prêts à leur accorder un certain confort, selon laquelle la culture est assimilée à des biens de consommation ou à des services, et selon laquelle l’homme est essentiellement un être de besoins. Dans le meilleur des cas, les techniques ne peuvent alors servir qu’à mieux satisfaire les besoins des hommes. Et comme il est assez facile de satisfaire les besoins fondamentaux des hommes (se nourrir, se loger, se vêtir, etc.), il est nécessaire de multiplier les besoins des hommes pour permettre au marché auquel donne naissance cette idéologie de croître ou de ne pas s’effondrer en raison d’une demande trop faible pour les moyens de production actuels. Ces nouveaux besoins ont souvent pour objet des produits et des services technologiques fort coûteux et susceptibles de devenir rapidement dépassés : ordinateurs, tablettes, systèmes d’exploitation, logiciels, téléphones intelligents, services de téléphonie mobile, téléviseurs haute-définition, services de télédiffusion, etc. Sans aller jusqu’à dire que tous ces appareils technologiques sont simplement inutiles (tout dépend ce qu’on décide de faire d’eux), il est certain que la manière dont ils sont mis en marché n’a pas pour objectif de fournir des produits et des services durables et efficaces à des coûts aussi bas que possible, bien au contraire. Grâce à des campagnes publicitaires et au lobbyisme, on impose aux particuliers, aux entreprises et aux institutions publiques l’achat de matériel et de services technologiques qui pourraient être beaucoup moins coûteux si on ne reconnaissait pas la propriété intellectuelle comme en @, ou si du moins on décidait d’utiliser seulement ou principalement des logiciels libres, lesquels comportent souvent les mêmes fonctions que les logiciels propriétaires, peuvent fonctionner sur du matériel moins récent, peuvent être mis à jour sans que cela n’entraîne des coûts exorbitants, et peuvent être librement modifiés, adaptés, améliorés et distribués. Les institutions publiques, les entreprises et les particuliers @ évitent des dépenses inutiles d’argent, d’énergie et de temps en utilisant presque exclusivement des distributions de Linux et, pour les plus aventureux, de BSD ; de même que des suites bureautiques libres, comme LibreOffice. Il faudrait calculer combien de temps les Canadiens, et aussi les autres Occidentaux, doivent travailler pour assumer les coûts d’utilisation de technologies non libres, en tant que particuliers, consommateurs, travailleurs et contribuables ; et aussi combien d’argent les grandes corporations leur soutirent, directement ou indirectement, pour enrichir leurs actionnaires, déjà richissimes. Et ce que j’ai dit du domaine des technologies informatiques et des communications peut aussi s’appliquer au domaine du génie civil, le but de cette discipline n’étant pas tant de procurer aux hommes des moyens efficaces de se déplacer, que d’enrichir les ingénieurs, les firmes de génie-conseil et les entrepreneurs de construction, qui s’accaparent d’une partie importante du Trésor public.

La faute n’en est pas à l’ingénierie et à la technique, mais bien à notre modèle économique. L’expérience @ montre que si on les subordonne à un autre projet de société, elles peuvent très bien favoriser la liberté et le développement des hommes. Il importe donc de trouver comment faire dévier l’ingénierie en la subordonnant à un autre projet de société. Bien entendu, cela n’est pas simplement un problème d’ingénierie. Les ingénieurs qui se contentent d’être des ingénieurs au sens strict ne pourront jamais rien changer à la situation actuelle. D’ailleurs ils s’accommodent fort bien d’elle, la routine à laquelle ils sont habitués demeurant la même et leur assurant d’avoir du travail. Dans ce contexte, on comprendra que les compétences propres à la profession d’ingénieur importent assez peu, et que les ingénieurs, assez souvent, sont incapables ou ne se donnent pas la peine de concevoir des infrastructures et des appareils durables, des logiciels performants et stables, des moyens de transports fiables, pour ne prendre que ces exemples. Autrement dit, c’est l’ingénierie dans ce qui la caractérise le plus qui est menacée. D’ailleurs, les employeurs s’en plaignent de plus en plus, en jouant les victimes, alors qu’ils ont assurément leur part de responsabilité dans cette situation. On ne peut pas traiter impunément les ingénieurs comme de vulgaires employés, sans tenir compte de la liberté qui a permis à cette profession de voir le jour. Je dirais que c’est bien fait pour eux, si nous n’avions pas tous à en faire les frais.


