Chère Laure,


Quand on se trouve à l'étranger, en pays inconnu, sans rien chercher d'extraordinaire, on découvre sans cesse des choses étonnantes. Il y a quelques jours, j'accompagnais au tribunal une de mes voisines, avec laquelle j'avais fait connaissance et qui m'avait beaucoup parlé de l'affaire qui la préoccupait. Claire était mariée avec un jeune homme de son âge, Félix, avec lequel elle avait eu une fille, d'environ trois ans aujourd'hui. Il y a un certain temps qu'ils ne s'entendaient plus. A ce que j'ai cru deviner, leur idée d'avoir un enfant était déjà une tentative de modifier un peu leur relation, de la resserrer autour d'un projet et de soucis communs afin de lui donner une nouvelle chance. Au début, la recette avait fonctionné. Ils s'étaient beaucoup réjouis tous deux à s'occuper de leur poupon, à épier les premiers sourires, les premiers mots, les premiers pas, et ils croyaient déjà avoir trouvé la formule du bonheur familial. Mais avec l'habitude, la discorde était revenue, et loin de l'atténuer, la présence de la petite fille était pour eux un nouveau sujet de désaccords et de disputes. Ils ne s'entendaient pas sur la manière de l'éduquer, se reprochaient de lui donner de mauvais exemples, d'être trop sévères ou trop laxistes, et ils étaient même devenus jaloux de l'attention et des sourires de la petite. C'est en deux mots l'histoire que Claire m'a racontée en détail pour me demander conseil sur ce qu'elle devait faire, alors qu'elle hésitait encore à quitter Félix. Elle lui restait attachée malgré tous les reproches sur presque tout qu'elle ne cessait de lui faire, et malgré tous ceux aussi qu'elle devait subir de sa part. Finalement, tous les deux à bout de nerfs, ne se supportant plus davantage, ils avaient décidé de divorcer. Ils s'étaient promis de le faire à l'amiable. Mais notamment la question de savoir lequel des deux garderait la petite, ou comment ils se partageraient éventuellement cette garde, les avait définitivement fâchés l'un contre l'autre, et il était devenu évident qu'ils se sépareraient en ennemis. Voilà comment ils ont vite été entraînés à devoir régler leur affaire par un procès.

Quoiqu'il y ait beaucoup à observer pour nous dans les rapports familiaux d'un couple avec leur enfant, ce n'est pas sur ce point que je veux t'écrire. Je me contenterai de t'assurer que ce que j'ai pu apprendre et voir de cette vie de famille si vantée hors de chez nous, ne m'a pas séduite, et m'a même fortement persuadée du bonheur que nous avons de n'avoir pas à risquer de tomber dans un tel piège. Quand je passais chez eux, ils me regardaient m'amuser fort gaiement avec leur petite fille, pensant que je devais les envier, me demandant si je n'aimerais pas avoir un si joli et gentil enfant à moi. Et ils ne me croyaient pas quand je leur répondais que je m'amusais d'autant mieux au contraire qu'elle n'était pas à moi, et que je n’éprouvais pas le moindre désir de devenir mère à leur façon. L'observation de leur seul couple aurait suffi à me donner mille raisons de refuser la vie de parents, si j'avais eu la moindre tentation d'y aspirer, et je pourrais t'en écrire des pages. Mais je reviens à mon sujet, le procès.

D'abord, il y a eu les préparatifs. Ils ont été assez longs. On leur a suggéré de commencer par tenter une conciliation avec tant d'insistance qu'ils s'y sont sentis obligés. Ils se rencontraient chaque semaine avec un avocat à la retraite reconverti en conciliateur. Le but était de leur permettre de continuer à communiquer et de trouver une solution raisonnable qui aurait leur consentement, de sorte qu'ils puissent se séparer en relativement bonne entente. Ces essais me paraissent avoir eu l'effet contraire. Cette sorte d'obligation de s'entendre les fâchait d'autant plus et ils étaient moins que jamais disposés à la moindre concession. Ils se sont alors acheminés à leur procès chacun de son côté, à discuter des tactiques les plus efficaces chacun avec son propre avocat. Claire me racontait tous ces entretiens, retournait devant moi maintes fois les possibilités, leurs avantages et leurs inconvénients, en me demandant mon avis. J'étais bien, à première vue, la personne la moins expérimentée pour la conseiller, puisque je ne suis pas mère, que je n'ai pas même connu du tout la vie de famille et que je venais d'un pays où personne n'en avait l'expérience. Malgré tout, j'avais le sentiment bizarre, d'un côté que je ne comprenais rien à ce qui se passait, et de l'autre que je trouvais finalement des solutions bien plus raisonnables que celles qu'elle envisageait avec son avocat. Je veux bien avouer que ce dernier sentiment devait être illusoire. Cependant, je ne peux me défaire de l'impression que j'y voyais plus clair que ma voisine et les autres personnes qui se mêlaient de la conseiller. Peu importe. Je veux te raconter les choses de mon point de vue.

