Chère Laure,

Nos longues discussions animées me manquent. Nos sujets privilégiés étaient ceux de la morale, en tout sens, les mœurs, les principes, les évaluations de cas particuliers, dans l’analyse desquelles nous nous plongions longuement, examinant tous les détails. Nous ne nous concevions pas comme moralistes, au sens étroit du terme, de ceux qui défendent une morale conventionnelle, ou fermée et rigide. Au contraire, nous visions à élargir notre esprit et à soumettre à la critique nos tendances à juger en fonction d’idées toutes faites et de sentiments perçus trop facilement comme allant de soi. Maintenant, me trouvant à l’étranger et continuant à observer autour de moi les gens, leurs mœurs différentes de celles que nous connaissons, curieuse de leurs façons de concevoir la morale, de leurs manières de réagir et de sentir, je suis souvent frappée de voir à quel point je me trouve sans cesse confrontée à des attitudes morales qui me surprennent. C’est au point que je me demande parfois si je ne serais pas restée, sans m’en rendre compte, bien plus étroite dans mes sentiments moraux que je ne le croyais, parce que souvent je réagis vivement et je me vois choquée fortement par ce qui me paraît comme profondément immoral dans cette société que je voulais découvrir avec l’ouverture d’esprit dont je me targuais. J’y réfléchis et, tout bien considéré, autant que je le peux, je finis par me donner souvent raison dans mes jugements spontanés. Et pourtant, je reste un peu troublée de me trouver si souvent en contradiction avec la morale de toute une population, m’inquiétant de savoir si peut-être quelque chose m’échapperait, qui pourrait me rendre moins sévère. Il me semble que si tu étais là pour en discuter, je pourrais clarifier avec toi mes impressions. Heureusement, je peux t’écrire. Et je vais te raconter une anecdote, avec mes réactions.

Annie, une jeune femme que je rencontre assez régulièrement et avec laquelle j’aime bien discuter, parce qu’elle est vive, intelligente, amatrice d’art et particulièrement de littérature, m’a demandé mon avis sur une mésaventure qui venait de lui arriver et à propos de laquelle elle désirait connaître mon avis. Il y a quelques semaines, elle m’avait invitée à aller écouter avec elle la conférence d’un écrivain très connu et qu’elle admirait. Je lui avais demandé de me citer l’ouvrage qu’elle préférait de lui, et je l’avais lu avec curiosité. A vrai dire, je n’en avais pas du tout été emballée, et, sans le lui dire encore, pour ne pas gâter son enthousiasme à la perspective de le voir et de l’entendre, j’avais simplement, sous un quelconque prétexte, renoncé à l’accompagner à la conférence, dont je n’attendais pas grand chose. A la fin de la période des questions, où elle avait posé la sienne et s’était fait prendre au sérieux et répondre assez longuement, mais d’une manière qui ne l’avait pas convaincue, elle était allée se joindre au petit groupe de ceux qui s’étaient réunis autour de l’écrivain pour continuer à l’interroger. Celui-ci l’avait remarquée et l’avait invitée à poursuivre avec lui la discussion dans un café voisin. Tu imagines le plaisir qu’avait pu lui faire l’importance que lui accordait ce célèbre représentant de la littérature, qui l’avait élue pour converser du sujet qui les intéressait.

