Intervention de Sylvia Fortin

Cent-vingt-cinquième séance de la deuxième législature

Tirée des archives du Parlement @



Membres du Parlement,

J’ai écouté avec grand intérêt ce que plusieurs d’entre vous ont dit pour ou contre l’interdiction pour les étrangers d’entrer dans les provinces pédagogiques que nous nous apprêtons à instituer. Pour ma part je suis encore indécise, bien que je penche contre cette interdiction quand je considère l’arme que nous fournirions ainsi à la propagande de nos adversaires partout à l’étranger. En effet, même si nous n’avons rien à cacher aux regards étrangers en ce qui concerne l’éducation des prochaines générations de citoyens, le fait d’interdire aux observateurs étrangers l’accès aux provinces pédagogiques pourrait donner quelque vraisemblance aux affirmations des journalistes et autres idéologues, quand ils disent que les éducateurs profiteront du fait d’être isolés du reste de la société et soustraits aux regards des observateurs étrangers pour endoctriner les enfants. Les accusations de totalitarisme fusent déjà de toutes parts et les provinces pédagogiques ne sont toujours qu’un projet. Qu’en sera-t-il quand elles auront pris forme ? C’est pourquoi je pense que nous avons tout intérêt à jouer la carte de la transparence. En effet, beaucoup d’entre nous déplorent que l’on est très mal informé et même désinformé à l’étranger sur nos nouvelles institutions, sur les idéaux que nous nous efforçons de réaliser, et sur les projets dont nous débattons ici, au Parlement. Dans bien des cas, toute la faute en est aux journalistes étrangers qui colportent les ragots que presque tous prennent pour des vérités avérées, soit qu’ils soient eux aussi trompés par la propagande dont ils sont des acteurs de premier ordre, soit qu’ils déforment à dessein ce qu’ils connaissent de nous, afin de tromper les esclaves qui les écoutent, pour servir les intérêts de leurs maîtres. Mais si nous privons les journalistes étrangers et aussi les simples particuliers des moyens de se détromper et de détromper leurs concitoyens, par exemple en leur interdisant d’entrer sur le territoire des provinces pédagogiques, nous apportons de l’eau au moulin de tous ceux qui racontent des horreurs à notre sujet, et nous nous mettons même à dos ceux qui pourraient avoir le désir de vérifier si les histoires qu’on leur raconte sont fondées. Les rares reporters qui sont de bonne foi, qui prennent au sérieux la liberté de la presse, ne manqueraient pas de s’irriter de cette interdiction. Ce serait là perdre de précieux alliés, lesquels iraient même jusqu’à se liguer avec tous nos détracteurs.

Puis n’est-il pas vrai qu’il est plus facile, pour les journalistes, de tromper leurs téléspectateurs et leurs lecteurs sur quelque chose dont ces derniers ne peuvent presque rien savoir ? Les fabulations des médias « mainstream » sont alors le seul et unique discours, qui parvient par conséquent à s’imposer facilement comme des vérités indubitables, à force d’incessantes répétitions. C’est ce qui se produirait immanquablement si nous décidions de fermer les provinces pédagogiques aux observateurs étrangers. C’est justement parce que les chefs et les idéologues de presque tous les États occidentaux savent à quel point la vérité représente une menace pour leur propagande qu’ils essaient de décourager par toutes sortes de moyens ceux qui pourraient avoir envie de venir voir ce qui se passe vraiment ici.