Tu sentiras comme moi l'étrangeté de ma situation alors que je me trouvais entraînée à participer aux délibérations d'une femme dont j'étais très loin de partager les sentiments, voire de me les représenter de manière plus ou moins convaincante. Il me semblait que j'assistais à l'histoire du roi Salomon, proposant de partager en deux le bébé pour en donner la moitié à chacune des deux femmes qui le revendiquaient. La pauvre petite fille me semblait traitée un peu de la même façon. Félix et Claire prétendaient chacun se battre pour son bien, et c'était comme s'ils se battaient pour obtenir la plus grande part d'un enfant considéré comme objet à se partager, chacun l'ayant prise par un bras et tirant violemment jusqu'à l'écarteler. J'aurais aimé qu'on leur dise : cet enfant n'est pas à vous, l'État se chargera de l'éduquer. A défaut, je lui vantais l'une des possibilités dans leur pays, celle de se partager équitablement la charge de l'élever, chacun s'en occupant alternativement durant un mois par exemple. Je lui faisais voir l'avantage pour leur fille de ne pas se trouver enfermée constamment avec la même personne, d'avoir des modèles différents, deux au moins, et pour Félix et elle, l'avantage de pouvoir mener une vie d'adultes libres durant le temps qu'elle serait chez son autre parent. Mais je t'ai dit qu'ils étaient tous deux dominés par des sentiments au fond incompréhensibles pour moi. Ils s'acharnaient à réclamer la garde entière de la pauvre petite fille, en partie parce qu'ils ne concevaient pas leur vie sans elle, en partie, je crois aussi, par une folle jalousie à l'idée qu'elle puisse rester avec l'autre, et qui sait, se trouver bien avec lui. J'étais ébahie de voir quelle haine farouche entre les parents recouvrait la si vantée vie de famille, image d'un supposé bonheur extrême, lieu prétendu de l'amour le plus grand parmi les hommes. Quelle laideur ! J'avais souvent peine à écouter Claire. Elle me faisait presque horreur, même si, aidée par la curiosité, je finissais par la prendre en pitié comme si elle avait été effectivement folle.

Je n'en suis encore qu'au préambule. Il est temps que j'en vienne au cœur de mon histoire, le procès. Une des circonstances atténuantes dans mon jugement de Claire, c'était que non seulement l'idée chimérique du rôle de mère lui était imposée par toute sa société et perturbait ses sentiments et faussait son jugement, mais de plus les avocats m'apparaissaient comme des moustiques ou des taons qui envenimaient et exacerbaient son désir de se faire rendre « justice » et d'obtenir sa fille et les plus grands dédommagements possibles de la part de Félix. Ces hypocrites professionnels cachaient bien leur jeu, parlaient de prudence, du bien de la petite, mais tout en sachant la piquer sans cesse avec l'idée de son droit à tirer de son ancien amoureux le plus possible que permettraient la loi, une interprétation habile de celle-ci et le parti qu'on pourrait tirer de la pitié du juge. On pourrait obtenir ceci, peut-être cela, et, avec un peu de chance, même davantage. Sa haine et son imagination étaient stimulées au dernier degré par les alternances d'espoir et de crainte à mesure qu'elle envisageait telle ou telle chose dans le labyrinthe obscur du droit dans lequel elle se perdait, obligée de se confier à ses guides peu recommandables. Elle était prête, imbue de son statut quasi-sacré de mère, persuadée d'avoir subi un traitement odieux et injuste de la part de Félix, à presser le malheureux comme un citron, à lui prendre sa fille et à lui faire payer en plus, au prix le plus élevé, son éducation et son propre entretien, alors qu'ayant une meilleure profession et un meilleur poste que lui, elle gagnait bien plus. Mais elle était la Mère, un privilège incontestable dans cette société. N'aurait-elle pas perçu la sauvage cruauté de sa position, sans les encouragements de ses amis et parents, et la bonne conscience que ses avocats lui donnaient qu'elle était dans son droit tout simplement ? Hélas, je crois que Félix n'était pas dans de meilleures dispositions non plus, et que ses propres avocats jouaient à son égard un rôle semblable. Les avocats des deux parties avaient tenté une conciliation, c'est-à-dire une manière d'arriver à la décision entre eux sans l'intermédiaire du juge. Mais en vain. On me dit qu'ils réussissent surtout quand leurs clients sont des pauvres dont on ne peut espérer tirer grand chose, ou quand il y a intérêt à ne pas laisser jeter la lumière de la loi sur les affaires des plaignants, et au contraire beaucoup à gagner à réussir la conciliation. Mais je ne m'aventurerai pas à condamner, avec cette profession, tous les individus qui s'y livrent, certains, méprisés comme idéalistes, croyant vraiment pouvoir aider leur prochain et défendre les défavorisés.