12 septembre

J’ai parlé à Martin de mes réflexions d’hier. Il m’a d’abord écouté sans rien dire, puis il a dit qu’il fallait aller plus loin dans mon analyse de la situation de l’ingénierie et des techniques au Canada et dans de nombreux autres pays, qui partagent en gros la même idéologie, de même que dans mes projets de détournement.

Bien entendu, il trouve que c’est une bonne chose pour les individus, pour les petites et les moyennes entreprises, pour les institutions publiques et pour une société, de chercher à libérer l’ingénierie, les sciences et les techniques du joug de cette idéologie économique, par exemple en abandonnant l’usage des logiciels propriétaires, en ne reconnaissant plus la propriété intellectuelle et en cherchant à rendre utile à tous le travail des machines. Mais cela ne se fait pas en tourne-main, surtout si l’idéologie du travail salarié continue à exercer son influence sur toute la société et à déterminer les désirs des individus. C’est donc à cette idéologie qu’il s’agit de s’attaquer, subrepticement de préférence, car les esclaves détestent généralement se faire montrer ce qu’ils sont. Sans cette tentative de subversion, Martin affirme que les modifications économiques, sociales et politiques que je propose pourraient facilement être détournées des fins que je leur donne, et que les effets bénéfiques que j’attends d’elles pourraient être grandement atténués dans ce contexte. Il lui semble même peu probable qu’on adopte une certaine forme de revenu universel fondé sur le travail des machines en tant que patrimoine de l’humanité, et capable de libérer grandement les hommes de la servitude du travail, si les sentiments et les idées des individus continuent de subir l’influence omniprésente de l’idéologie du travail salarié, et si on demeure incapable de la remplacer par d’autres idéaux. J’ai objecté qu’on ne pouvait pas raisonnablement espérer que ces transformations morales se produisent avant que les hommes aient été au moins en partie libérés de la servitude du travail salarié, et qu’il y avait donc quelque chose d’étrange à l’idée de poser ces transformations comme une condition nécessaire de cette libération. Il m’a répondu que ce n’était évidemment pas ce qu’il voulait dire, et qu’on se trompait également en pensant que ces transformations morales doivent précéder la libération du travail salarié, et en pensant que la libération du travail salarié doit précéder ces transformations morales. Ce seraient au contraire deux aspects d’un même mouvement, la libération du travail salarié favorisant ces transformations morales, et vice versa. Si ces deux aspects sont mal intégrés, on n’obtiendra dans le meilleur des cas que de légères améliorations, toujours menacées par l’idéologie dominante ; et, plus probablement, on ne sera même pas en mesure d’empêcher la situation de se dégrader. Cette mauvaise intégration de l’invention de nouveaux idéaux et de la lutte pour l’amélioration des conditions matérielles lui semble caractéristique des milieux contestataires ou progressistes canadiens, qui finalement s’accommodent assez bien de l’ordre en place et des valeurs qu’il implique, et qui pourraient facilement se contenter de quelques ajustements dont l’objectif est d’améliorer très modérément la qualité de vie des Canadiens et d’augmenter leur pouvoir d’achat.

Comme tout cela me semblait abstrait, j’ai demandé à Martin de me donner des exemples concrets de ce qu’on pouvait attendre des tentatives de libérer l’ingénierie, les sciences et les techniques de l’emprise de l’idéologie économique dominante, et de faire profiter les Canadiens ou les autres Occidentaux du travail des machines, sans chercher à subvertir ou à affaiblir considérablement cette idéologie, et à lui substituer progressivement des idéaux très différents. Il m’a répondu que, dans ce contexte, il doutait qu’on puisse libérer les hommes de la servitude du travail, même très partiellement. Le principal effet qu’on pourrait attendre de l’augmentation de la productivité résultant du travail des machines serait un déplacement des besoins et du travail devant soutenir le marché idéalement toujours en expansion, probablement vers ce qu’on appelle le secteur tertiaire, c’est-à-dire celui des services, qu’on peut faire croître presque indéfiniment, du moins aussi longtemps qu’on trouve preneur, car tout peut être considéré comme un service, tant est large et vague cette notion. C’est d’ailleurs ce qui s’est produit depuis la révolution industrielle : les secteurs primaires et secondaires, ceux de l’exploitation des ressources naturelles et de la transformation des matières premières, occupant de moins en moins de travailleurs en raison du travail accompli par les machines, ces derniers se sont retrouvés à œuvrer majoritairement dans le secteur tertiaire. Selon notre idéologie, il faut continuer à gagner sa vie même si le travail des machines pourrait nous faire vivre, et il faut dépenser pour se récompenser de ce labeur, notamment en faisant l’acquisition de services, ce qui permet à d’autres de travailler et de gagner leur vie, etc. Et si jamais l’augmentation de la productivité entraîne la disparition d’emplois qui ne sont pas remplacés par d’autres dans d’autres secteurs d’activité économique, si jamais les richesses sont à ce point inégalement réparties que la consommation ne cesse de diminuer, si jamais le taux de chômage augmente en conséquence, tant pis pour les chômeurs, qu’on considère comme des paresseux ou des parasites, puisqu’ils ne travaillent pas pour gagner leur vie.

