La Tribune de Lexington






Populisme et ingérence @ dans les élections fédérales

William McLean



Le colonel Gilles Croteau, porte-parole de la Brigade de lutte contre l’ingérence et la propagande étrangères (BLCIPE), a dénoncé hier les relations entretenues par plusieurs candidats bien en vue de l’Union des forces démocratiques (UFD) avec des agents du gouvernement @ établis sur notre territoire. Il a en outre déclaré que c’était là une ingérence inadmissible dans nos affaires politiques.



Comme je l’ai montré dans un article publié la semaine dernière, la stratégie électorale choisie par Claire Laviolette, cheffe de l’UFD, consiste à essayer d’obtenir le vote des électeurs en leur vantant les bienfaits de politiques populistes, lesquelles sont unanimement considérées comme nuisibles et irréalisables par tous les analystes politiques reconnus. Néanmoins, cela ne manque pas d’avoir un effet sur les intentions de vote, dans un contexte où il s’avère facile de profiter du mécontentement des citoyens qui sont les plus touchés par le marasme économique, par l’augmentation du taux de chômage, par l’endettement croissant des foyers, par la détérioration des conditions de travail et par l’augmentation des inégalités sociales et économiques. D’après les résultats du dernier sondage de la firme Blackwell-Frigon, cela se traduit par une hausse de 6,3 % des intentions de vote depuis le début de la campagne électorale, ce qui hisse l’UFD au deuxième rang, avec un total de 29,6 %, tout juste derrière le Parti du Centre, pour lequel 32,3 % des personnes sondées ont déclaré vouloir voter. Quant aux Progressistes-Conservateurs et aux Sociaux-Démocrates, ils ont respectivement récolté 14,7 % et 12,9 % des intentions de vote.

D’après Paul Ferguson, chercheur à l’Organisme international de défense de la démocratie, ce phénomène s’inscrit dans la tendance internationale ayant eu pour effet la prise de pouvoir de leaders populistes partout dans le monde au cours des dernières années, par exemple aux États-Unis, en Russie, en Italie, en Autriche et en Hongrie. La menace du populisme est donc bien réelle, et on ne saurait impunément l’ignorer ou la sous-estimer.

C’est dans ce contexte que le colonel Gilles Croteau, porte-parole de la BLCIPE, a déclaré hier dans une conférence de presse, détenir des preuves irréfutables que des individus constituant le noyau dur de l’UFD ont rencontré secrètement et à plusieurs reprises des agents secrets @ ayant réussi à pénétrer sur notre territoire. Afin de ne pas nuire à la poursuite de l’enquête et à l’arrestation des suspects, ces informations n’ont pas encore été rendues publiques. Le colonel Croteau a en outre dénoncé l’ingérence inadmissible des autorités @ dans nos affaires politiques, de même que le crime de haute-trahison dont se sont rendus coupables plusieurs des candidats bien en vue de l’UFD, en collaborant avec des agents étrangers. Il a conclu la conférence de presse en s’adressant ainsi aux membres de l’UFD : « Nous vous invitons, dans l’intérêt de la nation comme dans le vôtre, à mener une enquête dans vos propres rangs, à collaborer avec nous en nous fournissant tous les renseignements susceptibles de pouvoir servir à l’enquête ayant pour objet ceux d’entre vous qui sont entrés en contact avec des agents secrets @, et à vous dissocier publiquement de ces personnes en les excluant de votre parti, et ce, quelles que soient les fonctions qu’elles y occupent. Cela évitera aux autorités compétentes d’adopter des sanctions contre votre parti, et préservera sa réputation aux yeux du public. Nous attendons donc de vous la plus entière collaboration. Car il s’agit ici de défendre notre démocratie. »

Dans un point de presse organisé en urgence quelques heures plus tard, la cheffe de l’UFD a nié catégoriquement les accusations du colonel Croteau : « Je peux assurer au colonel Croteau, de même qu’à tous les électeurs, qu’aucun membre de notre formation politique n’est entré en contact avec des agents secrets @, que ce soit pendant la présente campagne électorale ou avant celle-ci. Ce sont là des accusations gratuites pour lesquelles la Brigade n’a pas daigné fournir des preuves au public, lequel – je l’espère – ne sera pas dupe. Comme tous ceux qui ont à cœur la liberté et l’égalité, nous condamnons sans équivoque le régime aristocratique et liberticide @ ! Nous n’avons rien à voir avec eux !