Si je te dis qu’Annie est une très jolie fille, tu devineras que l’homme qu’elle idéalisait s’en était aussi rendu compte et que cette qualité avait pesé dans son désir de converser avec elle. C’est naturel, et je suis bien sûr qu’une jolie fille comme elle n’ignorait pas que cet attrait devait avoir joué un rôle renforçant celui de l’intérêt commun pour la littérature. Nous connaissons cela, et il n’y a rien là de spécial. Mais évidemment, un être de la qualité de celui qu’elle admirait ne pouvait pas, à ses yeux, n’être séduit que par ce côté d’elle. Ils discutèrent de littérature, et elle ne remarqua pas sur le moment la manière un peu évasive dont il lui parlait, prenant une certaine animation de son regard pour le signe de son intérêt pour leur conversation. L’homme, quoique artiste, amoureux de fictions et de situations romanesques par son métier, si je peux dire, n’en était pas moins fort réaliste, et se révéla même extrêmement terre-à-terre. Il lui fit quelques compliments, puis lui proposa tout net de coucher avec lui. Plus que l’intention elle-même, la rudesse, voire la rusticité de la proposition la surprit et la déçut amèrement. Elle refusa donc d’un air offensé, lui faisant savoir assez clairement qu’elle n’attendait pas de lui une telle grossièreté. Mais l’écrivain n’en fut pas le moins du monde embarrassé et lui répliqua vertement que c’était évidemment donnant-donnant, et que si elle voulait profiter de son esprit, elle devait bien contribuer en échange par ce qu’elle pouvait offrir, parce que, madame ne s’imaginait pas quand même qu’il perdait son temps à parler avec elle à cause de l’intérêt de la conversation avec une simple admiratrice, alors qu’il pouvait discuter avec les meilleurs critiques, et que si elle ne voulait pas échanger en quelque sorte son corps contre son esprit, il n’avait plus rien à lui dire. Comme elle s’indignait et lui réitérait son refus avec d’autant plus d’énergie, lui réaffirmant sa profonde déception, il la planta là, lui reprochant de le prendre pour un imbécile en refusant sa part du contrat, tacitement convenu en somme selon lui.

En me racontant l’aventure, Annie s’indignait à nouveau, et elle s’attendait à ce que je l’approuve et m’indigne à mon tour. Tu me connais. C’est bien ce que je fis. Pourtant, à cause de mon attitude d’observatrice des mœurs du lieu, je me demandai ce que signifiait cette scène et s’il me fallait la comprendre selon mon intuition, comme si elle s’était passée chez nous. Je ne voulais certainement pas choquer les sentiments d’Annie en prenant distance. Mais je lui demandai si elle avait déjà vécu une pareille situation, l’invitant à continuer dans son sentiment. Elle me répondit que, certes, des hommes lui avaient déjà fait des propositions de ce genre, parfois sans façons, et plus souvent qu’elle ne l’aurait aimé, mais que c’était la première fois qu’elle avait à le subir de la part de quelqu’un de cultivé, qui lui propose un tel marché, mon esprit contre ton corps. Il me venait quelques idées et une certaine curiosité, mais je ne voulais pas troubler Annie et je continuai à la conforter dans son indignation, critiquant fort l’incompréhensible grossièreté d’un écrivain, dont je me contentai d’avouer que je ne l’avais pas apprécié, il est vrai, autant qu’elle. Je vis bien à quel point son comportement lui paraissait incompatible avec l’élévation littéraire quand elle se mit à réfléchir à son œuvre et à y trouver des défauts qui lui avaient échappé jusque là.

