Chère Emilie,

Merci pour la numérisation d'un article de cet étonnant guide touristique. Pour une fois, on ne dit pas que des bêtises sur ce pays que j'aime déjà tellement. Pourquoi tant de mauvaise foi, et tant de précipitation dans le jugement, le concernant? Les gens s'empressent de décréter les causes des choses au lieu de les rechercher, impossible qu'ils n'aient pas déjà tout vu, impossible que quelque chose d'important leur échappe. Comment dit-on déjà? « C'est le temps du monde fini. »

J'aime bien ce texte et sa poétique ouverture. Pas de publicité nulle part, que des informations, qu'on puisse comparer clairement et vérifier autant que possible. J'en serais ravie je crois. Pouvoir enfin ouvrir réellement les yeux en ville, comme en forêt! Quelle paix ce doit être. Mais il est vrai que beaucoup de gens détestent cette idée. Pour quelle raison, cela ne m'est pas très clair. Mais je pense pouvoir reconstituer leur sentiment en le faisant parler ainsi: « Ces gens, sur les publicités, ne sont-ils pas comme nous, très près de ce que nous sommes, ou de ce que nous voudrions être? Ils sont heureux, en famille, avec des amis, et ils nous font du bien, beaucoup de bien! Plus de bien éventuellement que les gens que nous croisons en chair et en os et qui ne sont pas toujours ni avenants ni de bonne humeur, qui nous critiquent, nous font nous sentir mal à l'aise, etc.! Au moins la publicité nous rappelle les bons moments de la vie, de la vie simple, quand tout va enfin bien. »

Fait-il sens de dire que sans toute cette publicité, nous devrions affronter la vie, nous affronter nous-mêmes, que du moins nous serions moins constamment détournés de ce type de réflexion impopulaire aujourd'hui? Ce serait presque de la magie.

Et la publicité vient encore, sous ses sourires et sa supposée joie, mine de rien, nous répéter inlassablement qu'il est inutile de chercher, de développer un chemin, une voie, quelque chose d'autre enfin que l'affirmation de la présence immédiate de tout ce qui importe. Vous achetez ceci, vous faites ceci, vous êtes heureux. Vous allez là-bas, vous êtes heureux. Je dis bien: vous êtes heureux, ou bien vous le serez très facilement, ou enfin vous devriez l'être. Vous devriez l'être, autrement vous êtes en défaut. Le bonheur c'est maintenant, si vous achetez nos produits ou si vous faites telle activité ou telle autre activité - mais surtout si vous vous convainquez que rien n'existe d'autre que ce type de bonheur-là. Ce n'est pas « un type » de bonheur, encore moins une illusion, c'est le bonheur même, et le seul.

Qu'est-ce que tu en penses? Je crois que c'est là le principal message de la publicité. Non pas tant « Achetez » que « Nous ne vous dirons pas qu'il n'y a rien d'autre, mais nous vous en convaincrons à mi-mot de mille façons, et vous le croirez sans même vous en rendre compte puisque rien de cela n’est dit. Il n'y a rien d'autre à chercher, il n'y a rien à transformer. »

A plus tard,

Claire



Chère Claire,

Oui, cela fait sens. Il doit y avoir d'autres raisons à cette impression si largement partagée que ce que le monde actuel a à offrir est tout ce qui existe, mais l'influence insidieuse de la publicité, qui cherche à nous faire croire que c'est nous qui sommes en défaut si nous ne sommes pas déjà heureux ou à peu près heureux de nous trouver dans un monde si parfait, en est certainement une.

Je me demande d'ailleurs si ce n'est pas une première dans l'histoire humaine. La société actuelle nous offrirait donc tout ce qui peut être recherché par l'être humain. C'est l'inverse de l'un des principaux messages du christianisme, avec son idée du monde terrestre comme vallée de larmes, et tout autre chose aussi que ce que pouvaient penser certains philosophes, à savoir que ce qui fait sens, ce qui est beau et digne d'être cultivé n'est ni un objet ni même une sorte de fleur qu'on pourrait ramasser déjà toute faite et parfaite, qu'au contraire c'est par quelque chose comme une recherche personnelle, une démarche que pour ma part je qualifierais de philosophique que tout cela peut se déployer, voire être perçu, déjà. On avait donc d'un côté ceux qui pensaient que ce qui importait vraiment dans une vie humaine ne pouvait être réalisé sur terre, et de l'autre ceux pour qui au contraire il s'agissait de trouver à rendre la vie sensée, présupposant donc que tout n'est pas déjà tout fait pour nous. Et voilà maintenant que selon la publicité tout est déjà donné, riant, coquin, passionnant, etc., et surtout, comme tu le disais, voilà maintenant que l'être humain n'a plus rien d'autre à faire qu'à consommer les bons moments déjà tout préparés pour lui, pour autant qu'il ait un peu d'argent et sache être gentil avec ses amis. Rien ne vous échappe (sinon parce que vous manquez d'argent)! Certains essaient toujours de modifier les structures politiques ou la morale d'autrui, tandis que d'autres croient que tout a déjà été à peu près parfait à telle époque antérieure de l'histoire humaine, mais l'idée d'une démarche philosophique, d'une voie qu'il s'agit de créer, voilà qui n'est pas très fréquemment pratiqué en effet.

