Chère Laure,


Tu aurais peine à croire combien les conversations les plus courantes ici nous apportent de surprises. Ainsi, hier, invitée chez une famille bourgeoise de la ville pour fêter l’anniversaire de la grand-mère, une brave dame que j’avais aidée à rentrer chez elle après un malaise qu’elle avait eu dans la rue, j’ai découvert l’existence de ce qu’ils appellent, entre autres noms qu’ils lui donnent, la médecine alternative. Cette dame, qui souffre de problèmes cardiaques, avait été soignée par son médecin et certains spécialistes, qui lui avaient notamment prescrit une série de médicaments, pour la plupart sous la forme de pilules. L’assez grande quantité qu’elle devait en prendre venait principalement du fait qu’il fallait traiter chaque fois les effets négatifs de chacun par d’autres, qui avaient à leur tour de semblables effets, et ainsi de suite, en cascades. Il n’est pas très étonnant que ces tentatives de corrections de corrections aient été imparfaites, qu’elles aient laissé bien des symptômes négatifs, et qu’elles aient affaibli passablement notre pauvre patiente. Or, ayant constaté depuis longtemps sa dégradation, elle s’était tournée vers d’autres médecins qui lui proposaient des soins selon d’autres méthodes, et elle pensait s’en trouver un peu mieux. C’était un sujet de discussion et de dispute entre les membres de la famille, qui s’étaient répartis plus ou moins en deux clans, dont les uns étaient partisans de la première méthode, qu’ils appelaient la médecine officielle ou scientifique, tandis que les autres vantaient les autres méthodes, d’ailleurs diverses, mais qui se caractérisaient par leur commune opposition à la première, et qui consistaient justement en cette médecine alternative. Je ne te décrirai pas le chaos de ces disputes, dans lesquelles s’affirmaient surtout des convictions basées autant que je pouvais le voir sur des sentiments vifs, mais confus, où j’avais peine à démêler des raisons précises.

J’avais écouté en silence quand on s’est tourné vers moi pour me demander quel parti je prenais. Tu imagines que j’étais bien incapable d’en choisir un. Je leur ai donc répondu que je ne comprenais pas bien leurs débats et que j’essayais encore de m’y retrouver. Ils en furent très étonnés à leur tour, comme s’il allait de soi que tout le monde devait s’être fait une opinion, au moins approximative et nuancée éventuellement, sur cette question importante. Ils me permirent de leur poser quelques questions quoique m’observant avec un certain soupçon, comme si je pouvais vouloir juste me moquer d’eux. Ils ne comprenaient pas comment je pouvais ne pas saisir la distinction assez tranchée qu’ils faisaient entre les deux sortes de médecine. Malgré leur méfiance, voyant que je ne riais pas, ils me donnèrent du mieux qu’ils purent les explications que je leur demandais. Et voici ce que j’appris en gros.

Il y a ici une médecine autorisée, la médecine dite scientifique, apprise dans les universités, se fondant sur les résultats de la recherche scientifique, en collaboration avec l’industrie pharmaceutique, entre autres, reposant également sur cette même sorte de recherche. A côté de cette médecine, d’autres méthodes, dites alternatives, se sont développées, soit à partir de traditions locales ou étrangères, soit à partir de théories développées par des chercheurs déviants par rapport à la doctrine de la médecine officielle, qui contrôle le droit d’exercer avec l’approbation du gouvernement, notamment dans les hôpitaux, et qui seule est financée par l’État et la plupart des assurances. Ces explications me donnèrent donc le sens de la séparation en deux, toutes les médecines alternatives étant rejetées par la médecine officielle, et formant donc avec elle une alternative ou une série d’alternatives.

Mais je ne comprenais pas encore l’enjeu de cette division entre les deux types de médecine. Dès qu’il fallut m’en expliquer la raison, ce fut l’occasion du retour des mêmes disputes, les uns la trouvant justifiée, et les autres la condamnant ; les uns se faisant partisans du contrôle étatique sur la médecine, les autres défendant la liberté individuelle dans ce domaine ; les uns se réclamant de la science, les autres l’attaquant comme bornée, etc. Inutile de te dire que dans le brouhaha de la dispute, on m’eut vite oubliée, et je tentai de nouveau de discerner les idées impliquées dans leurs démêlés. Finalement, notre hôtesse, une fille de la vieille dame, ennemie farouche de la médecine officielle, se tourna vers moi pour me faire part de la supposition que je ne connaissais sans doute pas la médecine alternative, qui devait être simplement interdite dans mon pays.