Nous voilà donc au tribunal, sous l'autorité du juge, qui distribue la parole et de temps à autre pose une question ou fait un commentaire. C'est le grand théâtre des avocats. Et comment crois-tu qu'ils argumentent ? Tu penseras qu'ils cherchent à exposer le plus clairement possible la situation, établissant les faits par l'interrogation perspicace des témoins, faisant bénéficier leurs clients de leurs plus grands talents rhétoriques et de leur sens psychologique et moral. Je ne dis pas qu'ils ne s'y essaient pas un peu. Mais l'idée plus ou moins avantageuse qu'on pourrait se faire d'eux comme s'efforçant de parvenir par leurs débats contradictoires à mieux établir la vérité et à éclairer le juge ne correspond pas du tout à l'impression qu'on retire de leur spectacle. Malgré un certain aspect superficiel de solennité, on se trouve devant une terrible exhibition de la plus vile mesquinerie. On se lance à la tête des lois, des précédents obscurs, on cherche à faire dire aux témoins le contraire de ce qu'ils affirment, à les prendre en défaut sur des détails insignifiants, à les dénigrer si leur témoignage va à l'encontre de ce qu'on aimerait prouver. A part le juge et les avocats (quand le juge ne se moque pas d'eux ou ne les réprimande pas en les traitant presque en enfants), on traite tout le monde comme des gens de rien, soupçonnant toujours, gratuitement, derrière leurs propos et même leurs attitudes, la bassesse morale. Tu sais que je ne suis pas naïve au point de ne pas savoir que bien des tromperies se font sous les plus belles apparences. Mais ces avocats manifestent avec une sorte d'orgueil cynique leur persuasion que personne ne vaut plus, au fond, que des fripons tels que les représentants de leur triste confrérie. Tu me diras peut-être que s'ils citent la loi, c'est qu'ils la respectent et veulent insister sur le fait qu'il s'agit au tribunal de juger selon la loi, et non selon ses sentiments arbitraires. Détrompe-toi. Si tu les entendais, tu verrais aussitôt qu'ils manient les lois comme de vulgaires instruments pour parvenir à leurs fins, se moquant qu'elles leur soient contraires, pourvu qu'ils puissent le cacher par leurs ruses, souvent d'ailleurs visibles au premier coup d'œil même pour quelqu'un qui comme moi ne connaît pas les lois du pays. D'ailleurs, sur ce point, je ne me trouve pas plus désavantagée que les gens du lieu, qui n'y connaissent pas grand chose non plus. Et c'est évidemment l'une des raisons principales pour lesquelles ils doivent s'adresser aux avocats, comme à des experts de cette matière. Mais le comble, c'est que, dans ces débats, tu peux constater qu'eux-mêmes les connaissent imparfaitement et cherchent souvent à cacher leur surprise quand leur collègue a déniché quelque référence juridique qu'ils ignoraient. La loi dont ils se réclament semble enfouie pêle-mêle dans d'immenses sacs sans fond, dont ils tirent au petit bonheur les instruments qui leur paraissent servir. Voilà leur métier, savoir se débrouiller un peu dans ce chaos de lois et ne se soucier que d'avancer la cause pour la défense de laquelle on les paie en lui donnant autant que possible une apparence de droit. C'était un tribunal, et j'avais plutôt l'impression de me trouver au cirque ou sur la foire, face à des bateleurs. Imagine alors les pauvres plaideurs, déjà complètement désorientés par leurs avocats avant le procès, puis tantôt espérant des miracles des tours de leur avocat, tantôt terrifiés par les outils que l'avocat de la partie adverse trouve à brandir sous leurs yeux, menaçant de les anéantir. C'est un jeu où l'on cherche en vain la justice, malgré certains mots et éléments du décor. Je sentais vivement l'impuissance éprouvée par l'homme ordinaire face à cette grande machinerie opaque de la loi et de tout le système juridique, où personne ne sait davantage ce qu'il va en ressortir que s'il était allé jouer son argent et peut-être sa vie au casino. Oui, j'exagère un peu. Pouvait-on prévoir que Félix ressortirait complètement abattu et Claire folle de joie parce qu'elle avait reçu à peu près le gros lot qu'elle espérait ? Après coup, ses amis lui disaient qu'ils l'avaient prévu, qu'ils en étaient même sûrs. Mais ce n'était pas le discours qu'ils lui tenaient avant.

