Café du silence

Café du silence, au cœur de la vieille ville. Quatre personnes poussent la porte et s'installent à une table près du bar. Il est peu de lieux qui portent aussi mal leur nom, car règne toujours dans ce bistrot une animation particulière. Elle s'y installe avec les matinaux qui viennent y petit-déjeuner et ne quitte pas les lieux avant que les derniers convives n'aient déserté la place. Quand on fait remarquer au patron le nom paradoxal de sa taverne, il lui arrive de sourire et d'expliquer qu'il aime beaucoup le silence, mais qu'il apprécie aussi les discussions vives et que peut-être a-t-il baptisé de la sorte son troquet afin d'y laisser une place dans la vie au silence. Mais la plupart du temps, cet homme un peu bourru se contente de lever les yeux aux ciels, de hausser les épaules et de jeter les bras en l'air sans rien dire. Certains habitués soupçonnent le nom de désigner plutôt l'attitude du patron.

A la table, où je vais chercher la commande, la conversation va bon train à propos, si je comprends bien, d'un film qu'ils viennent de voir.

– C'est bien la dernière fois que vous m'aurez à aller voir un film américain, s'exclame bougon Eluric.

– La mise en scène était bien faite et c'est intéressant de se plonger parfois dans les manières de voir de l'ancien monde, tempère Ariane. Sinon on risque de les concevoir juste théoriquement,

sans plus parvenir à entrer vraiment dans leurs manières de voir concrètes.

– Certes, la mise en scène était appropriée, mais cela ne suffit pas à faire un bon film. Et je connais assez l'idéologie néo-libérale. Inutile de me la rappeler. Surtout, je déteste cette manière moraliste de tout présenter et de tenter d'entraîner les spectateurs dans ces soi-disant bons sentiments, contredit Eluric.

– Mais c'est lié. C'est en fait étroitement lié à l'idéologie économiste. Ça semble s'y opposer, la tempérer et la rendre humaine, mais c'est en fait fondamentalement la même idéologie, intervient Ariane.

– Je sens bien que c'est lié, mais je n'arrive pas à en exprimer les raisons, avoue un peu dépitée Barbara.

– D'abord, c'est une manière de contrebalancer la prédominance qu'ils donnent à l'économisme. Ce n'est pas seulement le règne pur et simple de l'économie, car dans un tas de domaines ou quand cela ne leur est pas favorable, l'économie est mise en second plan. Ce n'est même pas, quoiqu'ils disent et croient, la liberté d'entreprendre. Imaginez une économie non valorisée, un cynisme économique, ils ne parviendraient pas à imposer aussi bien leur idéologie. Leur peuple a besoin de glamour et l'économisme en tient compte. Il suffit de voir comment fonctionne la publicité.

– En plus, ce moralisme est étroitement lié à la famille. Et leur économisme est fondé sur la famille, rajoute Firmin qui jusqu'ici s'était contenté d'écouter.

– En effet, enchaîne Barbara, la famille ne tiendrait pas sans le moralisme qui empêche qu'ils se détruisent les uns les autres.

– Ça me semble pourtant arriver de plus en plus souvent, précise Ariane. Il paraît que le taux de criminalité familiale explose d'abord en Amérique, mais aussi dans tout l'Occident.

– Mais c'est une conséquence du moralisme, car plutôt que d'admettre les tensions, il faut être gentil, surtout avec les membres de sa famille. Alors, évidemment, la pression monte et la marmite explose, raconte Firmin.

– J'aime bien voir la famille comme une marmite, disent en même temps les deux filles.

– On voit aussi bien le lien entre le moralisme et l'économisme par le fait que, au départ, les familles étaient des entités strictement économiques, rajoute Eluric. Elles le sont restées (surtout d'ailleurs dans la bourgeoisie ou la noblesse, qui avaient plus à y gagner), mais elles se le sont caché, comme si c'était honteux de s'allier de la sorte. La part des sentiments est devenue de plus en plus grande, du moins dans l'idéologie, mais peut-être aussi dans les faits. Mais, en fait, les familles restent aussi de l'ordre de l'économie.