Il est évident qu’il s’agit là d’une tentative des services de renseignement d’influer sur le processus électoral, de détourner de nous les électeurs et de semer la division dans nos rangs. Cela est parfaitement scandaleux ! J’exige du colonel Croteau qu’il rende publiques les preuves que son organisation prétend détenir, ou qu’il se rétracte publiquement. Ce ne sont pas des choses avec lesquelles on peut plaisanter. »

En réaction aux propos du colonel Croteau et de sa concurrente de l’UFD, le chef du Parti du Centre, Ryan Cummings, a déclaré ce qui suit à la presse, à l’occasion d’une conférence donnée devant la Fédération nationale des employeurs : « Les révélations faites par le porte-parole de la Brigade de lutte contre l’ingérence et la propagande étrangères doivent être prises avec le plus grand sérieux. En effet, la hausse excessivement rapide des intentions de vote pour l’UFD au cours des dernières semaines pourraient très bien s’expliquer par une intervention @. Il s’agit donc d’une menace sérieuse pour notre démocratie.

C’est pourquoi je rappelle à madame Laviolette qu’étant soumise aux lois de notre pays au même titre que n’importe quel autre citoyen, elle est tenue de collaborer avec la Brigade, de lui fournir les renseignements qu’elle demande, et de prouver son innocence et celle de son entourage politique face aux accusations portées contre eux ; ou bien, si elle n’est pas en mesure de le faire, de se retirer de la course aux plus hautes fonctions politiques dans notre pays. Il en va de la dignité de ces fonctions, et du respect dû à nos institutions démocratiques. »

Afin de tirer cette histoire au clair, et de permettre à nos lecteurs de se faire eux-mêmes une idée, j’ai interrogé monsieur D., un membre de l’UFD qui a préféré garder l’anonymat, par crainte des représailles. Voici ce qu’il a déclaré à propos des relations de l’UFD avec des agents secrets @ : « Si seulement les gens savaient ! L’UFD est littéralement noyauté par les services secrets @. Toutes les personnes les plus influentes et les plus en vue dans le parti ne sont en fait que des pions des autorités @, lesquelles se sont assurées leur collaboration en leur offrant d’importants pots-de-vin, en les faisant chanter, ou en leur promettant de les faire élire par n’importe quels moyens, afin de tirer profit de leur soif de pouvoir. Je sais de source sûre – j’étais moi-même présent – qu’une entente a été conclue pour qu’une armée de « bots » et de propagandistes @ répandent sur les réseaux sociaux de la désinformation favorable à l’UFD et défavorable à son principal adversaire, le Parti du Centre. Pour ce qui est des membres moins importants du parti, comme moi-même, ils doivent simplement obéir à la cheffe et à son entourage, et suivre la ligne de parti sans protester. »

Voilà ce que monsieur D. a répondu quand je lui ai demandé des précisions sur les machinations des services secrets @ : « C’est très simple. Outre les avantages évidents qui en résulteraient pour les autorités @ si l’UFD venait à remporter les élections, le parti leur fournit, même s’il fait partie de l’opposition, une voix pour répandre leurs idées subversives et nocives dans notre population. Vous savez très bien qu’en raison de l’excellent travail que vos collègues journalistes et vous-même faites pour combattre la propagande @ directe, que cette dernière demeure très inefficace. Par l’infiltration de l’UFD, les propagandistes @ peuvent propager sournoisement certaines de leurs conceptions politiques chez nous, mais en ayant d’abord pris soin de les adapter à notre contexte politique et en atténuant les ressemblances avec ce qui se fait chez eux, le tout afin de pervertir petit à petit nos institutions politiques et de reproduire ici un régime politique semblable à celui qui existe chez eux. »

Je renvoie encore une fois mes lecteurs à mon récent article sur les positions politiques que l’UFD a adoptées depuis le début de la campagne politique, et qui sont de toute apparence inspirées par les politiques @ : la prise en charge plus grande de l’éducation des enfants par l’État, le protectionnisme économique, la création de nouvelles taxes devant être payées par les entreprises, l’autonomie en matière d’alimentation, l’adoption de lois restrictives en matière d’immigration et d’obtention de la citoyenneté, par exemple.