Comment des gens qui ne connaissent pas parfaitement leurs lois peuvent-ils espérer la justice en se remettant dans les mains de charlatans ? Et je vois bien que tout est fait pour que personne ne puisse les connaître, et pour que ces charlatans se trouvent parfaitement chez eux dans ces cirques de fausse justice.

Moi non plus, je ne me sens pas rassurée dans ce pays où j'envisage maintenant qu'à tout moment je pourrais me trouver accusée d'avoir enfreint quelque loi inconnue. J'en ai fait des cauchemars, où les avocats étaient des diables cherchant à me torturer avec des fourches et instruments de toutes formes qu'ils sortaient d'un trou fumant. Je ne suis plus si étonnée que les hommes d'ici se satisfassent de toutes sortes de formes d'esclavage, alors qu'ils sont toujours à la merci des condamnations imprévisibles d'un maître aussi capricieux que la justice de ce pays. Je compte bien rentrer en @ avant de commencer à sentir comme les esclaves, moi aussi. Et tu n'imagines pas combien j'aurai plaisir à te revoir et à discuter à perte de vue de tout ce que nous aurons vécu entre-temps.


Profite du privilège de vivre en @


Viviane



Chère Viviane,


Au vif plaisir de recevoir ta lettre se mêle la crainte que tu sais si bien exciter de t'imaginer en danger dans ces contrées qui ne connaissent de la justice que le nom. Je te vois comme dans ton cauchemar entourée de diables à la porte de l'enfer. Je ne serai rassurée que quand tu seras de retour. Ne tarde pas trop. Mais te connaissant, je sais que la curiosité te retiendra encore chez ces étranges peuples pour continuer à en observer les mœurs.

Quant à moi, je n'ai voyagé que trop vite à l'étranger pour en avoir une expérience telle que la tienne. J'ai humé l'atmosphère en passant, j'ai fait quelques observations rapides, sans m'arrêter longtemps nulle part. Et je vois bien que c'est tout autre chose que de faire comme toi, de séjourner et de frayer avec les gens. Aussi, quoique ce que tu m'écris ne m'étonne pas à un certain niveau d'abstraction, c'est en même temps tout nouveau et étonnant quand tu me fais entrer dans les situations concrètes avec ta façon de les sentir. Par exemple, je sais bien que l'usage des avocats est néfaste et absurde. Nous l'avons appris ici, et nous connaissons les arguments contre ces pratiques. Mais te suivant dans ton aventure avec ta voisine, je le sens tout autrement, et j'éprouve ces mœurs juridiques non pas simplement comme fausses, mais comme intolérables et très inquiétantes.