À moins d’abandonner cette manière rudimentaire de concevoir l’existence humaine, rien à faire : on ne peut que demeurer indéfiniment enfermé à l’intérieur du même cadre. Le mieux qu’on puisse espérer dans ces conditions – et Martin se demande si ces attentes, pourtant modestes, ne sont pas alors chimériques –, c’est un partage moins inégal des richesses entre les travailleurs et les entreprises, certains avantages sociaux pour les travailleurs, et peut-être une meilleure stabilité d’emploi ; choses qui sont toutes démenties par les tendances des dernières décennies, au Canada comme dans presque tous les pays occidentaux. Mais même dans le cas où ces tendances s’inverseraient, les individus n’en seraient pas moins réduits à être principalement des travailleurs au service de leurs employeurs, qui détermineraient toujours les finalités de l’économie, de l’ingénierie, des sciences et des techniques ; et à être aussi des consommateurs des marchandises et des services que leur imposeraient leurs maîtres, en guise de récompense pour leur labeur. Autrement dit, les principes selon lesquels sont organisées la société et la vie des individus demeureraient, en gros, les mêmes. Et Martin de conclure qu’il voyait mal comment un revenu universel serait possible dans ce contexte, sauf peut-être sous une forme pervertie et particulièrement pernicieuse, et qui n’aurait rien à voir, mais rien du tout, avec ce qui existe en @, sauf le nom, bien sûr. Je n’ai pas compris à quoi exactement il faisait allusion. Il faudra que je cherche sur internet ou que je lui pose la question la prochaine fois que je le verrai.

Même s’il y a sans doute beaucoup d’autres choses à transformer pour que l’ingénierie, les sciences et la technique contribuent véritablement au développement des individus, en les libérant du travail, nous en sommes venus à la conclusion qu’il fallait, pour avoir une chance de réussir, réformer radicalement la conception du travail et l’éducation des enfants. Je ne suis pas Martin sur tout, mais ce qu’il dit a au moins l’avantage de faire voir l’ampleur du problème.

En ce qui concerne le travail, on n’arrivera à rien aussi longtemps que le travail salarié dominera et ne cédera pas la place en grande partie à des formes de travail plus libres. D’ailleurs ces formes de travail étaient, dans les pays occidentaux, assez fréquentes il n’y a pas si longtemps, par exemple dans les professions dites libérales. Les médecins, les avocats et les architectes, au XIXe siècle et au début du XXe siècle, travaillaient souvent pour leur propre compte, alors qu’ils sont de plus en plus des employés travaillant dans des hôpitaux, dans des cliniques ou pour des firmes. C’est en raison de cette transformation qu’on en est venu peu à peu à ne plus voir la différence entre les sommes versées à titre d’honoraires professionnels, et celles versées à titre de salaire. Et même si on ne parle pas d’honoraires dans ces cas, plusieurs métiers étaient presque toujours pratiqués, il n’y a pas si longtemps, de manière autonome : cordonnier, ébéniste, menuisier, électricien, plombier, boulanger, boucher, imprimeur, etc. Comment concevoir, alors que le travail salarié s’impose partout, alors qu’il enrichit les employeurs et les actionnaires, qu’on laissera les travailleurs profiter du travail des machines, par exemple par une diminution considérable du temps de travail, devant leur permettre de passer plus de temps à se cultiver et à s’intéresser à la politique ? C’est rêver en couleur !

