Guide du touriste en @




Circulation routière



On entend à propos de la circulation routière en @ les choses les plus contradictoires. Certains louent l'extrême liberté des conducteurs dans ce pays, tandis que d'autres craignent d'y rouler et accusent les autorités de la pire tyrannie dans ce domaine. Une chose est certaine, ce n'est pas la complexité du code de la route qui fait peur. N'importe qui peut l'apprendre en une heure. Mais c'est justement cette simplicité, on pourrait dire la pauvreté, de ces règlements qui déconcerte. Certains en déduisent qu'on peut y rouler un peu n'importe comment, les interdictions étant si peu nombreuses. Et ils louent hautement cette liberté. D'autres au contraire perdent toute leur assurance et deviennent très angoissés face à l'absence de précision des règles ou à leur manque total sur les diverses situations qui peuvent se présenter sur la route, et ils ont l'impression de pouvoir être pris en faute à tout moment. Faut-il donc se réjouir de pouvoir conduire à sa guise en @, sans avoir à se contraindre, ou faut-il avoir peur ? A notre avis, la vérité se trouve au milieu. Il y a certainement une très grande liberté, et on en éprouve un sentiment de soulagement lorsqu'on quitte nos routes pour celles de @, et qu'on cherche en vain au début tous les écriteaux qui nous guident dans les moindres choses chez nous. Mais on aurait grand tort d'en conclure qu'il suffit donc de se laisser aller et de suivre ses caprices. Pour jouir de cette liberté, il faut s'être imprégné de l'esprit de ce pays, qui est le même dans tous les domaines de la vie sociale. Je l'exprimerais presque ainsi : plus les lois nous laissent libres, plus il nous faut de prudence. Ce n'est pas la manière dont les gens du lieu le diraient, ou du moins pas dans le sens où nous entendons immédiatement ce conseil. La prudence a quelque chose d'un peu craintif à nos oreilles, elle demande surtout de faire attention, de ne pas trop s'aventurer, alors que ce n'est pas ce qui domine dans l'esprit du pays. Mais pour nous, il n'est peut-être pas mauvais de la comprendre de cette façon, de peur qu'on ne croie que la liberté est sans danger. Il faut donc craindre un peu, et même beaucoup au début, si l'on s'aventure pour la première fois en auto dans ce pays. Donc prudence, prudence. C'est peu à peu que, s'étant habitué, l'automobiliste jouira vraiment de la liberté, quand il aura compris que cette liberté doit être compatible avec la prudence. A ceux que la peur retiendrait tout à fait de tenter l'expérience, il faut donc répondre que cette peur diminuera et qu'ils finiront par apprécier un mode de conduite plus libre, et même plus décontracté (mais pas trop non plus) pour les habitués. Quant à l'accusation de tyrannie, laissons-la de côté, puisqu'elle est portée contre @ à propos de nombreux domaines et quelle fait l'objet des débats les plus contradictoires.