A te lire, je ressens encore combien nous avons raison d'estimer que personne n'a de droits s'il n'est pas capable de les revendiquer et de justifier cette revendication. Ton image du casino, où les gens attendent les décisions de la justice comme celles de la fortune et se livrent au hasard me paraît fortement soutenir ce principe fondamental de droit que nous apprenons dès notre jeunesse. Je me dis que si nous avons connu quelque chose de semblable à un avocat, c'est peut-être quand nous étions encore petits enfants, et que nous devions faire confiance à notre tuteur, entièrement responsable de nous, à nos yeux. Mais l'analogie est très imparfaite, car notre tuteur n'est pas censé défendre nos droits, puisque, justement, nous ne prétendons pas qu'un enfant encore incapable de se défendre puisse en avoir. Il nous dirige simplement. C'est autre chose. Quant à nos droits, nous les acquérons progressivement, chaque fois en passant des épreuves, en atteignant à un nouveau statut, avec les nouveaux droits qui y sont attachés. Ces droits, nous les désirons, nous désirons devenir plus autonomes, et nous nous y efforçons. Il nous faut les gagner. L'un des premiers que nous acquérions, c'est précisément celui de défendre nos droits, qui est intimement associé avec nos premiers droits positifs, notamment celui de contester notre tuteur, de changer d'école, puis, en montant l'échelle, avec notre liberté sexuelle (sans le droit bien sûr de procréer que personne n'obtient qu'avec la permission et sous l'autorité de l'État)... notre autonomie d'adultes, et les droits du citoyen. Bien sûr, ces droits que nous avons acquis, nous les connaissons nécessairement, et nous connaissons donc nécessairement les lois qui les définissent. Pourquoi aurions-nous besoin de quelqu'un d'autre pour les défendre ? Engager des avocats, cela reviendrait en somme à abandonner nos droits. Je sais qu'à l'étranger, au fur et à mesure du passage des années, les enfants, puis les adolescents et les adultes se font accorder des droits comme automatiquement, sans rien faire, juste en devenant plus âgés, de sorte qu'ils restent extérieurs à tout ce monde juridique qui les définit. Tu le sais mieux que moi, et ce que tu me décris montre bien comment les droits de ces pauvres gens ne les rendent pas autonomes, parce qu'ils ne les possèdent pas vraiment s'ils les ignorent, s'ils doivent toujours se les faire accorder ou confirmer (ou infirmer) par des autorités extérieures. Bref, en pratique, c'est comme si, quoi qu'ils en disent, ils restaient tous à l'état de la première enfance, sans droits. Au moins c'est ainsi que je les vois d'après ta description.

Ta lettre touchait aussi, rapidement, un point qui me rend fort curieuse, celui de la vie de famille. Tu t'excuses presque de le signaler en passant. Mais ce que tu m'en écris me laisse penser que je ne me représente que très vaguement, et certainement faussement, ce que signifie la vie dans un tel contexte. La littérature nous en donne bien des exemples. Mais tu as la chance de voir le phénomène de tout près, d'entrer dans des familles, de jouer avec les enfants, de t'entretenir avec leurs membres, et de sentir dans la réalité ce que nous n'entrevoyons que de loin. Il m'a semblé que tu ne tenais pas à t'appesantir sur le sujet parce qu'il ne t'était pas agréable, et aussi parce que tu supposais que je devais le connaître mieux et que tu ne pourrais rien m'apprendre. Détrompe-toi. A quel point je n'ai sur ce point aussi que des connaissances abstraites et vagues, je m'en rends compte à partir des petites scènes à peine esquissées que tu me dépeins, comme les étranges relations de jalousie des parents à propos de leur propre enfant, ou leur étonnante cruauté à l'égard l'un de l'autre et aussi de leur propre fille qu'ils s'arrachent comme une simple chose. As-tu eu l'occasion d'observer d'autres familles, dans d'autres circonstances ? Quels sont ces liens de famille, que nous ne connaissons pas chez nous, de père ou mère, de fils ou fille, de frères et sœurs, d'oncles ou tantes, de neveux ou nièces, de cousins ? Comment as-tu compris tout cela ? Dis-le-moi. Ne crains pas de répéter ce que tu penses que je connais déjà. Comme je te l'affirme, je n'en ai qu'une idée vague, superficielle, et j'aimerais savoir comment, toi, tu vis tout cela. Le seul sentiment dont tu m'aies fait part à ce sujet, c'est la sorte de répugnance que tu éprouvais dans le cas particulier des relations entre Claire, Félix et leur petite fille, au moment où ils allaient justement défaire leurs liens familiaux. N'as-tu eu que des sentiments négatifs dans ton expérience des familles ?