Mais imaginons plutôt que nous laissions les observateurs étrangers pénétrer librement sur notre territoire et aussi dans les provinces pédagogiques. Les reporters indépendants, qui sont souvent en lutte ouverte contre les médias et les élites de leurs pays, ne sont-ils pas nos plus précieux alliés ? Au lieu de les repousser, ne faut-il pas chercher à les attirer ici, pour les détromper à notre sujet et leur donner les moyens de détromper leurs concitoyens ? Ne serait-ce pas là un moyen de contrecarrer en partie la propagande @phobe relayée par les principaux médias étrangers ? Pourquoi faudrait-il faire une exception pour les provinces pédagogiques ? Bien au contraire, cela me semble encore plus nécessaire pour les provinces pédagogiques de faire preuve d’ouverture et de transparence, puisqu’on nous attaque très violemment sur ce point. Même dans les milieux dissidents étrangers, on s’indigne généralement de ce projet, à l’unisson avec les élites et les idéologues auxquels on croit pourtant s’opposer. Si les provinces pédagogiques se referment sur elles-mêmes, il est certain que presque tous les dissidents étrangers vont se rallier à ces élites et à ces idéologues, au moins sur ce point, et peut-être même quant à l’ensemble de nos institutions et de nos projets politiques, tant la prise en charge totale de l’éducation par des institutions publiques répugne à la sensibilité dominante dans tous ces pays. Il me semble donc que c’est quelque chose que nous n’avons pas intérêt à faire.

Pour terminer, n’allez pas penser que je me soucie seulement de l’image que l’on a de nous à l’étranger, sans tenir compte des intérêts des enfants qui seront éduqués dans les provinces pédagogiques, quand j’examine ce problème. Je peux comprendre qu’on cherche à les protéger des influences nuisibles qui, en même temps que les observateurs étrangers, pourraient s’immiscer dans ces institutions. Seulement je me demande si on ne surestime pas la force de ces influences, car les provinces pédagogiques ne seraient certainement pas prises d’assaut par une foule d’étrangers, et l’influence des éducateurs sur les enfants serait toujours bien supérieure à celle des étrangers. Et si jamais cela se produisait, il serait possible de limiter le nombre d’étrangers qui peuvent entrer en même temps dans les provinces pédagogiques, au lieu de leur en interdire simplement l’entrée. Enfin n’y aurait-il pas moyen, si les éducateurs des provinces pédagogiques sont ingénieux, de tirer profit de la présence de quelques étrangers, par exemple en faisant d’eux des objets d’étude morale pour les enfants et surtout les adolescents, en ce que ces étrangers représentent des types humains auxquels ils ne seraient pas autrement exposés, et dont ils auraient tout au plus entendu parler ? N’est-il pas important que les futurs citoyens comprennent concrètement ce à quoi la nouvelle société à laquelle nous voulons donner naissance s’oppose, et pas seulement grâce aux livres et à Internet, ou encore par l’intermédiaire des éducateurs ?

Bref, je vous demande de bien examiner les inconvénients du fait d’interdire à tous les étrangers d’entrer dans les provinces pédagogiques. Si l’Assemblée trouve néanmoins que les inconvénients de laisser entrer des étrangers dans les provinces pédagogiques sont encore plus grands, et donc décide de voter en faveur de cette interdiction, je l’invite à trouver des moyens de lutter contre les inconvénients que je viens d’exposer.


Intervention de Diana Segurana

Cent-vingt-sixième séance de la deuxième législature

Tirée des archives du Parlement @



Membres du Parlement,

J’ai réfléchi aux réticences exprimées par Sylvia Fortin, lors de la dernière séance, à propos de l’idée d’interdire l’entrée des provinces pédagogiques aux étrangers, et j’aimerais y répondre.

D’abord je veux insister sur le fait qu’il ne s’agit pas seulement d’interdire aux étrangers d’entrer dans les provinces pédagogiques. Les échanges qui ont précédé l’intervention de Sylvia Fortin ont porté principalement sur eux, et on semble avoir oublié que cette interdiction concerne indistinctement tous les adultes qui n’occupent pas des fonctions officielles dans les provinces pédagogiques, peu importe qu’ils soient @ ou étrangers. Rappelons qu’une des raisons qui motivent la séparation radicale entre les milieux de vie des enfants et des adultes est la grande différence des aptitudes de ces deux catégories de personnes. On peut difficilement concevoir que de mêmes milieux de vie puissent convenir à la fois au développement des capacités physiques, morales et intellectuelles des adultes et à celui des enfants, qu’on pense à une résidence familiale, à un quartier, à un village ou à une ville. Ou bien ce sont les intérêts et le développement des enfants qui sont sacrifiés à ceux des adultes ; ou bien ce sont les intérêts et le développement des adultes qui sont sacrifiés à ceux des enfants ; ou bien ce sont les deux à la fois. Souvenez-vous de tous les cas particuliers qui ont été discutés lors des séances précédentes.