Quand j’ai demandé à monsieur D. ce qu’il pensait des déclarations du porte-parole de la BLCIPE, il m’a dévisagé pendant une dizaine de secondes, comme s’il hésitait à me dire ce qu’il pensait vraiment : « Le colonel Croteau, et aussi nos dirigeants, vos collègues les journalistes, et même les analystes politiques les plus rigoureux, ne semblent pas saisir la gravité et l’ampleur du problème auquel nous sommes confrontés collectivement, en tant que démocratie. Car il ne s’agit pas seulement de l’UFD. Il en va de la survie de nos institutions démocratiques. Croyez-vous qu’il suffirait d’ordonner la dissolution de l’UFD, et de punir ses membres qui se sont rendus coupables de haute-trahison, pour empêcher les autorités @ de s’ingérer dans nos affaires politiques ? Il leur suffirait d’infiltrer un autre parti politique pour faire de son chef, de son entourage politique et des membres qui leur sont subordonnés, leurs représentants, alors qu’ils sont censés représenter les électeurs. J’ignore comment résoudre ce problème… Mais il y a une chose dont je suis certain : c’est qu’en attendant, il sera facile pour les autorités @ de s’ingérer dans nos affaires politiques, puisqu’il leur suffira de corrompre seulement quelques personnes pour obtenir de tous les élus d’un parti politique qu’ils servent leurs intérêts et non ceux des électeurs. Sans compter que d’autres puissances étrangères pourraient en faire autant. Et sans doute le font-elles déjà. C’est affreux ! »

J’ai ensuite demandé à monsieur D. ce qu’il comptait faire, s’il avait l’intention de quitter l’UFD, de déclarer publiquement ce qu’il venait de me dire, de divulguer les informations dont ils disposent, et de se lancer en politique comme indépendant, pour faire valoir ses idées et défendre nos institutions démocratiques contre la menace @. Il a pris une mine sombre, puis il a dit : « Je ne crois pas que je pourrais changer quelque chose comme candidat indépendant, dans un système politique qui accorde une très grande importance aux partis politiques. Quant aux secrets que je pourrais divulguer, vous oubliez que cela peut s’avérer très dangereux – pour moi-même et aussi pour mes proches – d’attaquer aussi ouvertement de puissants personnages politiques qui entretiennent des rapports étroits avec les services secrets @. Pour me faire payer, on pourrait bien me faire un procès sommaire pour fraude fiscale, agression sexuelle ou pédophilie. Et si je devenais trop embarrassant, on irait peut-être jusqu’à me liquider. C’est une véritable mafia ! »

Monsieur D., manifestement très nerveux, s’apprêtait à partir quand je lui ai demandé de me fournir des informations précises sur les membres de l’UFD impliqués dans ce scandale. Il a refusé catégoriquement : « Je ne peux pas ! Je ne peux pas ! » Puis il est sorti en coup de vent.

Le témoignage de monsieur D. corroborant parfaitement les déclarations du colonel Croteau, il est évident que notre démocratie est encore plus vulnérable aux tentatives d’ingérence @ que nous ne le pensions initialement, et pas seulement durant les élections. Espérons que les chefs des principaux partis s’exprimeront bientôt sur cette question très importante, dont se soucient sans aucun doute tous les électeurs, avec raison.