Je lui répondis que non, que ces méthodes dont ils parlaient n’étaient simplement pas conçues comme alternatives chez nous, parce qu’il n’y avait pas de doctrine officielle, seule autorisée et soutenue par l’État. Rien, ajoutai-je, ne nous interdisait de pratiquer les méthodes qu’ils situaient dans la médecine alternative à ce que je croyais comprendre, telles que l’acupuncture, l’usage des tisanes, du jeûne, du yoga, de l’homéopathie ou de mille autres formes de médecines qu’ils nommaient naturelles, parce que nous ne les concevions pas comme opposées à une méthode scientifique, mais comme en faisant partie. Tous me regardèrent stupéfaits de ce qui leur paraissait une entière confusion, comme si j’étais venue d’une autre planète, ignorante des réalités les plus évidentes de la vie courante. Mais ils ne pouvaient naturellement pas supposer que je ne savais pas ce qu’était la science, venant d’un pays reconnu pour sa recherche scientifique, sinon pour la liberté de ses citoyens.

Grâce à la sympathie qu’on avait pour moi parce que j’avais aidé la vieille dame, on se contenta, après quelques remarques d’étonnement, de glisser diplomatiquement vers d’autres sujets, sans se lancer dans la condamnation de l’incroyable laisser-aller, à leurs yeux, de notre politique de santé. Et je n’insistai pas non plus, de mon côté, pour me faire expliquer les raisons pour lesquelles ils avaient élu un certain type de médecine comme seule officielle et scientifique, contrairement à nous. D’ailleurs, la question était si imprévue pour moi que j’aurais trouvé difficile d’y répondre sur le moment. Qu’aurais-tu dit à ma place, s’il avait fallu justifier notre conception ?


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Viviane



Chère Viviane,


Je comprends ta perplexité à propos de cette distinction entre médecine officielle et médecine alternative. Que de différences étranges et imprévues entre notre pays et bien d’autres, en dehors des plus apparentes dont on parle sans cesse, comme la présence ou l’absence de familles ou la pluralité des voix dont dispose une partie des citoyens ! En te lisant, je comprends l’étonnement réciproque des étrangers qui viennent chez nous et semblent si souvent croire que tout est chaotique et sens dessus dessous. Je les imagine chercher les lieux où se pratique la médecine alternative, et, faute de trouver, en venir à croire qu’elle est, pour des raisons mystérieuses, et probablement dans de mauvais desseins, interdite chez nous.

Pourquoi peut-on bien vouloir décréter qu’il y a une médecine officielle ? Je suppose que le gouvernement du pays que tu visites désire assurer la qualité de la médecine en orientant les patients vers des méthodes éprouvées, et en dévalorisant toutes les autres. Est-ce parce qu’on juge que les patients sont incapables de juger par eux-mêmes et risquent de s’adresser à n’importe quel charlatan si on ne limite pas sérieusement le choix ? Je ne fais que deviner. Mais je ne serais pas étonnée que ce soit la vraie raison, parce que j’ai déjà remarqué que dans ces pays on tend à considérer les gens comme en quelque sorte perpétuellement mineurs, malgré une majorité officielle qu’on leur accorde formellement, sans examen, à un âge fixé plus ou moins arbitrairement par la loi pour tous. En revanche, comme chez nous la maturité est atteinte par des épreuves qui assurent une certaine capacité critique, il n’est pas nécessaire de veiller à compenser par de tels procédés l’absence d’esprit critique des adultes.

Mais je ne comprends pas pourquoi, si telle était la raison de décréter une méthode médicale comme officielle, on accepterait pourtant à côté d’elle des médecines alternatives. Serait-ce pour ne pas brimer trop évidemment la liberté, et s’en tenir à une sorte de tutelle plus douce ? Tu vois, je ne suis pas sûre de pouvoir t’aider, parce que je ne saisis pas bien les intentions des législateurs du pays où tu te trouves. Et puis, ce n’est peut-être pas qu’une question de lois, mais de traditions plus anciennes ancrées dans le peuple de distinguer entre ces deux différentes sortes de médecine, à leurs yeux.