Maintenant je vous pose cette question : serait-il possible d’assouplir cette interdiction de manière à permettre à certains étrangers d’entrer dans les provinces pédagogiques sans en faire autant en ce qui concerne les @ qui n’occupent pas de fonctions officielles dans les provinces pédagogiques ? Comment justifier cette différence de traitement, surtout aux yeux des citoyens @ qui s’opposent à l’institution des provinces pédagogiques qui, bien qu’ils soient nettement minoritaires, sont malgré tout nombreux, comme l’ont montré les résultats du référendum à ce sujet ? Et si ce n’est pas le cas, autoriser un nombre plus ou moins grand d’étrangers à entrer dans les provinces pédagogiques n’implique-t-il d’autoriser aussi un nombre encore plus grand de résidents et des citoyens @ à en faire autant ? Ainsi faudrait-il mettre en place des dispositifs de contrôle de la circulation dans les provinces pédagogiques, et fixer les critères à appliquer quant au nombre maximal d’adultes n’ayant pas des fonctions officielles pouvant circuler à un même moment dans les provinces pédagogiques, et les catégories de personnes à exclure, par exemple les personnes reconnues coupables d’un crime ? Enfin il faudrait aussi surveiller ce que font les adultes qui sont entrés légalement dans les provinces pédagogiques, car ils peuvent très bien entraver l’éducation des futurs citoyens. Si cela ne risquait pas de se produire, il n’y aurait plus de raison de procéder à une sélection rigoureuse des éducateurs, et on pourrait aussi se questionner sur la pertinence d’instituer des provinces pédagogiques séparées du reste de la société. Mais écartons cette possibilité, puisque nous avons déjà décidé du contraire. Qu’on réfléchisse donc à tout le temps et à toute l’énergie qui devraient être consacrés à cette surveillance et à ce contrôle, et qui seraient par conséquent détournés de l’éducation des futurs citoyens. Qu’on se demande si cette perpétuelle surveillance serait favorable à l’éducation des futurs citoyens, et si elle ne risquerait pas au contraire de les habituer à être constamment observés et surveillés. On reproduirait, à un degré moindre, ce qui se produit dans les milieux familiaux, les écoles et les garderies où les enfants sont actuellement éduqués, un peu partout en Occident et aussi chez nous, pour l’instant. Je veux dire que les éducateurs des provinces pédagogiques, comme les parents, les enseignants et les éducatrices actuellement, perdraient un temps fou à essayer d’atténuer ou de neutraliser ce qu’ils considèrent nuisible pour les enfants, tout en ne pouvant pas s’attaquer à la cause du problème, à savoir que les enfants sont justement exposés à ce qui est nuisible pour eux. Par exemple les parents craignent que leurs enfants soient incités à consommer de la drogue par les vendeurs qui rôdent près des écoles, ou soient traumatisés par des reportages de guerre montrant explicitement ou crûment des massacres, et donc destinés aux adultes. Aussi longtemps que les enfants seront éduqués dans la société des adultes, le mieux que pourront faire les parents, ce sera de surveiller et de demander qu’on surveille constamment leurs enfants pour qu’ils ne consomment pas des drogues ou pour qu’ils ne regardent pas un reportage destiné à des adultes, le plus souvent sans obtenir les résultats désirés, puisqu’on ne peut quand même pas interdire la diffusion de reportages de guerre réalistes utiles pour les adultes sous prétexte que des enfants pourraient tromper la surveillance de leurs parents et les regarder, pas plus qu’on peut s’attendre à ce que les vendeurs de drogues arrêteront de solliciter les enfants simplement parce que la loi l’interdit. Par contre, l’institution des provinces pédagogiques et leur séparation d’avec le monde des adultes font disparaître ces problèmes. Il serait très difficile pour les vendeurs de drogues d’entrer et de circuler dans les provinces pédagogiques, et les reportages jugés inappropriés pour les enfants n’y seraient simplement pas diffusés. De manière semblable, les éducateurs pourraient difficilement mettre les enfants à l’abri des rapports nuisibles que pourraient avoir avec eux les adultes qui circuleraient dans les provinces pédagogiques sans y occuper des fonctions officielles. Je pense entre autres à la tendance de beaucoup d’adultes à faire des enfants de petits centres d’attention, à les étouffer de leur soi-disant amour, ou encore à s’opposer aux éducateurs quand ceux-ci manifestent des exigences plus ou moins élevées, sous prétexte que cela est mauvais pour l’estime de soi des enfants. Ce sont des influences d’autant plus mauvaises pour les enfants que les adultes qui ont ces comportements croient généralement faire du bien aux enfants, et que même ceux qui critiquent ces comportements tendent à les adopter à leur insu, tant la force de l’habitude est grande.