J’étais assez d’accord avec Martin, même si je n’arrivais pas à voir comment on pouvait s’y prendre pour changer la situation. Ne parlons même pas des employeurs, qui sont irrécupérables, mais plutôt de ceux qu’ils emploient. Ceux que les employeurs traitent comme des bêtes de somme en viennent rapidement à penser, à sentir et à agir comme des bêtes de somme, ce qui revient à dire qu’ils en sont. Alors comment espérer qu’ils aient non seulement la force, mais même l’idée et le désir de rompre leurs chaînes ? Cela me semblait aussi utopique que d’espérer que les élites économiques se soucient des intérêts des travailleurs qu’ils exploitent. Martin m’a répondu que la situation n’était guère différente avant la constitution de l’État @, il y a à peine quelques décennies. Et pourtant… Quand je l’ai pressé de m’expliquer comment cela avait pu se produire, il m’a répondu qu’il y a une foule de facteurs à prendre en considération. Mais, chose certaine, les efforts faits par plusieurs groupes de dissidents pour subvertir l’idéologie économique dominante, de même que la conception et la morale du travail qu’elle impliquait, ont sans doute joué un rôle important dans cette transformation. Assez hypocritement, on vantait alors aux ancêtres des @ les vertus du professionnalisme et de l’esprit d’initiative ; ce qu’on continue d’ailleurs à nous vanter, tout aussi hypocritement. Ces dissidents ont décidé de prendre au mot les employeurs : ils ont retourné contre eux leurs discours moralisateurs, dont le but était de maintenir dans la servitude les travailleurs auxquels ils étaient adressés, tout en dissimulant cette servitude. Par professionnalisme et esprit d’initiative, les employeurs de l’époque (comme ceux d’aujourd’hui) entendaient seulement l’assiduité au travail, le respect des normes en vigueur et le zèle avec lequel on sert leurs intérêts et on va au-devant de leurs désirs ; ce qui était très réducteur et même très tordu. Les dissidents, voyant bien que ces beaux discours des employeurs n’enthousiasmaient guère leurs employés, ont donné un sens beaucoup plus riche à ces deux termes. Par professionnalisme, ils entendaient une certaine fierté et un certain sens de l’honneur dans l’exercice d’un métier ou d’une profession. Par esprit d’initiative, ils entendaient la capacité à déterminer soi-même les fins de son activité professionnelle, et à décider des moyens de les atteindre. Cette nouvelle morale et cette nouvelle conception du travail, sous le couvert des mots employés par les exploiteurs, se sont répandues progressivement dans les rangs des travailleurs ; et les efforts des exploiteurs pour endiguer cette progression se sont avérés inefficaces, puisqu’ils pouvaient difficilement s’opposer à ce professionnalisme et à cet esprit d’initiative sans montrer explicitement qu’au fond ils ne voulaient que des esclaves. Peu à peu les travailleurs commencèrent à résister à leurs employeurs et à leurs clients, puis à se révolter, au nom de principes propres à leur métier ou à leur profession. Les cuisiniers des bistros considéraient comme un affront à l’art culinaire de servir des hamburgers et des frites aux clients de leurs employeurs, même si c’était inscrit sur le menu. Les commis vendeurs de chaussures, refusant de vendre de la camelote, commencèrent à dénigrer la marchandise qu’ils étaient pourtant chargés de vendre, au nom de l’intégrité professionnelle nécessaire pour exercer leur métier. Les clients, qui étaient les employés d’autres employeurs, se mirent peu à peu à sympathiser avec ces cuisiniers et ces vendeurs, se montraient sensibles au sérieux qu’ils accordaient à leur métier, et prenaient position contre les gérants, allant parfois même jusqu’à porter plainte contre eux et non contre les employés. On raconte même que de jeunes ingénieurs fraîchement sortis des écoles, alors que leur profession était particulièrement corrompue, refusèrent systématiquement de préparer des plans et des devis devant servir dans le cadre de travaux publics qu’ils jugeaient insignifiants, inutiles, nuisibles, absurdes ou inesthétiques. Les employeurs commencèrent à congédier les éléments les plus subversifs ; cela eut pour conséquence de rendre plus radicaux leurs collègues et de les inciter à mieux s’organiser. Il y eut des grèves localisées, puis générales, dont l’objectif n’était pas simplement d’obtenir des employeurs de meilleures conditions de travail, mais de contester l’autorité des employeurs sur les employés et leur pouvoir de déterminer les finalités des activités professionnelles et de l’économie. Suite aux maladresses répétées des employeurs et des chefs politiques, la situation devint rapidement hors de contrôle. On décida de faire appel aux policiers pour rétablir l’ordre. Mais beaucoup de ceux-ci trouvaient cela insultant, et aussi contraire aux principes mêmes de leur profession, d’être traités comme de vulgaires hommes de main, au service des intérêts des employeurs. On connaît les événements qui suivirent et qui, quelques années plus tard, menèrent à la création de l’État @.

