La plage

Le bruit des vagues était assourdissant. Juillet réchauffait la peau. La mer au loin recouverte d’un léger drap de brouillard, luisante après les variations de température gonfle entre le large et la plage. À gonfler de toute son eau elle fait puis refait le sable. Elle réitère pour calquer dans la même brusquerie des vagues, écume avant et après le même miroitement. L’eau s’évapore comme elle s’absorbe dans le sable lissé. Et l’air salé, humide comme en suspension laisse les baigneurs face à une sorte d’absolu contentement. Pour ceux qui aiment la mer la contempler procure un grave bonheur. Un désir quasi absolu, est quasi satisfait. Le contemplateur danse avec ses pieds sur la surface la plus large ou marche dans sa tête sur la ligne horizontale, amusé ou sérieux comme s’il respirait avec une poitrine bleue au milieu des marques du ciel en avalant les lointains navires, avant de s’en attrister. La mer s’arque, sous la blancheur bleue azurée, déchirée par un appétit dévastateur, le haut découpant l’herbe sur la côte, les arbres et la terre, couvrant de gris de cette nappe étalée à la luminosité géométrique. Les nuages arrivent de nulle part rapides s’il vente et comme un couvert autrement, arrêtés pour l’éternité s’il n’ya que lourdeur et repos. C’est dans ce genre d’atmosphère ai-je envie de dire, que le problème des images commença à se poser. Il y avait eu ce tableau, celui de la plage, précisément, inspiré d’une carte postale, et ce voyage au bord de la mer. Il y avait eu ce projet, celui de faire enquête pour retrouver l’enfant photographiée avec ces autres femmes qui en entrant dans la carte postale envahirent l’esprit et la peinture de Lucien Sabatier. C’était un projet un peu ridicule, naïf, mais un projet qui a eu de l’effet. Il y eut cet envahissement puis la tentation de retirer à l’image ses personnages vivants pour les rendre à la réalité. Après le fantasme, il y eut ce choc devant l’eau, les vagues, sur le sable, les pieds coulés dans le chaud, briques enveloppées et la brûlante nécessité de pétrir comme font les chats, mais aussi de dormir, de boire de l’eau, de marcher jusqu’au bout de la plage jusqu’aux rochers sur la pointe sud, sel et peau, cuivre chaud, vent, ventre mouche et dos. Un choc. La crème solaire ajoute au sentiment intérieur. Il y avait ce désir d’être nu, ce fort charme sensuel, sueur et peau de celles qui dormaient sur la plage, seins, cul, épaules, sexes. Et la perfection commune, réalité à l’instant même où la puissance du lieu, du temps, la beauté heureuse de ce hasard nu et fort l’a cloué sur place après l’avoir arraché au fait même de ne pas savoir qu’il n’était ni calme ni en paix avec soi-même avant de voir la mer. Depuis, Lucien retourne chaque année sur la plage au rythme béni et quelques fois la magie opère, chaque fois il revient jusqu’ici pour refaire le même voyage; tout juillet en fait depuis toutes ces années. Vagues brisées par l’amour dépliées pour être repliées dans les bagages, toutes ces habitudes joies et tristesses mêlées à l’envie d’en finir et au désir que ce voyage continue éternellement. L’allée d’arbres, les rosiers, les chevaux sont restés les mêmes et lui aussi, chaque fois que Sabatier débarque sur la plage il redevient par ce même mouvement quelque chose qui ressemble à sa propre vérité ou fausseté, lui dont les attentes, sortes de doubles marqués par le désir d’être soi-même en revenant au bord de la mer et attendant ou planifiant le retournement; mais le retournement ne se fait pas nécessairement. En fait debout sur la plage Sabatier a vu qu’il fallait cesser de fabriquer des images, que les images fabriquées sans être stériles produisaient des effets qui eux le plus souvent engendraient une sorte de stérilité. Il s’était mis à réfléchir à un monde sans reproduction imagée. À s’essayer à ce monde. S’essayer à une pensée visuelle sans autre support que celui de l’imagination. Il voulait parler de ce jeu dans ce monde avec l’enfant de la carte postale dont le timbre portait le sceau d’@. En fait Sabatier n’essaie pas de ne pas imaginer au contraire, il essaie d’imaginer plus et mieux en ne prenant plus appui sur des images toutes faites, données de l’extérieur il ne veut plus voir autrement que lié par la façon dont son corps est affecté en temps réel. Il ne veut plus des reproductions de tout genre qui altèrent la capacité même que nous avons à sentir et à imaginer les choses, toutes ces choses que nous rencontrons. «La reproduction imagée dit-il ne sert pas à communiquer. Les mots peut-être disait-il.» J’écris l’histoire de cette idée, celle que Lucien Sabatier a eue, lors d’un voyage au bord de la mer, une drôle d’idée : ne plus peindre. «Me voici aux prises avec l’idée de ne plus peindre dira-t-il, dès le premier jour au bord de la mer.»