Il arriva que le lendemain soir, je me trouvais à table dans une petite compagnie, et que j’avais entrepris une conversation avec mon voisin, un médecin quadragénaire, sociable et plutôt ouvert d’esprit. Je lui racontai l’histoire, sous forme anonyme bien entendu, et lui demandai son avis sur cette proposition d’échange entre l’esprit et le corps. Après un léger étonnement, il se mit à rire, y voyant une bonne farce. Il en vint à envisager la proposition comme un peu osée, peut-être pas très morale par son côté trop direct, mais comme en fin de compte non dénuée de sens. Il est vrai, me disait-il, que de jolies femmes tendaient à utiliser leurs attraits pour avoir des avantages gratuits, et que l’idée de leur demander de donner à leur tour ce qu’elles promettaient en quelque sorte, pouvait se comprendre d’une certaine façon. Les manières de l’écrivain étaient exagérées sans doute, mais pas entièrement fausses. Pour le pousser à s’expliquer, je lui objectai que cela revenait à exiger des femmes quelque chose de proche de la prostitution. Il hésita un peu, puis envisagea l’idée que, si elles tiraient avantage de leurs attraits, les femmes s’avançaient elles-mêmes dans cette direction, sans vouloir généralement aller jusqu’au bout. Nous en vînmes à examiner divers cas, et il se mit à trouver cette prostitution informelle plus fréquente et plus réelle qu’on ne l’admet généralement. Même le mariage ou le concubinat lui paraissaient souvent receler une sorte de contrat de cet ordre, puisqu’il n’était pas rare de voir de jolies femmes se trouver par exemple des maris ou compagnons riches ou célèbres, où l’on pouvait soupçonner avec vraisemblance une sorte de contrat tacite du même ordre que celui dont voulait se réclamer l’écrivain. L’échange n’aurait pas été si déloyal en somme, si l’on y pensait bien : il vendait pour un soir son esprit et sa célébrité, et son admiratrice vendait sa beauté et son corps. La bienséance refusait de l’admettre, mais au fond la plupart s’en accommodait et y voyait son avantage...

Bref, j’eus l’impression que, dans le pays où je séjournais, le critère ultime de la morale était économique. Si les divers partis tirent un avantage de l’échange, quelle qu’en soit la nature, alors il n’y a rien d’essentiel à blâmer. Plus encore, il est un peu sot de ne pas savoir vendre tous ses avantages de toute nature et d’en profiter par l’échange. Dans ces conditions, la prostitution n’existe plus, parce qu’elle se ramène à l’échange normal. L’écrivain et son admiratrice n’ont pas à prostituer, l’un son esprit et l’autre son corps (car je suis autant offusquée par la prostitution de l’esprit que par celle du corps, et je crois que toute l’œuvre de cet écrivain est l’effet d’une telle prostitution), mais à entrer dans un échange profitable à tous deux. En effet, la prostitution signifie la dégradation de ce qu’on accepte de faire entrer dans un échange alors qu’il devrait en être exclu, comme d’une valeur trop grande pour en faire l’objet. Dans cette morale économique, le principe semble être que rien n’est incommensurable, que tout s’échange, se vend ou s’achète, et que pour tout il y a donc un équivalent, ou un prix.

C’est pour nous incompréhensible. Ou peux-tu comprendre une telle morale, qui me semble contraire à toute morale ? Serais-je comme enfermée dans le cercle des valeurs de notre propre culture, incapable de saisir des principes vraiment différents ? Ou ai-je raison de croire que la résistance profonde de toute ma sensibilité ne se justifie pas seulement par des habitudes contingentes ? En tout cas, à mon grand soulagement, je vois bien qu’ici aussi, Annie et bien d’autres se révulsent à l’idée de ce ravalement de toute chose à sa valeur d’échange, alors qu’elles n’ont pas eu la même éducation que nous.

Je suis impatiente de savoir ce que tu en penses.


Profite du privilège de vivre en @


Viviane



Chère Viviane,


J’avais envie de te répondre aussitôt pour te dire que, bien sûr, je partage ton sentiment sur le lamentable épisode que tu m’as décrit. Mais je me suis dit que cela, tu le savais déjà, et que ce que tu voulais, c’est une réflexion plus élaborée de ma part. J’ai donc pris quelques jours pour y réfléchir. Moi aussi, je repense souvent à nos longues discussions sur ces sujets de morale et bien d’autres, avec la liberté d’esprit que nous pouvions y manifester, sans crainte de devoir retenir certaines pensées, parfois un peu aventureuses, pour ne pas choquer, parce que nous ne nous jugeons pas superficiellement, mais que nous avons une profonde communauté de sentiment sur laquelle nous nous appuyons. Et je te retrouve dans ta lettre, avec ton souci de ne pas te laisser enfermer dans des idées toutes faites, mais d’essayer au contraire d’entrer le plus loin possible dans toutes les formes de pensées que nous rencontrons, chez les gens réels ou dans les livres. Et maintenant, c’est en réalité que tu te trouves confrontée aux façons de sentir les plus étrangères à nous personnellement et à notre culture.