Le Kingston Post


Une honte pour la profession de journaliste

Dorothy Sullivan




Ce n’est pas la première fois que j’attire l’attention de mes lecteurs sur la qualité douteuse du travail journalistique de William McLean, chroniqueur pour la Tribune de Lexington. Et ce n’est pas sans raison que mes collègues et moi lui avons accordé une place de choix dans la version canadienne du Décodex. Bref, le public et les autorités ne peuvent pas dire que nous ne les avons pas prévenus. Mais maintenant le chat sort du sac, comme on dit, et il n’y a plus de doutes à avoir quant aux intérêts qu’il sert quand il déforme les faits et désinforme les citoyens canadiens. Si avant on pouvait légitimement se demander si M. McLean n’était pas tout simplement très négligent et même incompétent dans l’exercice de sa profession, ce n’est plus possible maintenant. M. McLean sait parfaitement ce qu’il fait. Espérons que le tort qu’il a causé pendant toutes ces années à notre société n’est pas irréparable.

Dans son article « Populisme et ingérence @ dans les élections fédérales », publié dans l’édition du 21 septembre de la Tribune de Lexington, William McLean a profité du scandale provoqué par la collusion de plusieurs membres influents de l’Union des forces démocratiques avec les autorités @ pour proférer de graves accusations contre tous les partis politiques et leurs chefs ; ce qui a indigné et même profondément choqué la classe politique, les journalistes et tous les citoyens. J’insiste sur le fait que ce soi-disant journaliste n’a pas d’autres preuves pour justifier ces graves accusations, que le témoignage d’un prétendu membre de l’UFD, qu’il n’identifie pas, bien entendu. Comme c’est commode d’utiliser le droit qu’ont les journalistes, dans tous les pays où l’on respecte la liberté de presse, de ne pas identifier leurs sources pour les protéger ! Cela revient à utiliser les principes mêmes de notre démocratie pour la subvertir, pour essayer de la détruire. Cela est cynique et parfaitement insidieux !

Comme si on pouvait mettre tous les partis politiques, tous les chefs politiques et tous les élus dans le même panier ! Comme en toutes choses, il faut éviter de généraliser et de juger hâtivement. Vous connaissez bien mes convictions politiques, car je ne les cache pas. Cela ne m’empêche pas de respecter et d’estimer madame Laviolette et son parti, malgré toutes les critiques que je leur adresse régulièrement. C’est incontestablement une grande femme, qui mérite d’être traitée avec beaucoup plus de respect que ne l’a fait M. McLean dans son article. Et le fait que la BLCIPE nous a appris que des membres de l’UFD avaient rencontré des agents secrets @ œuvrant sur notre territoire n’excuse en rien l’attitude de M. McLean, qui voudrait qu’on jette le bébé avec l’eau du bain. C’est pourquoi il va plus loin : en se cachant lâchement derrière un personnage sorti tout droit de son imagination, il ose s’en prendre à tous les partis politiques, indistinctement, en les comparant à une espèce de mafia, sans daigner nous présenter le moindre fait pour appuyer cette accusation grossière. Mais il va encore plus loin : il ose affirmer que tous les partis politiques peuvent facilement être corrompus par les autorités @ et leurs agents, qui n’auraient en fait qu’à corrompre le chef d’un parti – peu importe qu’il soit au pouvoir ou dans l’opposition – pour s’assurer la collaboration de tous les membres élus de ce parti et s’ingérer efficacement dans nos affaires politiques. Comme si les ministres et mêmes les députés se contentaient d’obéir aux ordres du chef de leur parti et de suivre la ligne de parti ! Tout ce que M. McLean a réussi à montrer, c’est qu’il ne comprend presque rien à notre démocratie parlementaire, ou qu’il fait semblant de ne rien y comprendre parce que ça l’arrange.

D’une façon ou d’une autre, ce sont les principes mêmes de la démocratie qui sont attaqués dans cet article nauséabond, où M. McLean s’efforce de discréditer les institutions démocratiques canadiennes aux yeux des citoyens, de leur faire perdre confiance en leurs élus, et du même coup de leur faire perdre la foi en notre démocratie. C’est tout à fait odieux !