Il est donc important pour nous de casser les vieilles habitudes, comme on dit. Il faut faire une rupture avec les anciennes manières de faire. Il serait à peu près sans intérêt d’instituer des provinces pédagogiques si c’était pour y laisser circuler plus ou moins librement les adultes qui n’y occupent pas de fonctions officielles, et qui pourraient continuer d’agir avec les enfants comme on le fait généralement dans les familles.

Jusqu’à maintenant j’ai essayé de répondre de Sylvia Fortin en resituant ses objections dans un contexte plus large. Mais maintenant je veux lui répondre plus directement. Je reconnais volontiers que le fait d’interdire aux observateurs étrangers d’entrer dans les provinces pédagogiques ne manquera pas d’être utilisé contre nous par les idéologues et les propagandistes étrangers. C’est qu’ils font flèches de tout bois. Ainsi, si nous les autorisons à entrer dans les provinces pédagogiques, tout ce qu’ils verront ou feront croire qu’ils ont vu servira à la propagande de nos adversaires. En ce qui concerne ces propagandistes – qui, hélas, viendraient visiter nos provinces pédagogiques en beaucoup plus grand nombre que les dissidents étrangers, et qui disposeraient de moyens de communication leur permettant de rejoindre un public beaucoup plus grand –, la question se pose ainsi : est-il moins désavantageux pour nous de leur laisser faire leur propagande en leur interdisant d’entrer dans les provinces pédagogiques ou en les y autorisant ? Faisons abstraction du fait qu’il faudrait constamment surveiller ces observateurs, ces journalistes, ces membres d’ONG aux sources de financement douteuses et ces bienfaiteurs de l’humanité de tout acabit, car il est certain qu’ils pourraient entraver l’éducation des futurs citoyens. En cédant sur ce point, en autorisant tout ce beau monde à entrer dans les provinces pédagogiques, nous leur reconnaissons le droit, et aussi aux États et aux élites économiques qu’ils représentent ouvertement ou non, de s’ingérer dans nos affaires, et plus précisément dans l’éducation. Qu’on me comprenne bien : je ne crois pas que nous détenons et que nous détiendrons un jour la vérité absolue en matière d’éducation, ce qui nous dispenserait d’avoir à écouter les critiques qui pourraient venir de l’étranger. Cependant, dans le contexte actuel, ce n’est vraiment pas de ça qu’il est question : qu’on considère le peu de cas que les chefs d’État étrangers et les ministres étrangers, et aussi les journalistes et la plupart de ceux qui réussissent à passer pour des intellectuels, font des libertés des citoyens et de l’éducation que reçoivent les enfants dans leurs pays respectifs. Et cela changerait du tout au tout quand il s’agit des libertés des citoyens et résidents @, et de l’éducation des enfants @ ? Allons donc ! Il suffit de voir ce qui s’est produit partout où ces États sont intervenus ou où ils ont exercé leur influence au nom des droits de l’Homme et en galvaudant les idéaux démocratiques, pour savoir qu’on profiterait certainement de l’occasion pour nous jouer un sale tour.