Non, vivre une vie sensée, ce n'est pas si simple, et je ne crois pas qu'aucune époque l'ait pensé. Une nouveauté historique, rien de moins! Plus j'y réfléchis, plus je me dis que c'est insidieux. Avec tous ces sourires et ce supposé bonheur immédiat affiché partout, on a à la fois l'envers du décor, c'est-à-dire ce sentiment si fréquent d'être « mal adapté, anormal, névrosé, freak », etc., quand on se met à sentir de façon aigüe ou même seulement un peu intense que quelque chose ne va pas. Soyons zen, tout ira bien. Calme-toi, c'est toi qui crée tous ces problèmes. Comment cette peur d'être anormal a-t-elle pu devenir si spontanée, si immédiate, si puissante, si contraignante? La norme c'est justement cette espèce de joie immédiate ou du moins disponible sur commande.

En fait je me dis que ce n'est pas si étonnant, si l'on pense que dans une société qui est censée nous donner tout ce que quelqu'un puisse vouloir, celui qui sent autrement et pour qui l'identification avec un groupe d'appartenance déjà presque entièrement structuré ne suffit pas, se trouve en quelque sorte devant le vide. S'il était normal, tout irait bien, puisqu'il n'y a rien d'autre, or il n'est pas normal, puisque pour lui tout ne va pas bien, et justement il n'y a rien d'autre. En caricaturant à peine, on peut dire qu'être autre chose que ce que le goût du jour nous demande d'être, c'est donc être malade. Beau cercle vicieux! Voilà donc le discours insidieux qui ne s'exprime pas tout à fait directement, puisqu'il parle surtout le langage du sentiment, quoiqu'on puisse souvent l'entendre exprimé très directement également. Liées à l'injonction publicitaire d'être heureux maintenant ou du moins en ce monde tel qu'il est, les incessantes injonctions à approuver tels qu'ils sont le mode de vie, les idées et les sentiments « des autres », c'est-à-dire de notre groupe d'appartenance, sont donc incroyablement puissantes. Dans un monde aussi fermé, les moments de doute profond, voire de crise devraient être ressentis comme étant plus-que-naturels, plus que normaux, mais non, tour de force, c'est vous qui êtes malades, tout ne vous est-il pas déjà donné? Etc., etc., etc. sans cesse et sans arrêt.

Qu'en conclure? C’est une sorte de mur, devant lequel il faudrait idéalement éviter de se trouver. Mais s’il s’agit réellement d’un mur devant lequel nous nous trouvons collectivement... J'en conclus en tout cas qu'une société devrait thématiser ce problème, en faire un thème de réflexion.

A bientôt,

Emilie



Chère Emilie,

Je continuerai de brosser le petit tableau de la situation actuelle que nous nous amusons a faire en lui ajoutant un troisième aspect.

Notre tableau commençait donc par l'idée que l'aspiration au bonheur immanent, terrestre, a maintenant pris la forme d'une injonction à accepter la vie telle qu'il se trouve qu'elle est. Il s'agissait d'une belle aspiration, qui a donné lieu à une série de nouvelles questions s'articulant autour de celle-ci: « comment faire en sorte de rendre la vie sur terre intéressante, maintenant que nous ne voulons plus subordonner notre vie actuelle à l'obtention d'une récompense dans un au-delà, maintenant que nous ne voulons plus suivre ni prêtre ni gourou? »

Mais comme tu le dis ces questions se sont transformées en une sorte de mur. Comment vivre sur terre? Ce n'est pas une question. Vous vous trouvez un groupe d'appartenance, vous agissez comme les autres, et c'est tout, une fois achetés quelques objets, vêtements et divertissements de circonstance. Vous n'êtes pas contents? Il vous suffit de retrouver une attitude normale. Que penser de ceci et de cela? Votre milieu vous le dira, et surtout il vous faut repérer les sujets de discussion qui créent des tensions et les éviter, puis oublier la colère que cela peut parfois provoquer en vous, en gros (dernière étape) devenir enfin adulte, c'est-à-dire conciliant en toute situation, sauf avec les adversaires ou les ennemis de votre groupe.