Dans l'attente de te lire et de te revoir


Laure




Chère Laure,

Tu as tout à fait raison, on voit bien que notre principe selon lequel les droits de quelqu'un supposent sa capacité de les revendiquer, de les justifier et de les défendre, semble inconnu ici. Dans les faits, il en résulte que les gens sont ici dans l'illusion de posséder des droits, alors qu'ils restent sous la tutelle de ce que certains appellent le « système » pour désigner la puissance d'apparence impersonnelle qui les régente toute leur vie. Comme tu le remarques, chez nous, l'éducation nous permet d'acquérir progressivement des droits, et une fois que nous les avons acquis, nous les conservons et savons les défendre, et nous les défendons effectivement contre toute tentative de nous les reprendre, de les limiter autrement que par le processus législatif démocratique. L'acquisition de nos droits signifie toujours que nous sortons de la tutelle à leur égard, et que l'éducation sur ce point est terminée. Aussi, lorsque nous avons atteint le statut d'adulte, nous jouissons de nos droits personnels, et notre éducation personnelle est définitivement terminée. La société ne peut plus prétendre nous éduquer encore. Et quand nous sommes devenus citoyens, nous avons acquis nos droits politiques et notre éducation politique est aussi entièrement achevée. Nous pouvons continuer à nous éduquer nous-mêmes, et nous savons le faire, et nous le faisons généralement, mais plus personne n'a l'autorité de nous éduquer.

C'est le contraire ici. On accorde de supposés droits aux gens, sans qu'ils sachent vraiment en quoi ils consistent exactement, et sans qu'ils puissent les posséder réellement. On ne les a pas éduqués à connaître et à exercer leurs droits, c'est-à-dire à les défendre eux-mêmes. Certains s'efforcent de le faire, mais ils sont une très petite minorité, et ils n'y parviennent que très partiellement. En fin de compte, leur éducation par la société ne finit jamais, parce qu'elle est une éducation à l'obéissance, à l'esclavage plutôt qu'à la liberté. Ceux qu'on appelle des adultes n'en sont pas en vérité. Ils restent des mineurs que la société, ou le « système », prétend continuer à éduquer toute leur vie. Ils n'ont que l'illusion d'être sortis de l'enfance ; en fait, ils sont sans cesse traités en enfants. On les oblige partout à suivre des préceptes en vue de leur bien, tel que le conçoit le « système », et ils doivent s'y soumettre. C'est certainement l'une des raisons de l'énorme multiplication des lois, complétées par quantité de codes, plus ou moins obligatoires, qui contraignent les petits comme les grands enfants à obéir pour leur bien, dans presque tous les détails de leur vie. Pour tout dire, ils n'ont pas même le droit de se suicider.

Tu vas croire que je n'ai vraiment pas envie de te parler de la vie familiale et que je préfère m'étendre sur le sujet du droit. C'est vrai en partie. Mes remarques sont si variées, si nuancées parfois, que je préfèrerai t'en parler de vive voix, dans l'échange souple de la conversation. Mais je ne veux pas non plus te laisser sur ta faim. Alors, voici quelques miettes avant que nous puissions nous voir pour manger ensemble.

D'abord, malgré l'analogie très visible pour nous entre les familles de tous les endroits où j'ai été, il y a des différences qui ne sont pas insignifiantes lorsqu'on vit dans les sociétés où elles dominent les rapports entre les hommes. Je ne vais pas m'étendre sur les distinctions, mais juste remarquer l'une d'entre elles qui joue un grand rôle pour notre capacité, en tant qu'étrangers, de connaître les familles et déjà d'y pénétrer. Dans certains pays, elles sont plus ouvertes, dans d'autres plus fermées. Je veux dire que, dans les familles relativement ouvertes, on accepte plus facilement les personnes extérieures, et on les invite davantage à se mêler aux membres de la famille dans toute sorte d'occasions, et parfois même dans la vie quotidienne. Par exemple, les amis des membres de la famille en deviennent presque aussitôt des sortes de membres de second ordre à leur tour. Dans ces pays, il est relativement facile d'observer la vie des familles, même si ce n'est pas nécessairement dans tous ses aspects. Dans les familles plus fermées en revanche, on tend à resserrer étroitement le cercle sur les membres, et à n'accepter même qu'avec une sorte de réticence les nouveaux membres, tels que les nouveaux conjoints des membres actuels. Là, un étranger est tenu à distance et ne pénètre guère dans les familles, qui lui resteraient opaques si les gens ne parlaient si souvent de leur vie de famille. Il faut alors enquêter dans les conversations sur une réalité à laquelle nous n'avons pas d'accès direct. Même les anciens amis tendent à se perdre de vue dès qu'ils forment des familles, pour demeurer généralement chacun de son côté dans la sienne, surtout s'ils ont des enfants. Et d'ailleurs, à ce moment, ils renouent souvent plus étroitement avec leurs propres parents et la famille plus large, si bien qu'ils deviennent d'autant plus indisponibles pour les autres rapports sociaux. S'ils n'avaient pas leur milieu de travail, les clubs sportifs, les cours de formation continue, les jardins d'enfants, où les parents surveillent très strictement les leurs, et quelques milieux de ce genre, ils resteraient presque entièrement renfermés dans leur famille. Il n'est donc pas étonnant que les étrangers de passage dans des pays où les familles sont fermées n'en aient pour ainsi dire pas l'expérience, sinon négativement, par la pauvreté de la vie sociale qu'elles tolèrent.