Il y a une autre chose que je ne comprends pas. Tu as dit à tes interlocuteurs que ce qu’ils appelaient médecine alternative et, si je comprends bien, non scientifique, faisait l’objet chez nous d’études scientifiques aussi, si bien qu’il n’y aurait donc pas de raison de le concevoir comme non scientifique. Je ne vois vraiment pas pourquoi l’acupuncture, pour reprendre un exemple de méthode alternative que tu me citais, ne devrait pas être soumise à la méthode scientifique pour en étudier la pratique, ses effets, ses manières d’agir, et aussi pour critiquer ses théories traditionnelles, ainsi que pour améliorer ses procédés dans la mesure où ils se révèlent plus ou moins efficaces. Il y a certes des méthodes qu’on découvre efficaces dans une certaine mesure, mais sans pouvoir en connaître les raisons. Mais c’est toujours le cas, dans toutes les branches de la médecine, et on ne renonce pas pour autant à les utiliser jusqu’à ce qu’on en connaisse parfaitement tous les aspects, ni à les améliorer progressivement à mesure qu’on les comprend mieux. N’est-ce pas ce qui se passe généralement dans tous les établissements d’étude et de recherche en médecine ? Il y a alors des méthodes qui sont reconnues meilleures que d’autres selon l’état des savoirs, et des débats aussi à ce sujet dans la communauté scientifique, mais cela ne donne évidemment pas lieu à la division entre médecine scientifique et non scientifique. Ou, à la rigueur, je pourrais imaginer que certaines méthodes n’aient pas encore été étudiées scientifiquement, et qu’on les désigne pour cette raison comme « alternatives » ou non scientifiques. Mais ce serait aussitôt une raison pour les étudier, et la raison de les classer simplement à part tomberait, parce qu’on n’imagine pas qu’aucun chercheur n’entreprenne de les étudier scientifiquement, au moins d’une manière plus superficielle si elles donnent peu de prise à cette sorte de recherche.

Mais je cesse de t’envoyer des suppositions qui ne t’aideront pas, tant elles sont affectées par mon ignorance des vraies raisons de la distinction dont tu me parles, et qui me restent très obscures. En auras-tu appris davantage sur cette question ?

J’espère que tu ne tomberas pas malade durant ton séjour et que tu n’auras pas à choisir entre des traitements scientifiques et alternatifs, qui, opposés ainsi, ne me font confiance ni les uns ni les autres.


Dans l'attente de te lire et de te revoir


Laure





Chère Laure,

Merci de tes hypothèses qui me paraissent tout à fait plausibles. J’étais assez curieuse pour me renseigner un peu à droite et à gauche, mais non pas pour faire une enquête plus sérieuse. Au moins, je crois avoir découvert quelques éléments qui doivent avoir joué un rôle non négligeable dans cette division entre les médecines officielles et alternatives. D’abord, les médecins de la médecine officielle sont membres d’une grande corporation, très puissante, qui s’est arrogé le monopole d’une grande partie de la pratique médicale. Dès lors, il n’est plus si étonnant qu’ils aient trouvé un moyen de marquer la frontière entre la médecine dont ils se réservent la pratique et les autres formes de médecine, et qu’ils aient tenté de valoriser la leur au détriment de toutes les autres. Dans la mesure où ils ont l’appui de l’État, et qu’ils dominent aussi les universités et les institutions de recherche médicale, ils peuvent se réserver le prestige de la science, avec une certaine vraisemblance, puisqu’ils peuvent réserver ces recherches à une certaine forme de pratique. Du coup, les autres médecines tendent à rester dans un état assez statique, telles qu’on les trouve déjà constituées dans les traditions, ce qui justifie qu’on ne les considère pas comme scientifiques. Malgré tout, on voit des phénomènes marginaux qui transgressent cette frontière, notamment lorsque des médecins officiellement agréés se mettent à s’intéresser à ces pratiques alternatives, à les intégrer à leur propre pratique « scientifique », et à mener quelques recherches sur elles. Comme ces dissidents semblent moins bien considérés par leurs collègues officiels, ces recherches qui seraient naturelles chez nous restent plus limitées.

Il y a aussi une autre institution qui joue un rôle important, les assurances médicales, qui ont tendance à travailler avec la corporation des médecins et ou bien à restreindre leurs prestations aux traitements officiels, ou bien à les privilégier fortement et à restreindre beaucoup celles qu’elles accordent éventuellement aux traitements alternatifs.

Enfin, je crois qu’il faut tenir compte de l’importance de l’industrie des médicaments, qui trouve également son avantage à travailler avec la corporation médicale pour imposer autant que possible ses produits, réputés découler de la recherche scientifique.

Donc, comme nous n’avons pas chez nous de corporation médicale officielle, comme nos assurances fonctionnent très différemment de celles d’ici, et comme les entreprises de l’industrie pharmaceutique, faute de propriété intellectuelle, ne peuvent avoir de monopole sur la production de certains médicaments, ni recherche limitée à ces intérêts, on voit pourquoi nous n’avons aucune raison de faire ces étranges distinctions.

En tout cas, je vais suivre ton conseil, d’abord de ne pas tomber malade, et ensuite de continuer à me faire une idée des diverses manières de se faire soigner ici, à tout hasard, et par curiosité aussi.


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Viviane