Comme tu le remarques toi-même, l’anecdote que tu me racontes est impressionnante surtout par le contexte moral qu’elle révèle. A première vue, nous pourrions connaître des histoires analogues ici. Il y a également des rustres qui font des avances grossières, et même des propositions d’échanges offensants. Toutefois, plus je te relis, plus j’y réfléchis, plus je vois en quoi ces analogies ne sont que très superficielles. Premièrement, les rustres dont je parle ici, en sont le plus souvent de véritables, c’est-à-dire des personnages reconnus comme tels, et assez rarement des citoyens ou des gens cultivés, encore moins honorés. On s’étonnerait grandement, comme Annie, d’en rencontrer parmi des artistes ou des écrivains, même si ce n’est pas entièrement impossible bien sûr. D’autre part les échanges que les mufles de chez nous proposeraient seraient moins incongrus. Ils offriraient de l’argent, des objets matériels, des services concrets, mais non leur bel esprit. Je ne veux pas dire qu’on ne se serve pas de son esprit pour briller, impressionner et séduire chez nous. Mais alors, on ne songerait pas à faire intervenir là l’idée d’échange. Et, comme tu le remarques, vendre son esprit pour acheter de la sexualité paraîtrait une horrible prostitution, plus encore de la part de celui qui traiterait ainsi son propre esprit que de celle qui accepterait le paiement sexuel. Et enfin, à supposer qu’une telle proposition soit faite, il est bien plus improbable encore qu’on trouve quelqu’un pour l’approuver tant soit peu, comme cela t’est arrivé aussitôt après, ce qui laisse supposer que l’attitude morale que tu décris, qui se réfère au principe économique comme ultime, est très répandue et très profondément ancrée dans la société dans laquelle tu vis actuellement.

Mais, me diras-tu, tout cela tu le sais, et c’est la cause de ton étonnement. Aussi, je ne fais que chercher à te montrer que je comprends précisément de quoi il s’agit, du moins je l’espère. La question est la suivante : y a-t-il quelque chose qui échappe à l’échange économique, ou tout peut-il s’y réduire ? Et plus précisément, dans ce cas, elle se précise ainsi : peut-il être moral de se vendre ? Or évidemment, rien n’est plus méprisable. Je n’ai pas besoin d’argumenter, parce que c’est l’un des principes de notre morale que nous ne nous contentons pas de connaître abstraitement, mais que nous éprouvons très intimement et très fortement. Mais que sert de te répéter cela, puisqu’il va de soi que nous sommes d’accord sur ce point ? Tu es partie à l’aventure, et tu voudrais savoir justement s’il ne pourrait pas y avoir des raisons de remettre en cause nos principes même les plus sacrés, si je peux m’exprimer ainsi. J’ai tenté d’envisager cette possibilité, et je t’avoue que je n’ai pas réussi à me persuader d’aller dans le sens de la morale économique du pays où tu résides. Je crois comme toi que cela reviendrait à l’abandon de toute morale, ou du moins de toute morale élevée. Et ne faut-il pas dire que la morale vaut par son élévation ? Ou plutôt, n’est-ce pas la même chose de dire qu’une morale est plus élevée et qu’elle est plus morale, au sens vrai ?