De toute manière, le fait frappant pour nous, tu l'auras déjà remarqué toi-même. C'est à quel point on sent partout qu'il y a deux régions, celle des familles et le reste, si bien que quand on est étranger, on demeure à l'extérieur de l'endroit où l'essentiel de la vie des gens semble se passer. On prétend parfois qu'il est fort difficile de pénétrer dans la vie de @, mais pour nous, c'est dans les pays familiaux que nous avons la forte impression de rester exclus de ce qui représente pour les indigènes le cœur de leur vie. Quant à moi, j'ai eu l'occasion de m'introduire un peu dans ces foyers, mais en restant quand même très en marge. Ne crois donc pas que je sois devenue l'intime d'une quelconque famille et que je ne me sente pas toujours très étrangère à ce milieu de vie. Cependant, pour le peu que j'en connaisse, je ne me sens pas malheureuse de n'appartenir à aucune, et je me porterais très bien à l'extérieur de toutes si justement la vie sociale n'était hors d'elle si appauvrie par l'attachement trop exclusif des gens à leur famille. Je crois que la plupart n'ont pas d'ami plus important pour eux que leur famille, sinon pour quelques-uns, pour quelques années, à l'adolescence.

C'est donc, penseras-tu, que les familles développent de grandes amitiés entre leurs membres. D'ailleurs bien des expressions le suggèrent : « ils s'entendent comme des frères », « l'amour maternel », « l'amour filial », « il est pour lui comme un père », etc. Ces expressions, nous les connaissons. Elles font partie pour nous de la culture littéraire surtout, et nous leur trouvons une saveur pittoresque, parce que nous devons nous lancer dans le monde imaginaire pour donner un sens à ces relations entre pères, mères, fils, filles, frères, sœurs, cousins, alors qu'elles ne correspondent à rien dans notre société. Nous retenons seulement leur sens général de rapports parfaits d'amour et d'amitié entre des êtres un peu fabuleux. Dans la réalité, j'ai cherché ces sentiments dans les familles, et je n'y ai pas découvert d'amours et d'amitiés fortes telles que les évoquent ces formules. Quand je m'en étonne ici, on m'explique qu'elles se réfèrent à la véritable famille, bref à un idéal qu'on feint de prendre pour réel, alors qu'on sait qu'il ne l'est pas. Les frères et sœurs souvent ne s'aiment pas beaucoup, sont jaloux les uns des autres, observent mesquinement leurs défauts respectifs et se lancent des piques et des reproches. Même si, aujourd'hui, tout se passe d'habitude superficiellement en douceur, par une persuasion insinuante, les enfants sont impatients du poids de l'autorité des parents, jugée mal avisée, injuste, abusive, et les parents se plaignent de voir les enfants s'éloigner des voies prévues ou des attitudes qu'ils attendent d'eux. On entend les jeunes sortis de chez leurs parents se plaindre de l'ennui et parfois du dégoût qui les assomment à l'idée de devoir retourner dans leur famille pour les visites plus ou moins obligatoires.

Ce qui me stupéfie toujours, c'est que malgré tout ce que dans leur vie concrète les gens reprochent sans cesse à la vie de famille, ils continuent à en faire une grande valeur et y restent viscéralement attachés. Tout au plus, quand ils se sont brouillés avec une partie de leur famille, quand ils ne la supportent plus, ils se tournent vers la nouvelle petite famille qu'ils rêvent de créer pour avoir enfin une « vraie » famille, comme si l'idée de s'en passer tout simplement était impensable. Comme l'église catholique affirmait « pas de salut hors de l'église », on semble croire ici qu'il n'y a pas de salut hors des familles. C'est pourquoi ceux qui constatent, et ils sont nombreux, qu'ils ne sont pas heureux dans la leur, ou bien s'efforcent de s'en accommoder, de peur de s'en trouver orphelins, ou bien tentent d'en fonder une autre, qui à leur avis ne pourra manquer d'être infiniment meilleure, de par la seule vertu de la bonne essence de la famille en soi.