Une dernière chose… Si ceux dont je viens de parler entendent ce que je suis en train de dire ou en lisent la transcription, je suppose qu’ils ne manqueront pas d’affirmer péremptoirement que comme la majorité des membres du Parlement, je manque d’ouverture, que je refuse le dialogue, et que c’est justement pourquoi je défends avec acharnement l’interdiction pour tous les observateurs étrangers d’entrer dans nos provinces pédagogiques. Voici ce que je leur réponds : nous discuterons la possibilité d’autoriser des observateurs étrangers à entrer dans nos provinces pédagogiques, dans le but de les soumettre à un examen critique rigoureux, seulement quand les États concernés autoriseront en retour les observateurs @ à en faire autant en ce qui concerne leurs écoles, leurs garderies et même leurs milieux familiaux, bien entendu sans faire toutes sortes d’ennuis à ces observateurs, contrairement à ce qui tend à arriver de plus en plus souvent à nos ressortissants actuellement. À moins de cela, il ne vaut même pas la peine d’en parler, ni même d’y penser ! Car sans cette réciprocité dans la critique, on montre en fait qu’on se soucie assez peu des avantages d’un regard extérieur, qu’on se considère par-delà la critique, et donc qu’il s’agit plutôt de se prétendre les défenseurs d’un bien prétendument absolu pour s’ingérer dans les affaires des autres États.

Je vous exhorte donc, membres du Parlement, à faire preuve de fermeté quant à l’interdiction pour tous les adultes d’entrer dans nos provinces pédagogiques, et plus spécialement pour les observateurs étrangers.


Intervention de Thomas Léveillé

Cent-vingt-sixième séance de la deuxième législature

Tirée des archives du Parlement @



Membres du Parlement,

Je partage l’opinion de Diana Segurana quant à l’interdiction pour les observateurs étrangers d’entrer dans les provinces pédagogiques. Cela entraînerait une série de problèmes pour les éducateurs et aussi les enfants, la propagande contre les provinces pédagogiques n’en continuerait pas moins, et les dissidents qui pourraient vouloir s’opposer efficacement à cette propagande après être venus voir sur place ce qui se passe vraiment, ne disposeraient pas de moyens efficaces de le faire, sauf à petite échelle. On peut certes déplorer que les médias « mainstream » dictent aux peuples étrangers ce qui doit être considéré comme vrai, mais il nous faut accepter la réalité telle qu’elle est et ne pas surestimer l’influence de potentiels alliés quand il en va de l’avenir de notre nouvel État et de l’éducation des futurs citoyens.