Il était bon d'aborder en introduction quelques préjugés courants sur notre sujet. Mais pratiquement il n'est pas utile de régler cette question. En effet, vous ne pourrez pas prendre un jour votre auto, vous présenter à la frontière de @ et continuer sans autre formalité pour essayer les routes du pays. Il est bien connu, et fort critiqué, que nos permis de conduire ne valent pas dans cet étrange pays. C'est en effet le premier point si vous voulez y rouler : il vous faudra passer un permis de conduire exprès. Vous aurez d'ailleurs déjà deviné que la partie théorique est fort facile, et comme je le remarquais ci-dessus, en une heure elle est apprise. C'est d'autant plus aisé pour nous que le code se réduit à quelques règles souvent analogues aux nôtres : qu'il faut circuler à droite, que la priorité aux carrefours est au premier arrivé, que celui qui coupe la voie de l'autre doit lui laisser la priorité, et ainsi de suite. Dans ce domaine, on a moins innové par l'invention de règles inconnues que par l'abandon d'une multitude de règles jugées inutiles. Autant dire à ceux qui seraient très fâchés de devoir faire ce permis, qu'en ce qui concerne la théorie, ils se trouvent dans une position infiniment plus avantageuse que les conducteurs de @ qui, eux aussi, doivent passer un permis international pour circuler hors de chez eux. Pour en avoir déjà rencontré qui faisaient cet exercice, je peux vous assurer, pour vous consoler, que c'est pour eux une véritable souffrance, qu'ils surmontent par l'humour, mais qui nous paraît disproportionnée, lorsqu'ils se fâchent à apprendre nos mille règles et en critiquent avec humeur ce qu'ils considèrent comme leur absurdité. J'en ai même vu renoncer, non pas parce qu'ils trouvaient en soi trop difficile d'apprendre par cœur ces règles (car ils ne font pas comme nous qui ne les regardons qu'en gros, mais ils les apprennent dans les textes des codes de la route eux-mêmes, comme des juristes), mais parce qu'ils étaient exaspérés à l'idée de se faire prendre pour pire que des enfants, pour des robots, des débiles ou des esclaves, selon leurs propres termes. Mais là aussi, c'est un genre de critique fréquent chez eux à notre égard, dans la plupart des domaines. Je les ai souvent entendus prétendre que la soumission perpétuelle aux instructions des autorités et l'attention qu'elle requiert sur nos routes, où les commandements donnés par l'intermédiaire des écriteaux notamment se succèdent presque sans discontinuer, la servitude de l'esprit impliquée concrètement dans toute cette réglementation, étaient incompatibles avec la démocratie. Oui, ils vont jusque là. C'est dire l'épreuve que représente pour eux notre code de la route. Bref, supposons que la peine soit égale de part et d'autre. Mais elle est différente. Pour nous, c'est la pratique qui pose problème, et c'est sur elle que porte presque entièrement le permis. Car leur principe est de remplacer la plupart de nos règles par le jugement du conducteur, à qui on remet le soin d'évaluer les diverses situations concrètes. C'est la présence ou l'acquisition de ce jugement qu'ils veulent attester par les permis qu'ils nous font passer (et dont leurs propres citoyens sont dispensés, sans doute parce qu'on les juge suffisamment formés à l'esprit du pays pour se débrouiller aussitôt également sur les routes). Comment ils y parviennent, j'avoue que je ne le comprends pas. Mais c'est très gênant pour nous. Certains d'entre nous réussissent très vite, alors que d'autres échouent sans cesse, sans savoir très bien pourquoi. Donc, par prudence, n'attendez pas la dernière minute pour passer ce permis, au cas où il vous faudrait un temps plus long que vous ne comptiez. Ne croyez pas non plus que ce temps dépend du niveau de vos études. J'ai vu des professeurs d'université conduisant depuis leur jeunesse échouer lamentablement, et de jeunes gens du peuple sans grande instruction s'en tirer très vite et très bien. Qui que vous soyez, le mieux est d'estimer tout à fait imprévisible le délai dont vous aurez besoin.

A vrai dire, ces permis sont des objets de fâcherie des deux côtés. Comme ils doivent apprendre de nouvelles règles, et que pour nous c'est le contraire, qu'il nous faut en abandonner beaucoup et en changer très peu, nous nous plaignons d'habitude de cette formalité qui nous semble inutile, et qui devrait leur être réservée. Pourquoi, puisqu'ils ne demandent pas de permis pour leurs propres ressortissants, en exigent-ils de nous ? En fait, ils font remarquer qu'il est aussi difficile d'apprendre à agir avec moins de règles que d'apprendre à se soumettre à de nouvelles règles. Ils n'ont pas toujours pensé comme cela. Au début, ils croyaient comme nous que les conducteurs étrangers chez eux sauraient bien se passer de toute la réglementation pointilleuse du trafic dont ils avaient l'habitude. Mais le nombre considérable d'accidents dus aux conducteurs étrangers sur leurs routes leur a fait changer d'avis. Dites-vous donc que c'est à cause de tous les imprudents qui sont allés faire des accidents en @ que vous devez maintenant passer un permis pour pouvoir y conduire votre voiture, et non à cause de quelque malin plaisir qu'un gouvernement « tyrannique » prendrait à vous torturer.