Je goûtais le bon tour que ces dissidents ont joué aux employeurs, et une partie de moi rêvait de reprendre cette stratégie subversive au Canada, en comptant sur le fait que les employeurs sont tellement bornés et méprisent tellement les travailleurs, qu’ils sont incapables d’apprendre des erreurs de leurs semblables, même quand c’est dans leur intérêt de le faire. D’un autre côté, j’avais l’impression que c’était insuffisant : on transforme positivement la conception du travail, mais le travail peut continuer à occuper une place trop importante dans la société et dans la vie des individus, même si on n’est plus soumis au joug des employeurs. Martin m’a répondu qu’il était d’accord. Une tendance assez influente, dans la pensée dissidente qui existait juste avant la création de l’État @, et aussi parmi les travailleurs révoltés, se montrait très méfiante vis-à-vis de la culture, qu’elle considérait comme fondamentalement bourgeoise et vaine, et réclamait que tous continuent de travailler 7 ou 8 heures par jour, 5 jours par semaine, pour contribuer au bien public. Une autre branche de la dissidence, pour contrecarrer cette tendance, insista sur le fait que les travailleurs de la culture exerceraient eux aussi une profession utile à la société, maintenant qu’ils ne seraient plus assujettis à des employeurs, et qu’on aurait tort de priver leurs concitoyens de ses bienfaits ; et aussi que, pour bien exercer n’importe quel métier ou profession, il est préférable de ne pas être astreint à travailler tout ce temps, durant lequel on n’aura pas toujours envie de travailler, où on n’aura pas forcément le cœur à l’ouvrage, d’autant plus que cela s’avère inutile de travailler autant, puisque le plus gros du travail ne devait plus servir à enrichir les employeurs, puisque le travail des machines devait profiter à tous. Il y eut des débats assez vifs, et même âpres, entre ces deux branches de la dissidence ; mais la seconde manière de voir finit par s’imposer à la majorité, heureusement.

Je comprenais déjà mieux comment les sciences et les techniques avaient pu être mises au service d’un projet de société où il est fondamental pour chaque individu de se cultiver. Mais cela ne me semblait toujours pas suffisant. On ne change pas les habitudes facilement. Je ne voyais pas comment les ancêtres des @, qui avaient été exploités et qui avaient vécu dans la servitude pendant des générations, pouvaient devenir subitement des amoureux de la culture. Je trouvais plus probable qu’ils se contentent simplement du confort plus grand qui résulterait du travail des machines et du fait de s’être libérés de leurs maîtres. C’est du moins ce qu’il me semblait devoir arriver si des événements semblables se produisaient au Canada. Martin me répondit que mon impression était juste. C’est pourquoi, dès la deuxième législature du nouvel État @, il fut décidé de fonder des provinces pédagogiques où les enfants seraient éduqués, afin de rompre avec les habitudes, les idées, les sentiments et les valeurs serviles que pourraient leur communiquer volontairement ou involontairement les parents. Sur ce point, je ne pouvais bien entendu pas être d’accord avec lui. Cela revient à priver les parents de la liberté d’éduquer leurs enfants comme ils l’entendent. Martin me considéra avec un sourire légèrement moqueur pendant quelques secondes, et il me répliqua qu’entre la liberté des parents d’imposer arbitrairement leurs caprices et leurs valeurs à leurs enfants, et la liberté qu’il s’agit de cultiver chez les futurs adultes, il n’y a pas à balancer ; pas plus qu’il n’y a à balancer entre la liberté des employeurs d’exploiter les travailleurs, et la liberté que les travailleurs peuvent obtenir en abolissant le travail salarié. Je répliquai que ce n’était pas la même chose ; que dans un cas il s’agissait d’adultes et, dans l’autre, d’enfants ; et enfin qu’une telle intervention de l’État dans l’éducation des enfants était une forme d’ingénierie sociale. Il rétorqua : « Et même si cela était… » J’étais tellement déstabilisé que je croyais avoir mal entendu. Remarquant ma surprise, il m’a donné des explications qui ne réussirent pas à me convaincre, même si je ne fus pas en mesure de lui répliquer, tant j’étais ébahi par ce qu’il me disait.

