Guide du touriste en @




La paume acrobatique

Nous avons déjà vu comment les sports se sont développés en @ dans un sens original qui peut nous rappeler certains de ceux que nous pratiquons, bien que leurs versions en diffèrent pourtant passablement et nous apparaissent un peu étranges. C'est le cas du tennis. Et c'est pour marquer la différence qu'ils l'ont sans doute nommé paume, ou paume acrobatique pour la distinguer de l'ancienne paume, qui était en somme le tennis de nos ancêtres. Ce jeu de paume est une sorte de tennis déviant. Son originalité principale est qu'il a perdu son caractère de compétition. Le terrain est à peu près le même, avec le filet, et l'on y joue à deux avec des raquettes identiques à celles que nous connaissons. A un rapide coup d'œil, face à une partie, on pourrait croire que c'est notre tennis qui se joue. Mais si l'on est plus attentif, on voit que le jeu est assez différent. D'abord donc, il ne s'agit pas pour les deux partenaires de gagner en lançant la balle de manière à ce que l'autre ne puisse pas la rattraper. Et parmi les règles qui changent, il y a tout le comptage des points et la division des parties, qui sont simplement supprimés. Quel est donc l'enjeu, me direz-vous, s'il ne s'agit pas d'essayer de gagner ? C'est ce qu'il est difficile de comprendre au début, quand on cherche à interpréter ce qui se passe à partir du modèle du tennis. Dans la paume, l'enjeu semble inversé. Les joueurs tentent de faire durer les échanges le plus longtemps possible, et l'échec consiste en ce que l'un des deux rate la balle. Seulement, ce n'est pas l'autre qui gagne à ce moment, mais tous les deux qui perdent en quelque sorte.

Quand on a saisi ce nouvel enjeu, on croit un peu facilement que cette paume doit être un jeu bien tranquille, un peu ennuyeux, où on s'envoie gentiment la balle bien au milieu et pas trop fort pour être sûr qu'elle soit rattrapée. Et on peut jouer de cette manière naturellement, mais ce n'est pas non plus dans l'esprit de la paume, dont il ne faut pas oublier que le nom complet est paume acrobatique. Il n'y aurait rien d'acrobatique s'il suffisait de s'envoyer la balle bien calmement. Toute la difficulté est au contraire de rendre le jeu plus compliqué et plus difficile, en utilisant en somme toutes les ressources de notre tennis pour mettre l'adversaire en échec. Seulement, dans ce cas, il s'agit en même temps d'éviter que l'autre joueur ne puisse pas renvoyer la balle, ce qui mettrait fin à la partie. Le problème est donc de jouer en quelque sorte à la limite, à atteindre la limite des capacités des joueurs, sans la dépasser. Un jeu tranquille est jugé inintéressant, et il faut le pousser jusqu'au point où l'on est toujours sur le qui-vive pour savoir si les joueurs parviendront à parer aux coups et à poursuivre le jeu. On pourrait croire que le suspens tombe une fois qu'il ne s'agit plus de savoir qui va gagner. En réalité, il est très grand quand les joueurs sont bons et qu'ils arrivent si bien à atteindre les limites du possible qu'on imagine toujours que chaque coup pourrait être le dernier, et que pourtant la balle est encore reprise et que la partie se prolonge. Mais il est vrai que le jeu réclame davantage d'expertise du spectateur lui-même, puisqu'il n'est plus possible de juger qui est le meilleur par le fait qu'il élimine ses adversaires. Il faut pouvoir estimer si les joueurs atteignent vraiment cette limite où le jeu devient palpitant, et s'ils sont vraiment bons dans leur manière même de jouer. Et pour cela, il faut être connaisseur. Tout le monde voit bien la différence entre des débutants qui s'envoient des balles faciles et des acrobates qui nous étonnent sans cesse. Mais il est bien plus difficile de départager les joueurs d'une même catégorie. Car, même s'il ne s'agit pas de gagner, les joueurs ont chacun une réputation, et les amateurs discutent des qualités et de la supériorité relative de chacun. On est d'accord sur les quelques meilleurs, et il arrive que l'un d'entre eux soit considéré comme le meilleur tout simplement, sans pourtant avoir jamais en notre sens gagné une compétition. Puisqu'on ne compte pas les points, il faut juger le style, la virtuosité, la capacité de se tenir à la limite non seulement de ses possibilités, mais aussi de celles de son partenaire. Cela complique le jugement. Par exemple, si l'un des deux n'attrape pas une balle, c'est le jeu qui se termine, et tous deux ont perdu en un sens. Mais à qui revient la responsabilité principale, la faute si l'on veut ? Nous avons tendance à croire que c'est celui qui a raté la balle, par analogie avec notre tennis. Et il arrive également à la paume qu'on lui attribue la faute. Mais les connaisseurs estiment aussi souvent qu'elle revient à celui qui a mal estimé les limites de son partenaire, et a rendu son coup concrètement imparable.

Cette habitude chez les joueurs de paume d'estimer aussi exactement que possible les capacités de leur partenaire est impressionnante aussi dans le rapport du maître à ses élèves. J'ai moi-même pris quelques cours, étant par ailleurs plutôt débutant en tennis. Or il est très frappant que, dès qu'on a acquis quelque habileté, on se trouve progresser avec l'impression de devenir rapidement assez bon, parce que le maître sait justement nous envoyer les balles de telle manière qu'on puisse les rattraper, mais en variant progressivement le jeu, et en le compliquant sans nous mettre en échec. Il est vrai que l'enthousiasme diminue quand on regarde ensuite jouer les autres, et qu'on comprend alors qu'on reste un débutant. D'ailleurs, même pour un champion de tennis, la paume présente des difficultés extrêmement grandes, notamment parce qu'une des règles demande de jouer alternativement des deux mains. Or jouer de la main gauche aussi bien que de la droite ne va pas de soi pour un joueur de tennis. A ce propos, la règle n'est pas non plus absolue, et c'est caractéristique de l'esprit de ce jeu. S'il est jugé pertinent de frapper plusieurs fois la balle de la même main, c'est possible. Mais on considère comme vite monotone l'emploi d'une seule main, et la règle reste d'alterner, sauf exception.

Je disais que le style joue un grand rôle. A ce propos, il n'est pas rare que les joueurs se lancent dans des facéties. Par exemple, si une passe arrive bien tranquillement, pour s'en moquer, et montrer qu'on est loin de ses limites, un joueur la reprendra en se tournant et en la renvoyant entre ses jambes, ou derrière la hanche, ou en faisant une culbute pour aller la rattraper, ou en la retournant du manche de la raquette, etc., et l'autre pourra éventuellement réagir de même. Certains vont jusqu'à frapper la balle du poing. Et on discute pour savoir si c'est ou non de bon goût. Pourquoi ne pas régler cela une fois pour toutes ? Une fois que je proposais d'interdire simplement ce comportement, on s'est raillé de moi, me disant que le jeu aurait belle allure avec un policier posté sur le terrain pour siffler les coups de poing. J'ai bien compris qu'ils ne voulaient pas d'arbitres, comme au tennis, quoique, en un sens, chaque spectateur soit une sorte d'arbitre informel.

Je n'ai pas atteint une bien grande habileté dans le jeu de paume, mais j'ai joué suffisamment pour apprécier et finir par y prendre un très grand plaisir. Si le tennis vous attire, vous aimerez certainement la paume, à condition de prendre le temps d'en saisir l'esprit.