Quant à la même interdiction pour les adultes @ qui n’occupent pas de fonctions officielles dans les provinces pédagogiques, nous n’avons pas encore pris en considération plusieurs des choses capables de justifier cette décision. Il me semble que si beaucoup d’adultes @ s’opposent à cette interdiction, c’est qu’ils veulent surveiller les éducateurs dans l’exercice de leurs fonctions. Je ne peux que louer l’intérêt qu’ils ont pour l’éducation des futurs citoyens et le travail des futurs éducateurs. Seulement ce désir, s’il n’est pas réfléchi, peut avoir de mauvaises conséquences, pour les éducateurs, pour les enfants et donc pour les futurs citoyens et l’État lui-même. N’avons-nous pas décidé de procéder à une sélection rigoureuse des éducateurs ? Par conséquent, ne considérons-nous pas ceux qui réussiront ce concours comme les plus aptes à éduquer les futurs citoyens dans les provinces pédagogiques, et aussi à juger des pratiques éducatives des autres éducateurs, puisque la discussion et la critique sont évidemment les bienvenues ? Sinon à quoi servirait ce concours ? D’une certaine manière, le fait de permettre à des adultes n’occupant pas des fonctions officielles dans les provinces pédagogiques, et n’étant peut-être même pas des citoyens, d’entrer plus ou moins librement dans les provinces pédagogiques et de surveiller l’éducation que donnent les éducateurs habilités aux futurs citoyens, ne reviendrait-il pas à contester la compétence de ces éducateurs ? Car ces visiteurs n’iraient certainement pas simplement faire une promenade dans les provinces pédagogiques ? Ils profiteraient souvent de l’occasion pour s’autoproclamer surveillants des éducateurs qui ont obtenu l’habilitation, ou du moins pour interférer avec l’éducation que les éducateurs essaieraient de donner aux enfants qui leur ont été confiés. N’est-ce pas ce qui se produit dans les écoles primaires et secondaires, où les parents se plaignent parfois vivement des enseignants qui donnent de mauvaises notes à leurs enfants en français ou en mathématiques, quand ils ne vont pas jusqu’à essayer d’exercer des pressions sur eux, par l’intermédiaire des administrations scolaires ? Ne leur arrive-t-il pas aussi de constituer des comités de parents, pour exercer collectivement des pressions sur les enseignants et sur les administrations scolaires ? Au cours des dernières années, n’a-t-on pas vu de tels comités se former aussi dans les collèges et parfois même dans les universités ? C’est ce genre d’interventions – individuelles ou collectives – des adultes qui n’occupent pas des fonctions officielles dans les provinces pédagogiques qu’il faut à tout prix éviter. Et de tels comportements ne prendraient pas simplement fin parce que les rôles de mères et de pères ne sont plus reconnus par l’État. Au lieu de se mêler surtout de ce qui concerne leurs enfants respectifs, beaucoup d’adultes pourraient avoir le désir de s’ingérer dans l’éducation donnée à n’importe quel enfant, ou même à l’ensemble des enfants, dans les provinces pédagogiques, sans avoir été habilités à se charger de cette éducation. Et la chose serait probablement aggravée par le fait que les provinces pédagogiques, contrairement aux écoles actuelles, se chargeraient de l’éducation morale des enfants, par opposition aux écoles actuelles, qui s’en soucient assez peu et qui se contentent surtout d’instruire les enfants.

Je vous laisse imaginer à quel point il serait difficile, pour les éducateurs, de profiter de la liberté pédagogique que le gouvernement veut leur assurer en fondant des provinces pédagogiques et, pour les enfants, de bénéficier d’une éducation radicalement différente de celle qui forme actuellement des esclaves partout en Occident, si des adultes non habilités s’ingéraient régulièrement dans l’instruction et l’éducation morale des enfants, et demandent même qu’on leur rende des comptes et qu’on prenne en considération leurs doléances et leurs plaintes. La situation pourrait très bien devenir invivable, aussi bien pour les enfants que pour les éducateurs. Cela reviendrait à leur attacher un boulet au pied. Et un contrôle du nombre de ces surveillants autoproclamés, admis dans les provinces pédagogiques même s’ils ne sont pas habilités à éduquer les enfants, ne ferait qu’atténuer le problème, sans le faire disparaître.

Voilà ce que je dis aux adultes qui veulent vraiment jouer un rôle direct dans l’éducation des futurs citoyens : vous n’avez qu’à essayer de passer l’un des concours pour devenir éducateurs. Personne ne vous en empêche. La carrière est ouverte, comme on dit. À moins de ça, vous me permettrez de douter non seulement de vos aptitudes d’éducateurs, mais aussi de votre intérêt véritable pour l’éducation des futurs citoyens.

Mais je m’emporte… Je ne voudrais pas qu’on pense que je soutiens que les citoyens ne doivent pas se soucier de l’éducation des futurs citoyens, que cela ne les regarde pas, que c’est seulement l’affaire des éducateurs habilités, etc. Il ne faut pas oublier que si les provinces pédagogiques sont séparées de la société des adultes, elles n’ont pas pour autant leur finalité en elles-mêmes. Au contraire, c’est pour mieux servir les intérêts de cette société et de notre nouvel État, justement en éduquant du mieux possible les futurs citoyens. Il est donc important que, d’une manière ou d’une autre, les membres du Parlement et les citoyens puissent être au courant de ce qui se passe dans les provinces pédagogiques. D’autant plus que si les provinces pédagogiques existent sous cette forme, c’est parce que les citoyens l’ont décidé par référendum et continuent de le vouloir. En ce sens les provinces pédagogiques dépendent d’eux, même si on leur laisse une grande autonomie. Cette autonomie elle-même dépend toujours de la volonté de ceux qui exercent le pouvoir politique.