Selon lui, il n’y aurait pas de mal à considérer la société comme une machine très complexe, où de nombreuses forces interviennent, qui est constituée de millions de pièces (les individus) et de milliers de mécanismes (les institutions, prises dans un sens large). Il s’agirait alors, pour l’ingénieur social, d’optimiser l’usage des forces dont dispose la machine sociale, de bien ajuster ses différentes parties, de faire travailler harmonieusement ses différents mécanismes, de réduire les dépenses d’énergie inutiles et de tirer profit des tensions entre les différentes parties, quand cela est possible. Ce serait la forme d’ingénierie la plus générale et la plus importante, la forme d’ingénierie suprême dont dépendraient toutes les autres formes d’ingénierie, et sans laquelle on ne saurait se donner les moyens d’atteindre les objectifs sociaux qu’on s’est fixé. Et, dans le cas où l’on délaisserait cette forme de pensée qui établit des relations causales, pour lui préférer de grands principes moraux aussi abstraits que vagues, on peut même dire qu’on ne se donnerait pas vraiment les nobles objectifs qu’on ferait mine de s’être donnés. C’est ce qui arriverait avec la Déclaration des droits de l’homme et les chartes des droits et libertés qui existent au Canada.

Je rapporte tel quel l’échange qui résulta de ces idées paradoxales.


– Mais si vous ne plaisantez pas, Martin, l’ingénieur social traite les êtres humains comme de vulgaires objets. C’est une manifestation particulièrement dangereuse de la raison instrumentale. Cela justifie les accusations de totalitarisme vis-à-vis de l’État @ !

– Je vous assure que l’ingénieur social traite les êtres humains comme des êtres humains, et non comme de simples objets, puisque les sentiments humains sont une des principales forces dont il doit tenir compte. Contrairement à ce qu’on croit, l’ingénierie sociale ainsi conçue n’est pas une science froide et strictement rationnelle, mais elle est plutôt une sorte d’art, qui demande une certaine virtuosité.

– C’est encore pire : l’ingénieur social traite les sentiments humains comme des objets. En manipulant les sentiments, en endoctrinant, il ne s’intéresse pas seulement aux actions, mais à ce qui se passe dans le cœur des hommes. On cherche à manier les êtres humains en façonnant leurs sentiments, au lieu de faire appel à leur raison. Cela est caractéristique du totalitarisme.

– Toutes vos objections ont pour origine la prise en charge de l’éducation des enfants par les provinces pédagogiques, n’est-ce pas ?

– Oui, même si je me dis que si on façonne les sentiments des enfants, on doit en faire autant avec ceux des adultes.

– Mais tenons-nous-en d’abord aux enfants, pour revenir plus tard à la question des adultes. Je présume que vous reconnaissez qu’il est important d’exercer une certaine action sur les sentiments des enfants, puisque les sentiments qu’ils ont naturellement sont loin d’être toujours souhaitables, surtout chez les adultes qu’ils auront tôt fait de devenir. Nierez-vous que, chez vous, les parents procurent une certaine éducation sentimentale aux enfants, en ce qu’ils cherchent à transformer ou à façonner leurs sentiments.

– Ce n’est tout de même pas la même chose qui se passe dans nos familles et dans vos provinces pédagogiques !

– Effectivement. Mais le rapprochement que je fais entre ces deux situations porte seulement sur ce principe : qu’on juge nécessaire, dans les deux cas, d’exercer une action sur les sentiments des enfants pour les éduquer.

– Je reconnais ce principe, mais seulement si c’est pour faire d’eux des adultes autonomes, au lieu de les formater comme cela se produit certainement dans vos provinces pédagogiques.

– Vous connaissez très mal ce qui se passe dans nos provinces pédagogiques. Cela n’a d’ailleurs rien d’étonnant. Parlons plutôt de vos familles, que j’ai eu l’occasion d’observer pendant mon voyage au Québec. Vous serez alors en terrain connu.

– Ne changez pas de sujet.

– Je vous assure que je ne change pas de sujet. N’avez-vous pas reconnu, il y a à peine quelques minutes, qu’il était très difficile de rompre avec les sentiments transmis d’une génération de travailleurs à l’autre ?