Je vois bien qu’on pourrait me reprocher de m’embrouiller dans les mots, et de me borner à affirmer de diverses façons mon même sentiment que je ne parviens pas à critiquer, parce que je le présuppose toujours et ne fais jamais que le répéter. Finalement, les gens avec lesquels tu vis parviennent à vivre. Ils forment une société qui fonctionne. Ils y sont plus ou moins heureux, comme partout, et il y a peut-être moyen d’y vivre tout à fait heureux pour certains. Alors pourquoi leur morale ne vaudrait-elle pas ? S’ils étaient tous malheureux, il faudrait en chercher la cause, et peut-être la découvrirait-on dans les défauts de leur morale. Sinon, que puis-je avancer contre leurs principes moraux, excepté le fait que, moi, je ne conçois pas comment je pourrais n’être pas malheureuse selon leur façon de penser ? Par l’essai que je fais d’ébranler mes bases morales en m’imaginant vivre selon l’idée qu’en moi tout est vendable, négociable, je découvre à quel point certains sentiments sont si profonds qu’ils sont comme les fondements de mon être, dont je ne pourrais me dissocier sans me ruiner.

Puisque je ne puis pas m’élancer dans les airs et abandonner tous mes principes, pour raisonner sans préjugé sur la morale, permets-moi de te dire mon sentiment à partir de ma propre sensibilité, simplement. Comme je sais que tu la partages, cela pourra te parler.

Dans la même situation, je crois que j’aurais réagi comme Annie. Et comme toi je constate qu’elle n’a pas eu besoin de la même éducation que nous pour sentir comme nous dans ces circonstances. J’aurais peut-être dit à cet écrivain « Monsieur, je vois que vous êtes bien inférieur à ce que j’imaginais, et que donc la proposition que vous me faites d’échanger une conversation avec vous contre un service sexuel me désavantagerait infiniment. Gardez donc le pauvre bien dont vous voulez faire trafic, et qui, je le vois, est pour moi sans valeur. » N’aurais-je pas ainsi parlé selon sa morale pour défendre la mienne ? Mais je n’aurais pas continué à haute voix comme je l’aurais pu, convaincue de l’inutilité de toute tentative pour me faire comprendre d’un tel rustre. En moi-même, j’aurais raisonné ainsi. Cet homme misérable croit qu’une conversation dans laquelle il ne réussit pas à se passionner pour le sujet qui nous occupe peut valoir quoi que ce soit. Et s’il traite ainsi ses lecteurs, il n’est également qu’un minable écrivain. Comment ne l’ai-je pas vu ? Il m’a évidemment prise pour une parfaite sotte du seul fait que j’ai pu admirer ce à quoi il n’accorde lui-même aucune importance, traitant son art comme une chose sans valeur, destinée seulement à faire suffisamment illusion pour lui rapporter quelques avantages extérieurs. Il est même assez bête pour me révéler son charlatanisme, en renonçant à me séduire vraiment, pour me demander plutôt carrément un service qui ne vaudrait pas plus que sa fausse conversation. Est-ce là le monde moral dans lequel il vit ? Si pauvre, si faux ! Comment ne voit-il pas que la prostitution dans laquelle il se complaît nie toutes ses prétentions à une vie supérieure de l’esprit, que j’avais faussement cru voir dans son œuvre ? Allons, toi, secoue-toi, pauvre fille ! Comment n’avais-tu pas décelé déjà l’escroquerie en le lisant ? Au moins, il t’aura réveillée.

Mais c’est faux. Je me suis supposée à la place d’Annie, alors que tu me dis que justement, toi, tu n’aurais pu t’y trouver parce que tu avais déjà reconnu la vanité de l’œuvre. Et je veux croire qu’il en aurait été de même pour moi. J’imagine que, dans cette société où l’on se prostitue en tout, il doit y avoir en circulation grande abondance de littérature et d’art sans valeur. Alors, peut-on y vivre heureux ? A condition de n’y pas participer peut-être. Mais autant conclure que non.

Et vois-tu, par un autre tour, ma démonstration est faite malgré tout. Juste pour toi.

Combien tu dois souffrir, malgré les joies de ta curiosité insatiable ! Ne tarde pas à revenir.