Cependant je ne fais pas volte-face. Il y a une différence importante entre le fait de vouloir, en tant que simples particuliers, entrer dans les provinces pédagogiques pour nous y autoproclamer surveillants des éducateurs habilités et de nous ingérer de notre propre autorité dans les pratiques pédagogiques de ces provinces ; et le fait de vouloir être informés de ce qui s’y passe, en tant que citoyens ou membres du Parlement. Puis ne serait-il pas absurde, d’un côté, d’instituer des provinces pédagogiques séparées de la société des adultes, pour les raisons qu’on a dites ; et, de l’autre, d’autoriser tous les membres du Parlement et tous les citoyens à entrer dans ces provinces pédagogiques pour aller surveiller ce qui s’y passe ? Ne serait-ce pas vouloir une chose et son contraire ?

Voici ce que je propose pour résoudre ce problème, c’est-à-dire pour maintenir la séparation des provinces pédagogiques d’avec la société des adultes, et pour donner aux citoyens et aux membres du Parlement des moyens d’être informés de ce qui se passe dans les provinces pédagogiques.

Premièrement, les provinces pédagogiques seraient tenues de publier des rapports annuels de leurs activités. Bien entendu, ces rapports seraient généraux et ne permettraient pas de connaître dans le détail ce qui se passe dans les provinces pédagogiques. Compte tenu de la diversité des pratiques pédagogiques et des institutions que nous voulons encourager au sein de ces provinces, des rapports annuels et des dossiers archivés qui prétendraient fournir cette information minutieuse seraient excessivement volumineux, très longs à rédiger et à peu près impossibles à consulter. Je crois qu’il faut éviter cette bureaucratisation des provinces pédagogiques, qui détournerait considérablement les éducateurs de leur tâche la plus importante, à savoir l’éducation des futurs citoyens, et qui en viendrait rapidement à produire un tel foisonnement de documents que les membres du Parlement et les citoyens ne pourraient pas s’y retrouver, à moins de consacrer presque tout leur temps à explorer les archives qui en résulteraient ou d’avoir recours à des spécialistes de ces archives.

Deuxièmement, il serait possible de créer des postes d’observateurs de ce qui se passe dans les provinces pédagogiques. Comme ils occuperaient des fonctions officielles dans ces provinces, l’interdiction d’y entrer ne s’appliquerait pas à eux, et ils pourraient au contraire y circuler librement. Je précise toutefois que ces observateurs devraient être en assez petit nombre pour ne pas entraver ou perturber l’éducation des futurs citoyens. De plus, ils ne pourraient pas contraindre les éducateurs à se rendre à leur avis, bien qu’ils soient invités à discuter avec eux en cas de désaccord sur certaines pratiques pédagogiques, ce qui pourrait être profitable à la fois aux éducateurs et aux observateurs, qui en viendraient souvent à se faire une idée plus juste des pratiques pédagogiques concernées. Ces observateurs rendraient publiques leurs analyses de ce qui se passe dans les provinces pédagogiques, les citoyens et les membres pourraient en prendre connaissance et y réagir, de même que les éducateurs des provinces pédagogiques, qui auraient bien entendu le droit de répliquer publiquement en cas de désaccord. Bien entendu, ces observateurs devraient être choisis avec beaucoup de soin, de mauvaises observations pouvant être dans certains cas encore plus nuisibles qu’une absence d’observations. Je propose que les citoyens qui désirent exercer ces fonctions passent un concours rigoureux, et que le Parlement choisisse les observateurs parmi ceux qui ont réussi, pour un mandat dont la durée est à déterminer.