Il est grand temps d’en venir aux intérêts que sert vraiment William McLean, lesquels sont apparus clairement dans son article, du moins pour les initiés. Effectivement, le fait qu’il insinue qu’on ne pourrait pas se mettre à l’abri de l’ingérence @ dans nos affaires politiques aussi longtemps que les partis politiques existeront, est loin d’être innocent. Bien au contraire, c’est là une manière sournoise de faire passer en douce la propagande @. En effet, les partis politiques n’existent pas en @ et ils sont mêmes interdits, ce qui montre bien que ce pays ne saurait en aucun cas être considéré comme une démocratie. Bref, il s’agit de nous faire croire que nous ne pourrons conserver notre autonomie politique et notre démocratie qu’en abandonnant nos institutions démocratiques, pour ensuite adopter un système politique semblable à celui qui existe en @. C’est là une stratégie très tordue, et on a toutes les raisons de croire que ce n’est pas ce simple journaliste qui en a eu l’idée, mais plutôt des propagandistes qui ont été formés dans les instituts d’idéologie @ et qui pilotent son action à distance.

Tous les spécialistes de la politique s’entendent pour dire que les institutions politiques @, en plus d’être foncièrement mauvaises et antidémocratiques, sont parfaitement inadaptées à la tradition politique canadienne, où le droit de s’organiser en associations politiques joue un rôle fondamental. Un régime politique sans partis, en plus de ne pas être démocratique et de mal fonctionner, ne serait pas compatible avec la constitution canadienne. Disons-le : il serait anticonstitutionnel. Et heureusement que c’est le cas, car si les citoyens canadiens étaient privés du droit de s’organiser et de créer des formations politiques représentants leurs convictions politiques, ils seraient réduits à l’impuissance, leurs élus seraient divisés et ne pourraient pas gouverner, les affaires politiques ne pourraient pas être correctement gérées, etc. Il résulterait de tout cela une certaine forme d’anarchie, laquelle serait très favorable à l’apparition d’une aristocratie semblable à celle qui règne en @, puisqu’elle pourrait tirer profit du désordre résultant de l’abolition des partis politiques pour s’imposer et mettre la main sur le pouvoir. Ce qui montre que cette anarchie est tout à fait compatible avec la venue d’un totalitarisme aristocratique, comme nous l’enseigne d’ailleurs l’histoire @.

Je crois en avoir bien assez dit : on a certainement compris que l’heure est grave, très grave. Il faut défendre notre démocratie et punir sévèrement ceux qui représentent un grave danger pour elle. Citoyens, j’en appelle à vous ! Exigez qu’on prenne des sanctions sévères contre William McLean. Exigez qu’on fasse de lui un exemple capable de dissuader les autres journalistes qui pourraient avoir envie de pratiquer la désinformation et de trahir lâchement notre démocratie. Exigez qu’on ouvre une enquête sur ses agissements, afin que justice soit rendue. Citoyens, réveillez-vous ! Indignez-vous !




Transcription officielle de la conférence de presse de l’honorable John Wilson, premier ministre des Territoires du Nord-Ouest

Ottawa, 30 septembre



Je veux profiter de mon voyage dans la capitale pour m’adresser exceptionnellement à tous les Canadiens, et plus particulièrement aux journalistes, peu importe la province ou le territoire où ils habitent. En tant que premier ministre des Territoires du Nord-Ouest, je ne peux pas rester indifférent à la condamnation unanime d’un régime politique sans partis politiques, par les journalistes et les hommes et femmes politiques qui se sont exprimés à ce sujet en réaction à l’article de William McLean publié dans la Tribune de Lexington la semaine dernière. Même si je n’adhère pas à tout ce qui est écrit dans cet article, cette réaction m’a semblé injuste et exagérée aussi bien vis-à-vis de M. McLean que de l’idée d’un régime politique sans partis politiques, et constituer une insulte à l’égard de l’Assemblée législative et du gouvernement des Territoires du Nord-Ouest.