Comme il n'est pas question ici de vous préparer effectivement à ce permis, je pourrais mettre un point final à cette section en vous disant simplement que vous apprendrez tout le reste dans la préparation de ce permis. Ce serait tout à fait justifié si vous aviez déjà décidé de le passer. Mais certains hésitent peut-être et aimeraient savoir à quoi ils s'aventurent avant de prendre leur décision, car beaucoup préfèrent se déplacer autrement en @, où les transports publics sont particulièrement bien organisés et efficaces. Comme je l'ai déjà noté, c'est à cause du grand nombre d'accidents provoqué par les étrangers que @ a rendu un permis obligatoire pour nous. Les accidents eux-mêmes étaient déjà un grand inconvénient, mais il y en avait un deuxième. La liberté laissée aux conducteurs correspond, assez logiquement, à la responsabilité qu'on leur attribue aussi de ce qu'ils font. Or les lois de @ ne sont pas tendres pour les responsables d'accidents de la route. On leur attribue en effet la responsabilité de nombreuses fautes que nous avons tendance à excuser davantage chez nous. On n'excuse pas chez eux quelqu'un pour n'avoir pas su estimer les risques, surtout les plus communs. L'absence de prudence, ou de jugement, est considérée en @ comme un crime grave. On estime en général qu'un adulte devrait non pas être habile en tout, mais savoir quelles sont les limites de son habileté, et en tenir compte. Perdre la maîtrise de son véhicule, en dehors de circonstances vraiment exceptionnelles, n'est pas une excuse qui atténue la responsabilité, mais un facteur aggravant. Les peines peuvent donc être étonnamment sévères dans le cas d'accidents qui ne conduisent chez nous qu'à des condamnations bien moindres ou à des acquittements. Le nombre de complications diplomatiques qui résultent de cette divergence a été une raison importante pour l'institution du permis. Mais évidemment, il est bon de savoir que le permis ne protège pas des rigueurs de cette justice, et l'on peut comprendre que plusieurs préfèrent éviter tout simplement de prendre les responsabilités liées à la conduite automobile en @.

Pour avoir souvent roulé dans ces contrées, j'ai pu me faire une idée au moins personnelle du caractère de leur système. Et il me faut avouer que je connais peu de pays où il soit si agréable de conduire lorsqu'on en a pris l'habitude. L'absence de signaux d'interdiction sur le bord des routes a pu frapper tous les conducteurs étrangers. Et le code n'en connaît même que très peu. On ne limite jamais la vitesse, on n'oblige nulle part au stop, on n'interdit à aucun endroit le dépassement, etc. En revanche, on a d'autres signaux de recommandation, pour inciter à plus de lenteur, selon divers degrés, qui ne sont pourtant jamais des vitesses chiffrées, pour indiquer des croisement difficiles ou cachés, etc. Une fois le conducteur informé, on le laisse choisir la réaction appropriée. Comme je le disais, cette relative absence d'interdictions produit parfois chez l'étranger novice une sorte de vertige. Il a le droit de rouler aussi vite qu'il veut, à deux cents ou trois cents kilomètres à l'heure, si la route, la circulation et le véhicule le permettent. Et il confond cette liberté avec celle de rouler trop vite, c'est-à-dire à une vitesse telle qu'il perde le contrôle de la situation, ce que ne font pas d'habitude les conducteurs du lieu, dont le jugement est bien plus exercé. Et pourtant, sans commettre ces excès, il est très agréable d'avoir la responsabilité des divers aspects de sa conduite. C'est au point que, par exemple, lorsque j'ai roulé longtemps en @, je perds presque entièrement l'habitude de regarder mon compteur de vitesse, et il m'est très pénible une fois la frontière retraversée de reprendre l'habitude de le guetter sans cesse pour m'assurer que je respecte les limites imposées. C'est peut-être le moment où je serais le plus prêt à donner raison aux citoyens de @ qui critiquent fortement notre façon de plier toujours l'esprit à des règles abstraites, et à mon avis inutiles et peut-être même nuisibles tout bien considéré. Mais mon objet n'est pas la politique. Qu'il me suffise de remarquer que le fait de passer son permis pour rouler en @ n'est pas uniquement un désagrément.