Il serait donc assez paradoxal qu'une société qui nous enjoint de tant de façons à régler le détail de notre vie, de nos idées et de notre caractère en fonction de l'une ou l'autre de ses listes d'injonctions innombrables nous rende tout simplement, juste comme cela, heureux.

Le troisième élément que j'aimerais ajouter au tableau en concerne donc l'aspect sombre (je veux dire visiblement sombre). Les mannequins aux visages blanchâtres et aux moues volontairement mornes sont étonnants, n’est-ce pas, dans un monde publicitaire où tout n’est d’habitude que sourires? Ils tiennent un tout autre langage, comme la musique rien moins que joyeuse qu’on entend si souvent, un peu partout et notamment dans les cafés, ces lieux que par excellence on pourrait penser joyeux. Car que faire avec tout ce qui en nous ne se satisfait pas de l’idée que tout soit déjà bon et parfait?

Mais j’aimerais d’abord te raconter ma soirée d’hier. J'ai parlé de tout cela moi aussi avec un groupe de copains, dont Patrice que tu connais. La soirée était assez gaie, nous marchions dans les rues, il faisait beau, puis nous sommes allés continuer de discuter au café Chez Gonzague.

Comme Patrice déteste le dogmatisme et les sectes de tous genres, et comme c'était avec lui, surtout, que je discutais, j'ai opposé l’attachement plus ou moins conscient au monde « tel qu’il est » à l'idée d'une démarche philosophique devenant le principe de notre vie. Comme tu le sais je préfère les termes de Voies, ou de Recherche, qui me semblent plus poétiques, à ceux de démarche philosophique, mais je voulais éviter de trop discuter du dogmatisme. J'aurais pu lui dire que les philosophes sont souvent aussi dogmatiques que les gens qu'il a en tête lorsque j'utilise les termes de Voies ou de Chemins, mais enfin j'avais envie de discuter du sujet lui-même.

Quelle démarche philosophique? m'a-t-il demandé. J'ai répondu qu'il s'agissait d'une recherche difficile à définir, que cette recherche créait de la nouveauté en nous, que le type de question qu'on se posait transformait le lieu où l'on se situait. J'ai parlé aussi de la tendance qu'ont les gens à ne pas réfléchir au-delà de ce que leur « permet » leur milieu d'appartenance, et donc à modeler leurs idées en fonction de celles de leur groupe par peur du rejet ou de la solitude mentale, ou de la tendance à ne pas vouloir envisager qu'une idée dont on a pu être fier dans le passé puisse être fausse, toutes attitudes qui bouchent nécessairement la vue puisqu'il s'agit justement d'éviter de regarder à tel ou tel endroit. Par opposition à ce genre d'attitudes, la démarche philosophique nous mène justement ailleurs. Certaines attitudes nous maintiennent dans ce qui nous est habituel, d'autres ouvrent réellement de nouveaux chemins. J'ai été étonnée d'avoir l'impression que Patrice m'approuvait alors qu'avant ce genre de sujets nous séparait. Nous étions aussi d’accord avec le fait que modifier progressivement notre rapport aux jugements des milieux dans lesquels nous vivons menait à des seuils où on devait décider soit de mettre un terme aux réflexions risquant de nous éloigner de ces milieux, soit au contraire d'entrer dans des transformations de plus en plus profondes de notre propre personne, et que c'était un aspect de ce que nous voulions dire lorsque nous parlions de recherche ou de voie philosophique, pour en rester à des expressions ouvertes, dont la signification se modifie au fil du chemin. Il a ajouté que la décision philosophique se développait par certains mouvements en nous, qui s'emballaient et en venaient à devenir les principes organisateurs de notre personnalité, alors que nous étions auparavant beaucoup plus directement constitués par les sentiments et les opinions de notre milieu. J'ai dit oui, voilà! C'est cette démarche, je crois, qui devient sensée, idéalement, même si la folie du monde actuel et les pièges de notre propre personnalité rendent le cheminement philosophique intime plutôt mouvementé.

C'était une belle discussion.