En effet, un tel régime, ou du moins l’une des formes qu’il peut prendre, existe dans les Territoires du Nord-Ouest et aussi dans le Territoire du Nunavut. Nous l’appelons gouvernement de consensus. Par conséquent, je m’étonne que les journalistes et les hommes politiques, qui ont respectivement le devoir de bien informer et de bien gouverner les Canadiens, soient si mal informés sur ce qui existe dans leur propre pays, et affirment que cette forme de gouvernement serait incompatible avec la tradition politique canadienne, voire inconstitutionnelle ; sans compter qu’elle ne saurait fonctionner, d’après ce qu’on raconte. On peut avoir de sérieux doutes sur la compétence de ces journalistes et de ces hommes politiques à donner leur avis sur ce qui se passe dans un pays qu’ils n’ont jamais visité pour la plupart, alors qu’ils se montrent ignorants des différentes formes de gouvernement qui existent dans leur propre pays. Mais passons : je n’ai pas l’intention d’entrer ici dans la polémique sur le régime politique @, que j’avoue connaître assez mal. Je laisse donc les @ s’occuper de leurs propres affaires politiques, pour m’intéresser exclusivement à ce qui se passe sur une partie du territoire canadien – ce que les Canadiens ne sauraient ignorer sous prétexte que les Territoires du Nord-Ouest seraient une région reculée et de moindre importance que les dix provinces canadiennes. Un tel mépris pour les Ténois ne saurait être toléré, car nous croyons avoir droit à la même considération que les habitants des provinces canadiennes.

Ceci dit, je vous explique rapidement en quoi consiste le gouvernement de consensus, tel qu’il existe chez nous. Pour plus d’informations à ce sujet, les citoyens canadiens et les journalistes sont invités à consulter les sites internet de l’Assemblée législative et du Gouvernement ténois.

Tout d’abord, sachez que les députés de l’Assemblée législative ténoise n’appartiennent pas à un parti politique, et sont donc tous élus à titre de députés indépendants. Peu de temps après leur élection, les députés se rencontrent pour établir les priorités du gouvernement et pour élire, dans l’ordre, le président de l’Assemblée, le premier ministre et les membres du conseil exécutif, lesquels se verront confier par le premier ministre tel ou tel ministère. Il y a donc une différence importante, comparativement à ce qui se passe dans les provinces canadiennes et au Yukon, dans la nature même des élections auxquelles participent les citoyens ténois. Il s’agit seulement d’élire les députés de chaque circonscription électorale, et non d’élire du même coup le premier ministre, en tant qu’il est le chef du parti politique détenant le plus de sièges à l’Assemblée. Par conséquent, ce sont les idées des candidats et la confiance qu’ils inspirent qui sont déterminantes dans le choix que font les électeurs ténois. Et comme ils n’ont pas à choisir, en même temps que leurs députés, un premier ministre et le parti politique dont les membres occuperont tous les postes de ministres, ils ne sont pas dans l’obligation de choisir un député qui leur semble passable afin de voter pour le parti politique et le chef de parti qui leur semblent les meilleurs, comme cela doit arriver assez souvent aux électeurs des provinces canadiennes ou à tous les électeurs de notre pays lors des élections fédérales. Bref, les électeurs ténois votent véritablement pour tel ou tel candidat, et les députés élus peuvent donc être vraiment considérés comme les représentants des électeurs de leur circonscription respective. Cela change considérablement les rapports entre les électeurs et les députés, et aussi les rapports des électeurs avec les institutions démocratiques.