– Oui. Et c’est ce qui vous a amené à parler de la prise en charge de l’éducation des enfants par les provinces pédagogiques comme d’un moyen efficace d’effectuer cette rupture.

– Et puis ?

– Et puis quoi ?

– Ne voyez-vous donc pas que c’est justement dans les familles qu’on adapte les enfants au travail salarié qui sera leur lot à l’âge adulte ? Ne voyez-vous pas que ce sont les parents, qui sont des travailleurs salariés, qui communiquent à leurs enfants les sentiments qui conviennent à ce rôle social, parfois en s’en apercevant, parfois non ? N’est-ce pas là une forme d’endoctrinement, de formatage des sentiments ? Et comme le but ultime, reconnu ou non, est l’insertion de ces futurs travailleurs dans les milieux du travail, en tant que simples rouages de la grande machine économique, pourquoi ne pas parler d’ingénierie sociale, au mauvais sens du terme, cette fois-ci ?

– Vous exagérez ! Il y a certainement beaucoup de choses qui ne vont pas dans l’éducation que les parents donnent à leurs enfants. Mais, tout de même, c’est vraiment abusif de parler d’ingénierie sociale !

– Pourquoi donc ?

– Par définition, l’ingénierie sociale doit être instituée par l’État. Ce n’est donc pas la même chose que ce que font les parents, qui sont des victimes de notre système économique quand ils éduquent mal leurs enfants.

– Je vous prends au mot. Les familles ne sont-elles pas une institution sociale reconnue par l’État et façonnée par ses politiques ? N’est-ce pas l’État qui confère aux parents le droit d’éduquer leurs enfants comme bon leur semble, mais toujours à l’intérieur de certaines limites, comme chez nous l’État confère ce droit aux éducateurs des provinces pédagogiques ? N’est-il pas clair que le fait de confier l’éducation des enfants à des travailleurs asservis adapte les enfants à la servitude du travail salarié et à la sujétion politique ? Le fait que les parents sont des victimes, comme vous dites, de ce régime économique et politique ne les empêche pas d’être complices de cette forme d’ingénierie sociale, et d’y participer. Bien au contraire ! Alors pourquoi ne pas parler ici d’ingénierie sociale ?

– Vous tordez tout pour m’étourdir et changer de sujet ! Revenons-en aux provinces pédagogiques et aux rôles qu’elles jouent dans la machine sociale @.

– Si vous voulez. Mais la situation est très différente, comme vous l’avez remarqué vous-même.

– Il s’agit tout de même d’ingénierie sociale : vous l’avez reconnu.

– Sans doute. Mais il peut y avoir différentes formes d’ingénierie sociale. Chez nous, la chose est assumée, contrairement à ce qui se passe chez vous. C’est pourquoi les finalités de cette forme d’ingénierie sont connues de tous ici et, du même coup, discutées. On peut dire la même chose des moyens utilisés pour atteindre ces objectifs.

– En fait, c’est encore pire que ce qui se passe chez nous. Vous savez qu’on pratique l’ingénierie sociale sur vous et vous l’acceptez. Cela ferait un véritable tollé chez nous, si on disait qu’on pratique l’ingénierie sociale sur nous. Cela montre à quel point cette ingénierie est efficace. Vous l’appelez par son nom sans broncher et vous acceptez d’y participer activement.

– C’est exactement cela. Nous participons activement à l’ingénierie sociale, contrairement aux travailleurs et aux parents qui, chez vous, y participent passivement, en tant que simples instruments, sans comprendre très bien ce qu’ils font, et souvent sans en avoir la moindre idée. Tous les citoyens @, et à plus forte raison les membres du Parlement, sont dans une certaine mesure des ingénieurs sociaux. Notre machine sociale est dynamique, au sens où elle est capable de se transformer elle-même, c’est-à-dire d’être transformée par ses parties. Autrement dit, la forme d’ingénierie sociale que nous pratiquons est tout à fait démocratique.

– Vous faites encore des paradoxes !

– Je comprends parfaitement que cela soit paradoxal pour vous ; mais ce n’en est pas faux pour autant. Laissez-moi m’expliquer.

– D’accord. Mais dépêchez-vous. J’ai bientôt un rendez-vous. Puis j’ai l’estomac dans les talons.