– C'est d'ailleurs peut-être pour cela que toutes les tentatives d'économies autres ont si mal fonctionné, avance Ariane. Avant nous, personne n'avait vraiment osé abolir réellement la famille. Ils avaient certes décliné les familles sous un mode ou sous un autre, mais elle restait toujours une des pierres de fondement de la société.

– La pierre, veux-tu dire !

J'aurais volontiers écouté la suite de la conversation, mais un grand groupe vient de s'installer dans l'autre salle et réclame mes soins. Lorsque j'ai fini de servir les commandes, je m'installe discrètement derrière le bar près de cette table pour écouter la suite. Malheureusement, c'est dans une autre conversation qu'ils sont déjà.

– Alors, Firmin, tu t'amuses toujours à aller voir ce qui se passe chez nos ennemis ? Quelle est la dernière histoire drôle en vogue ?

– Ah, cette fois, c'est en Italie, mais les Italiens prennent évidemment cela très au sérieux. Figurez-vous que, dans une émission culinaire, un des présentateurs, un vieux monsieur, qui avait vécu durant la guerre, s'est mis à expliquer qu'à l'époque il n'était pas rare de manger des chats.

– Vérité attestée, précise Barbara, qui est férue d'histoire.

– Or, reprend Firmin, devant l'air incrédule de son collègue, ce brave présentateur s'est mis à préciser que c'était très bon, lorsque la cuisson était bien faite et, du coup, puisqu'il présentait une

émission culinaire, il s'est mis à en donner la recette.

Des éclats de rire fusent de la table et, bien que je sois passée maître dans l'art de me faire oublier, j'avoue avoir un peu de mal à faire mine de rien, attitude indispensable pour poursuivre mon écoute.

– Voilà une émission bien plus drôle que leurs homologues. J'imagine bien la mine dépitée des ménagères.

– Dépitée, tu rigoles, scandalisées, horrifiées !

– Certes, mais le plus hilarant, c'est que, suite à cela, le présentateur âgé s'est fait immédiatement renvoyer de son poste. Et que le pays entier est en train de se déchirer là autour. Une partie trouve scandaleux ce licenciement pour ce qui est tout au plus une faute de goût ; l'autre tout à fait normal de ne pas garder un personnage dont le manque de sensibilité à l'égard des animaux est tel qu'il incite ses congénères à manger du chat.

– Mais ils ne sont pas tous végétariens dans ce pays ! Ils mangent souvent des animaux, rétorque Ariane.

– En plus, mais ce que je trouve invraisemblable, c'est la tournure que prend ce fait. Des comités de soutien se sont créés, des groupes d'internautes se rassemblent dans les deux camps. Bref, ce fait divers semble déchaîner les passions bien plus que n'importe quelle mesure politique ou même économique.

– Ça fait pas mal de temps que les Européens se désintéressent de la politique, enchaîne Barbara.

– Et ce n'est guère étonnant, étant donné la distinction entre la classe des politiciens et le peuple, ajoute Eluric.

– Ce qui me frappe, avoue Ariane, c'est que cela peut sembler normal de renvoyer quelqu'un parce qu'il a fait une blague que l'on peut juger de mauvais goût.

– Quoique question goût, c'est pas mal, lance en riant Barbara.

– Mais s'il fallait condamner tous ceux qui commettent des fautes de goût, même ou surtout à la télévision, ils n'en sortiraient plus !

– En plus, ce n'est pas illégal. Comment peut-on renvoyer quelqu'un sur cette base !

– Certes, mais c'est profondément immoral, précise ironiquement Eluric.

– En fait, c'est là un procédé du même type que celui de l'Inquisition, affirme Firmin.

– Là, tu exagères, clament ensemble ses amis !