Troisièmement, les éducateurs des provinces pédagogiques seraient fortement encouragés à expliquer et à discuter leurs différentes conceptions de l’éducation des futurs citoyens dans des revues qui seraient évidemment disponibles en dehors des provinces pédagogiques.

Quatrièmement, je rappelle qu’il a déjà été proposé par quelques membres du Parlement de faire faire aux enfants des stages dans la société des adultes, puisqu’un des objectifs de leur éducation est qu’ils puissent justement intégrer cette société, idéalement en devenant citoyens ; ce qu’ils pourraient difficilement faire s’ils n’étaient jamais sortis des provinces pédagogiques avant. Ceux d’entre nous qui n’occuperaient pas des fonctions officielles dans les provinces pédagogiques pourraient assez facilement rencontrer des enfants durant ces stages, et se faire une idée de l’éducation qu’ils reçoivent en discutant avec eux. Les observateurs étrangers pourraient en faire autant. Comme Sylvia Fortin, je pense qu’il serait intéressant pour les enfants d’être confrontés directement à des types humains qui – je l’espère – n’existeraient que très rarement dans notre société et encore moins dans les provinces pédagogiques, et à l’existence desquels s’opposerait souvent l’éducation morale donnée aux futurs citoyens.

Cinquièmement, je rappelle aussi que les éducateurs, eux, peuvent sortir des provinces pédagogiques, soit entre deux mandats, soit pendant l’un de leurs mandats, de manière plus brève. Ils ne doivent pas s’isoler du monde des adultes, auquel ils doivent préparer les enfants. Bref, les éducateurs ne formeront en aucun cas une caste qui vivrait en retrait de la société. Les citoyens et les membres de Parlement curieux ou soucieux de ce qui se passe dans les provinces pédagogiques pourront donc facilement entrer en contact avec plusieurs d’entre eux, sans avoir à entrer eux-mêmes dans les provinces pédagogiques.

Finalement, les citoyens des prochaines générations, ayant tous été éduqués dans les provinces pédagogiques, auront une connaissance approfondie et fiable de ce qui s’y passe, ou du moins de ce qui se passait dans telle partie des provinces pédagogiques quand ils étaient enfants. Cette expérience de longue durée, même si elle est partielle pour chaque individu, leur permettra de juger beaucoup mieux de l’éducation donnée dans ces provinces que quelques visites plus ou moins brèves faites à l’âge adulte, lesquelles seraient nécessairement elles aussi partielles. Chaque citoyen ou membre du Parlement pourra s’informer sur les parties des provinces pédagogiques en interrogeant ses concitoyens qui y auront vécu plusieurs années quand ils étaient enfants, et se tenir au courant des changements qui s’y produisent en interrogeant les plus jeunes de ses concitoyens, sortis seulement depuis quelques années des provinces pédagogiques.

Pour toutes ces raisons, les citoyens et les membres du Parlement auront tôt fait de s’en apercevoir si on fait autre chose que d’éduquer les futurs citoyens dans les provinces pédagogiques. Le problème pourra être discuté publiquement, et le Parlement pourra prendre les mesures qui s’imposent pour corriger la situation. Quant aux observateurs étrangers qui voudraient se faire honnêtement une idée de l’éducation donnée aux enfants dans les provinces pédagogiques, ils pourront en gros avoir recours aux mêmes moyens que les citoyens @ et les membres du Parlement, à l’exception de l’expérience vécue de cette éducation dont bénéficieront les prochaines générations. Ces observateurs étrangers ne peuvent tout de même pas raisonnablement exiger que nous leur fournissions des moyens d’information que nous nous refusons à nous-mêmes en raison de leurs inconvénients.

Je vous exhorte donc, membres du Parlement, à voter en faveur de l’interdiction d’entrer dans les provinces pédagogiques pour tous les adultes qui n’y occupent pas des fonctions officielles. Il y aurait d’importants inconvénients à l’assouplissement de cette interdiction, pour les éducateurs, pour les enfants, pour les futurs citoyens et pour l’ensemble de notre société, lesquels ne seraient compensés par aucun avantage significatif.