– Il ne s’agit pas chez nous de rigidifier la machine sociale, mais au contraire de la garder toujours en mouvement, en transformation. Loin de vouloir uniformiser les sentiments et adapter les enfants à un contexte social uniforme et prédéterminé, on favorise la multiplicité et la transformation des désirs susceptibles de modifier la machine sociale. C’est là l’une des raisons d’être de nos provinces pédagogiques. Car si on agit sur les sentiments des enfants dans le but de leur donner une éducation sentimentale, celle-ci peut différer beaucoup d’une province pédagogique à l’autre, d’un éducateur à l’autre, d’un enfant à l’autre. Seule la finalité générale de l’éducation, qui peut d’ailleurs être conçue de différentes manières, demeure la même : faire des enfants des adultes autonomes capables de prendre en main leur existence et le développement de leurs capacités intellectuelles, artistiques, morales et physiques, et aussi de participer activement et librement à la politique et à la culture @. Pour nous cela ne pose pas problème d’organiser l’éducation et la vie des enfants dans les provinces pédagogiques, puisque c’est dans le but de leur faire acquérir la plus grande autonomie possible. L’un des plus grands défis de notre ingénierie sociale consiste justement à organiser la société pour donner le plus de liberté possible à ces adultes autonomes, aussi bien dans le domaine de la culture que dans celui des modes de vie, lesquels sont fortement intégrés chez nous, contrairement à ce qui se passe ailleurs ; et de rendre cette liberté profitable aux autres individus et à l’ensemble de la société @. En tant qu’ingénieurs sociaux, les citoyens @ considèrent cette liberté comme l’une des principales forces sociales, laquelle il s’agit d’alimenter et d’utiliser le plus intelligemment possible, mais sans la canaliser comme on a tendance à faire ailleurs, ce qui reviendrait à l’étouffer, à tarir sa source.


Je mis fin à la discussion à ce moment. Je n’en pouvais vraiment plus. J’étais littéralement en train de m’auto-digérer. Et j’avais un rendez-vous très important. J’irai prendre un café avec Martin dans quelques jours, afin de tirer tout ça au clair. Cela me donnera le temps de réfléchir. En y repensant à froid, je trouverai sans doute des failles dans l’habile rhétorique de Martin.




Bonjour Lewis,

Ton directeur de thèse vient de téléphoner pour te parler. C’est quoi, cette histoire d’ACV ?! On ne plaisante pas avec des choses comme ça !!! À l’âge que j’ai, tu sais, ça pourrait arriver !!! Ce n’est vraiment pas drôle !!! Et M. Burton n’était vraiment pas content d’apprendre que tu es encore en @ !!!!! Qu’est-ce que tu as fait !? Tu veux perdre ton directeur de recherche et gâcher ta carrière ??? Mais pense donc à ton avenir !!!!!!!!!

Je veux te parler aussitôt que possible !!! Il faut que je te dise ma manière de penser !!!!! On ne fait pas des sales coups comme ça à sa mère !!!!!!! Je suis chez moi demain toute la journée. Dis-moi à quelle heure on pourrait se parler sur Skype !!! Réponds-moi aujourd’hui !!!


Mary



Cher M. Richards,

Comme je n’avais pas de nouvelles de vous depuis quelques semaines, j’ai pris la liberté d’utiliser le numéro de téléphone de votre mère, que vous nous aviez donné pour contacter vos proches en cas d’urgence. En lui parlant, j’ai pu constater que votre mère se porte très bien, qu’elle n’a jamais fait d’ACV, et que vous m’avez menti pour prolonger indûment votre voyage en @. Pourtant M. Casey et moi-même vous avions demandé de revenir à Toronto à la date prévue lors de votre départ. Nous avons été très clairs à ce sujet. Vous comprendrez, je l’espère, que nous ne pouvons plus vous faire confiance ; pas plus que nous ne pouvons tolérer un tel manque de professionnalisme et une grave entorse à l’éthique universitaire au sein de notre équipe de recherche. C’est pourquoi je vous annonce que je ne veux plus diriger vos recherches, que nous vous retirons votre bourse d’étude, que nous annulons vos contrats de recherche, et que nous vous excluons de notre équipe de recherche.

Les sommes qui vous sont dues vous seront payées jeudi prochain. Quant aux effets personnels qui sont dans votre bureau, ils seront expédiés sous peu chez vous.

Vous êtes donc libre de prolonger votre voyage en @ aussi longtemps que vous le désirez. Cela ne nous concerne plus.

Salutations cordiales


Conrad Burton