Nous avons ensuite laissé les autres pour aller marcher sous une brève mais forte pluie malgré le soleil qui était toujours présent et en train de se coucher à l’horizon, et nous avons discuté des particularités du champ de vision de l'être humain, qui, même quand le corps et le regard restent immobiles, ne se présente pas du tout comme le ferait une série de photographies qui tenteraient de le rendre par une juxtaposition précise des photos, puisqu'un même champ de vision peut nous apparaître de mille façons différentes, selon que nous regardons par exemple seulement tel arbre, en ne prêtant quasi pas attention au reste, ou bien cet arbre ainsi que le bâtiment qui se trouve quelques mètres à sa gauche, ou qu’au contraire nous oublions l’édifice en question, puisqu'il n'est pas très beau, pour nous concentrer plutôt sur l'ensemble que forment l'arbre, le petit buisson qui se trouve à son pied et la clôture qui nous en séparent, pour ensuite ajouter tel autre arbre à l’ensemble qui nous importe, etc. Nous nous sommes arrêtés devant ces scènes, pour nous amuser à les multiplier alors que notre champ de vision « objectif » restait toujours le même, jouant aussi avec les couleurs, les ombres et les diverses ambiances que différentes sélections de formes ou de couleurs pouvaient produire, avec la lumière, les textures, les sentiments de présence. C’est un jeu fréquent en @, selon Léva qui m’en a exposé les avantages philosophiques. Patrice se demandait si un tel moment n'était pas sensé, juste comme ça, avant toute démarche philosophique. C'est si beau en effet, quand la vie est luxuriante et gaie même sous la pluie! De retour au café c'est cependant la lourdeur qui nous a accueillis. Il ne restait que quelques petits groupes, et morceau après morceau la musique nous entretenait de l'abyssale lassitude contemporaine.

C'est l'un des envers du décor le plus visible - je veux dire la musique. J'en reviens en effet à notre thème de la publicité et du bonheur supposément immédiat - la situation m'y a fait revenir, moi qui rentrais au café toute heureuse de notre balade. Ce message, que la publicité nous martèle sans arrêt, ce « je suis heureux, je suis souriant, je suis conciliant, pas de sagesse à acquérir, pas de sentiments violents à vivre, pas d'auto-critique réelle et sérieuse à faire, restons calmes, etc., tout est simple et facile », on y croirait presque, non? On y croirait presque, quand c’est lui qui nous mobilise. Mais à l'opposé il y a toute cette tristesse lasse que tant de styles musicaux actuels pourtant différents expriment sans cesse. Comment comprendre une pareille contradiction?

Parfois il s'agit d'une lassitude toute simple, peu vécue, qui semble bercer ceux qui en font leur accompagnatrice musicale, en leur suggérant l’exact inverse de ce que nous suggère la publicité, soit qu'ils ont raison de sentir les choses comme ils le font, et d’être tristes, ou un tantinet maussades, ou un peu désabusés, nostalgiques, etc., mais que les raisons ne sauraient en être bien graves. C’est le style de la musique de la radio québécoise ou des chansons de Noël censées être mélodramatiques, par exemple. D’une part tout va bien, du moins quand on a de l’argent, d’autre part tout va mal, mais pas trop. N’est-ce pas étonnant?

Comme tu le sais je préfère une musique franchement lourde, où les sentiments soient poussés à une pleine expression, ou une musique franchement triste, etc. Les sentiments trop légers nous laissent tout empêtrés en eux, c’est une sorte de drogue qui n’est pas faite pour moi.

Heureusement, comme tu le dis, il y a toute une musique qui vise à exprimer tout juste le contraire de tout cela. J'ai bien aimé Street Spirit de Radio Head, que Patrice m’a fait connaître, même si ce n'est pas le genre de musique qui m'interpelle ces temps-ci. Le monde n'est pas en ordre, loin de là, la lucidité implique même de reconnaître qu'en bout de ligne le monde ne vaut rien, peut-être pas tout, mais enfin à peu près tout. Voilà le message qui me semble s'exprimer dans ce genre musique. Il y a quelque chose de mystique dans ce morceau, le point de vue s'élève et surplombe de vastes espaces. On continue d'en faire partie mais on en juge, le regard n'est plus simplement immergé. C'est salvateur. Comme tu le sais je préfère quand il y a un ailleurs, mais à mes heures j'en ressens aussi le côté cathartique. Je crois qu’il manque à cette musique la possibilité d'agir autrement que par le partage de ce grand constat désabusé. On peut aussi en venir à l'écouter à la façon d'une drogue, dont on a besoin mais qui ne rehausse rien. Mais j’accorde à Patrice que cela peut aussi donner de la force. En tout cas le fait que tant de groupes de musique marginaux partagent ce même grand constat montre que le mur dont nous parlions est perçu par plus de gens qu’on pourrait le penser.

Je te laisse enfin, pour profiter du crépuscule et aller marcher. A bientôt

Claire