Dans l'attente de te lire et de te revoir


Laure





Chère Laure,

Merci de ta réponse. Tu ne devineras pas le bien qu’elle me fait. Il est dur, je l’avoue, de vivre au milieu de gens dont on ne partage pas, ou vraiment très peu, le sens moral. On éprouve des sentiments vifs, d’approbation ou de désapprobation, dont on doit constater qu’ils sont totalement contraires à ceux des autres autour de soi. Je ne suis pas prête à troquer mes sentiments moraux contre d’autres, parce que je sens en même temps à quel point j’y tiens. Mais je me demande si cette adhésion n’est pas peut-être ultimement injustifiée. Alors, en te lisant, ce doute s’estompe. Ou il reprend un caractère purement intellectuel, il recule dans le domaine des hypothèses qu’on peut envisager calmement, sans en être affecté.

De plus, tu as tout à fait raison de dire que tu m’as donné finalement une sorte de démonstration, en renonçant à te placer sur ce plan purement intellectuel. Comme tu le dis, en fin de compte, il faut constater que ces sociétés parviennent à vivre avec leur morale que nous réprouvons en fonction de la nôtre, comme eux ne comprennent pas non plus la nôtre et la trouvent bizarre et mauvaise. Mais, si ouverts que nous cherchions à être, nous ne pouvons pas abandonner le socle intime de notre être. Et je ne pourrais non plus être heureuse en cherchant à penser réellement comme eux. Je peux analyser ce qu’implique leur morale, en découvrir éventuellement les principes, mais non pas m’empêcher de m’en distancer et même de les condamner. Au moins, abstraitement, je peux concevoir la réciproque, et me dire qu’ils sont dans la même situation, et qu’il est naturel qu’ils me regardent aussi avec méfiance.

Néanmoins, cette réciprocité n’est pas entière. Car je fais un effort pour saisir leur point de vue qu’ils ne font pas, ou pas du tout aussi sérieusement, à mon égard. La plupart du temps, ils s’opposent en fonction de leur première impression, et ne veulent pas voir plus loin. Il me semble même qu’ils veulent éviter de devoir avouer que, s’ils y réfléchissaient, ils considéreraient leurs propres principes comme inférieurs aux miens. Et là, je crois voir une forme d’épreuve pour hiérarchiser nos morales.

Tu fais une remarque qui me paraît très importante. Il y a un lien profond entre la morale et le sens esthétique, de sorte qu’on pourrait juger de la morale d’un peuple, ou de personnes, à partir de leur sens esthétique et de la valeur de leur art. Je suis bien persuadée que tu n’aurais pas aimé les romans de cet écrivain au caractère minable. Et Annie s’est laissée prendre à ses histoires faute d’éducation esthétique. Il aura fallu qu’elle se trouve devant la laideur concrète du personnage pour s’en dégoûter. En somme, elle ne partage pas toute cette morale, elle reste confuse dans ses sentiments, et son bonheur relatif réside dans le fait qu’elle peut se maintenir dans l’illusion. Je soupçonne que c’est le cas pour bien des gens ici, et qu’ils sont un peu protégés parce qu’ils n’y voient pas clair, mais que ce qui leur permet de vivre reste très fragile. C’est aussi quand je tente de me mettre à leur place, de sentir comme eux, que je perçois cette fragilité et le peu de profondeur concrète de leur existence. Tu vois, en faisant comme toi en somme, je me persuade aussi de la supériorité de notre morale, même si je ne pourrais la prouver à quelqu’un qui n’en aurait éprouvé les sentiments.

Ne crains rien, je ne risque pas d’oublier, ni toi ni notre culture, et je ne compte pas m’assimiler aux gens d’ici, mais seulement les comprendre mieux. Et plus je crois les comprendre, moins je suis portée à désirer vivre comme eux. Ai-je tort de vouloir plutôt faire l’inverse, et les éduquer un peu à notre façon par-ci par-là quand une occasion favorable se présente ?


Profite du privilège de vivre en @


Viviane