Et Barbara semble s'exprimer pour eux tous lorsqu'elle explique :

– Je veux bien admettre que c'est injuste pour le pauvre homme, mais il ne faut pas confondre

un licenciement, même abusif, avec les procédés développés par l'Inquisition, où la sentence conduisait souvent l'accusé à se retrouver sur le bûcher. Et les victimes avaient de la chance, lorsqu'on les tuait de manière plus humaine avant de les livrer aux flammes. Il ne faut pas tout confondre.

– Ce n'est pas le type de condamnation que je compare au bûcher, mais le procédé.

– Justement, poursuit Ariane, ici il n'a pas été mis à la question ou torturé de quelle qu'autre manière que ce soit.

– Mais il y a quelque chose de semblable dans l'idéologie, même si ce n'est pas d'ordre religieux, répond Firmin, dont les propos laissent ses convives pensifs.

Comme s'il s'en rendait compte et voulait ménager son effet, il finit son café avant de s'expliquer.

– Ce qui, à mes yeux, caractérise l'Inquisition, bien plus que ses méthodes atroces d'interrogatoire ou de condamnation – qui ont été employées par d'autres sociétés à de nombreuses époques –, c'est le fait qu'elle prétend régner sur les cœurs. Une société normale, au sens de non inquisitoriale, ne demande pas aux gens de penser ou de croire certaines choses, elle se contente de réprimer d'une manière ou d'une autre les actes qui contreviennent aux lois. Peu importe la justesse ou la générosité de ces lois. Dans l'Inquisition, par contre, c'est ce que les gens croient ou pensent qui est mis sous contrôle. Et c'est d'ailleurs bien pour cela qu'il faut user de la torture dans la mesure où cela se voit beaucoup moins que les actes.

– Très juste, encourage Barbara.

– Pourtant, ici, ce qui est reproché au présentateur, c'est un fait, une parole, pas une croyance, rétorque Ariane.

– Apparemment, c'est bien le cas ; mais je n'en suis pas sûr, puisque justement la liberté d'expression est admise et revendiquée en Italie comme ailleurs. La condamnation est plutôt d'ordre moral, pour celui qui ne partagerait pas les valeurs de ses concitoyens.

– Tu veux dire par là, vérifie Eluric, qu'on ne peut pas l'accuser ni d'avoir mangé des chats, ni d'y inciter vraiment ; mais qu'il s'est fait renvoyer parce qu'il ne trouve pas scandaleux qu'on puisse en manger ?

– C'est quelque chose comme ça. On lui reproche en fait de ne pas partager les mêmes valeurs morales des membres de sa société, de ne pas être bien-pensant.

– Et c'est un peu comme lorsqu'on reprochait à Giordano Bruno où à Galilée de ne pas partager la vision du monde de leur société. Et on ne peut pas prétendre, rajoute Ariane, que dans le cas des célèbres scientifiques, il s'agissait de visions du monde et de religion, pas de valeurs, puisque les deux sont évidemment liées.

– On pourrait facilement, poursuit Eluric, présenter le cas du présentateur comme ne partageant pas la vision d'un monde moralement bon envers les animaux comme ses compatriotes.

– En plus, dans les deux cas, renchérit Barbara, cela se fait surtout par le soutien de l'ensemble de la société. Les Inquisiteurs avaient bien sûr un pouvoir, quoique une fois les suspects condamnés, ils les remettaient au bras séculier pour l'exécution de la condamnation. Mais surtout, c'est parce que la population tolérait l'Inquisition et l'appuyait même généralement qu'elle pouvait fonctionner. Dans les contrées où la population s'y est opposée, l'Inquisition a dû très vite abandonner toute prétention.

– Et ici, c'est un peu du même ordre, en effet, poursuit Ariane. Si les téléspectateurs n'avaient pas été divisés, mais s'étaient offusqués massivement du licenciement, il est bien probable qu'il aurait récupéré son poste. C'est donc bien aussi avec l'accord d'une partie importante de la société que ces pressions morales peuvent s'exercer.

– Bon, vous n'avez pas faim, lance Eluric.

– Si on allait dans un restaurant manger un bon petit ragoût de chat, ajoute Barbara.