S'il y a un sentiment qui me paraît fréquent dans les familles, c'est celui d'une certaine solidarité, grâce à laquelle, entre personnes qui ne s'apprécient pas particulièrement individuellement, comme dans une bande, on se soutient face à l'extérieur. Et l'on considère celui qui n'aurait pas de famille comme presque dépourvu de secours dans la société. Est-ce la raison de ce fort attachement des hommes d'ici à leur famille ?

Tu aimerais que je te raconte mes observations de la vie familiale telle que j'ai pu la voir de l'intérieur. Ce n'est pour moi rien de fort attrayant, sinon pour le plaisir de l'observation. S'il y a des enfants, comme c'est d'habitude le cas, alors ils mobilisent le principal de l'attention. S'ils sont présents, on les surveille, on leur fait mille remarques, on commente ce qu'ils font, on approuve ou désapprouve, on applaudit ou réprimande, on s'ingère dans leurs jeux, et de leur côté ils ne manquent pas de venir nous déranger sans cesse pour obtenir notre attention. S'ils sont absents, ils restent néanmoins l'objet principal de la discussion, et on ne tarit pas de raconter tout ce qu'ils font et de discuter de tous les soucis qu'ils causent, de tous les espoirs qu'on forme à leur sujet. Et quand le sujet est épuisé ? D'abord il ne l'est jamais. Ensuite, dans les pauses, il est impossible de discuter de presque rien. Il faut éviter les véritables désaccords, même si on peut mettre en scène des disputes convenues. Si tu veux discuter de politique, la sagesse élémentaire est d'abord d'éviter le plus possible ce sujet, et sinon de s'être informé des opinions de la famille, pour s'assurer de ne pas les contredire, car il y a dans chaque famille des opinions assez bien partagées, qui tendent à être considérées comme sacrées. Si tu les mets en question, on se montre plus ou moins ouvertement consterné, et tu te trouves classée parmi les indésirables à ne plus inviter. Cela vaut pour la politique, mais aussi pour tous les sujets un peu sensibles. Tu devines que, venant de @, il me faut éviter de parler de notre pays autrement que très généralement, de faire des comparaisons vite jugées désobligeantes, voire de répliquer aux remarques dépréciatives à l'égard de notre société, si je ne veux pas m'attirer aussitôt la haine de toute la famille.

A vrai dire, maintenant que ma curiosité superficielle est satisfaite, je ne vois pas d'inconvénient à me trouver exilée des familles. Et tu te figures que, hors d'elles, je peux passer à d'autres modes de conversation, plus intéressants. Loin de là. Ce serait oublier que tous ceux que je rencontre, partout, ont des familles, même s'ils vivent seuls, parce qu'ils n'en sont pas moins des fils et filles, frères et sœurs, cousins et cousines, oncles et tantes. Personne ne sort des filets de la famille. Et tous en parlent partout et toujours. Avant tous les autres sujets, les problèmes du travail, le sport, les vacances, c'est la famille dans ses mille ramifications qui occupe les conversations. Et quand quelqu'un veut se faire mieux connaître, plus profondément, c'est encore sa famille qu'il te raconte, à commencer par son enfance passée dans ce cadre, son adolescence avec au mieux les difficultés de la relative et très provisoire prise d'indépendance, en attendant d'y revenir pour s'y installer si possible jusqu'à la mort. C'est aussi par sa famille qu'il se définira, appartenant par elle à telle classe, et ayant conscience par elle de son statut social particulier. Et toi, on te croira venue d'une autre planète si tu n'as pas ce type d'histoires à raconter, et on te soupçonnera de n'être pas tout à fait humaine.

Mais j'arrête ici. Je suis déjà tout étourdie de retourner dans ces filets gigantesques de la famille où je ne me retrouve pas et ne veux pas me retrouver.

De l'air !

Je pourrai t'en parler tant que tu voudras quand j'aurai quitté cette atmosphère et que ce ne sera plus pour moi qu'un sujet éloigné.


Profite du privilège de vivre en @


Viviane