Ensuite, cela change beaucoup de choses au sein de l’Assemblée législative et aussi dans les rapports du Conseil exécutif avec cette Assemblée. Plusieurs expressions utilisées fréquemment pour parler des gouvernements fondés sur des partis politiques ne renvoient plus à rien dans un gouvernement de consensus. C’est le cas du fait de détenir ou non, pour le premier ministre, la majorité parlementaire, si important pour les gouvernements provinciaux et fédéral canadiens. Le premier ministre, les autres ministres et les simples députés ténois n’appartenant pas à des partis politiques, ça serait donc un non-sens de parler de majorité parlementaire chez nous. Tout comme ce le serait de dire qu’un député appartient à l’opposition officielle. Si on voulait continuer à utiliser les termes employés pour parler des gouvernements fondés sur les partis politiques, on pourrait dire que les membres du Conseil exécutif sont toujours en situation de minorité parlementaire, puisque les simples députés sont toujours plus nombreux et détiennent donc la balance du pouvoir. D’une certaine manière ceux-ci constitueraient une espèce d’opposition. Mais encore là, ça serait mal s’exprimer puisque les membres du Conseil exécutif ne forment pas un groupe uni comme ça serait le cas s’ils appartenaient à un même parti politique. Quant aux simples députés, je rappelle qu’ils sont indépendants, et donc qu’ils peuvent aussi bien être en désaccord entre eux qu’avec les membres du Conseil exécutif, puisqu’ils ne sont pas soumis à une ligne de parti. Puis comme ce sont eux qui ont élu les membres du Conseil exécutif, on ne peut pas supposer qu’ils leur sont foncièrement opposés ; pas plus qu’on ne peut supposer qu’il y a unanimité dans l’Assemblée à propos de la composition du Conseil exécutif.

Il résulte de tout cela que le Conseil exécutif détient beaucoup moins de pouvoir que dans les gouvernements provinciaux et fédéral, et qu’il a réellement des comptes à rendre à l’Assemblée. Les membres d’un Conseil exécutif qui décideraient d’ignorer les avis et les critiques de la majorité de cette Assemblée courraient à leur perte, et c’est ce qu’il faut accepter au moment de présenter sa candidature comme premier ministre ou ministre. Toutefois, les désaccords entre les membres du Conseil exécutif et les simples députés n’ayant pas pour origine une ligne de parti et la concurrence entre les partis politiques, ils portent véritablement sur les projets de loi et les budgets à adopter. C’est pourquoi il est possible d’en arriver à un consensus assez largement partagé au sein de l’Assemblée grâce à la discussion, à des amendements et à l’étude des projets de lois par des comités dont font partie les simples députés. Ceux-ci sont donc appelés à jouer un rôle actif dans la rédaction des projets de lois, alors que les simples députés des systèmes politiques où les partis jouent un rôle important doivent souvent se contenter de voter pour ou contre les projets de lois en fonction du parti politique auquel ils appartiennent.

Je m’arrête ici même si les avantages du gouvernement de consensus sont beaucoup plus nombreux. Les citoyens canadiens et les journalistes qui m’ont écouté peuvent déjà avoir une bonne idée de ses principaux avantages et aussi découvrir ceux dont je n’ai pas parlé à partir de ce que je leur ai déjà expliqué ou en se documentant à ce sujet. J’ose maintenant croire que les journalistes pourront informer les citoyens canadiens sur le gouvernement de consensus, au lieu de l’ignorer ou de le condamner sans appel. Après tout, c’est leur devoir.

Pour conclure, j’ajoute qu’à ma connaissance, les lois constitutionnelles canadiennes et les lois électorales fédérales et provinciales ne contiennent pas de dispositions allant à l’encontre du gouvernement de consensus, ou imposant un gouvernement fondé sur des partis politiques comme le seul possible sur le territoire concerné par ces lois, bien que des articles de loi aient pour objet les partis politiques. Par conséquent, si les citoyens du Canada ou de certaines de ses provinces en venaient à réclamer le passage à un gouvernement de consensus, il n’y aurait pas de raisons constitutionnelles ou légales de s’y opposer. D’ailleurs les gouvernements du Territoire du Nunavut et des Territoires du Nord-Ouest constituent deux précédents, et on ne pourrait pas refuser à ces citoyens ce qu’on a accordé aux citoyens nunavummiut et ténois sans commettre une grave injustice et se rendre coupable de discrimination à leur égard. Au lieu d’y voir un problème, les élus de tout le Canada devraient considérer cette diversité des types de gouvernements comme une force de la Confédération canadienne. Nous aurions tous intérêt à profiter de cette diversité et même à l’encourager, de même qu’à prendre connaissance des expériences réalisées ailleurs au Canada, quel que soit le palier de gouvernement, afin d’améliorer nos institutions démocratiques et de redonner aux citoyens confiance en elles. C’est à cette collaboration que j’invite les élus, les journalistes et les citoyens de tout le Canada.