École d’Hélicon

Heidi Z.

Lire Heidegger en libertin

Séminaire de recherche, de discussion et d’écriture

Cycle « Exercices d’interprétation »


Alors qu’il est reconnu, dans les écoles @, et parfois aussi dans les universités étrangères, que de nombreux philosophes, à une époque et dans une société où régnait une religion dogmatique et superstitieuse (le christianisme, le judaïsme ou l’islam), ont eu recours à un art d’écrire pour échapper à la censure et à la persécution et pour se faire comprendre des lecteurs perspicaces désirant découvrir la vérité, on hésite à considérer et à lire comme des libertins les penseurs ayant été confrontés aux idéologies oppressives du dernier siècle, comme le nazisme – ce qui n’exclut pourtant pas qu’on admette l’existence d’une résistance intellectuelle plus directe, le secret n’ayant alors pas pour objet des idées subversives, mais plutôt l’identité des auteurs de discours explicitement contestataires.

À titre d’exemple, la défense que Descartes prétend faire de la vraie religion (c’est-à-dire le christianisme dans sa version catholique) semble suspecte au lecteur philosophe, en raison de maladresses, d’incohérences et d’absurdités qui seraient seulement explicables par la bigoterie et la bêtise de ce philosophe pourtant consacré par l’institution universitaire, si on ne pouvait y voir une tentative de subvertir le christianisme et de déloger la scolastique en lui substituant une philosophie supposément plus apte à persuader les athées de l’existence de Dieu et de la séparation de l’âme et du corps, mais en réalité plus favorable à la recherche de la vérité et au développement des sciences. Malheureusement, il arrive trop souvent, dans les universités de nombreux pays, que la philosophie de Descartes soit discréditée aux yeux des athées bornés (et souvent plus superstitieux qu’ils ne se l’imaginent), puisqu’ils croient généralement que la lecture qu’en font les philosophes théologiens rend véritablement compte des thèses cartésiennes, sans se demander si ces derniers ne font pas un usage idéologique de cette philosophie, en tirant profit de la ressemblance apparente du vocabulaire et des idées de Descartes qu’exigeait sa tentative de subversion, et de la confusion qui en résulte pour les lecteurs de notre époque, pour la plupart incapables de tenir compte concrètement du contexte historique. Quant aux simples historiens des idées, qui prétendent traiter aussi objectivement que possible l’œuvre de Descartes, ils contribuent généralement à renforcer et à communiquer les préjugés actuels sur Descartes, en refusant de remettre en question la place de philosophe chrétien qui lui a été attribuée dans l’histoire de la philosophie, en s’abstenant de porter un jugement de valeur sur ce prétendu fait. Ainsi se retrouvent-ils à commettre la faute que les logiciens appellent un cercle : cette interprétation relativement convenue de Descartes est vraie, puisqu’elle est conforme à la place qu’il occupe dans la tradition philosophique ; et il est juste de lui attribuer cette place, puisqu’elle est conforme à cette interprétation relativement convenue. Ainsi la discussion consiste moins en une tentative de comprendre ce que Descartes a effectivement écrit, pour ensuite juger en connaissance de cause de sa philosophie, que d’assurer la conservation de ce qu’on lui fait dire, soit en demeurant neutre, soit en prenant position pour ou contre cette interprétation plus ou moins uniforme.

Alors qu’on aurait pu croire, en raison du souvenir encore vivant de la censure et de la persécution nazies, à l’existence d’une disposition à envisager le recours à un art d’écrire subversif par les penseurs y ayant été exposés, l’hypothèse selon laquelle Heidegger – dont on dit qu’il aurait entretenu des rapports plus ou moins étroits avec le Parti Nazi et qu’il aurait été l’un de ses idéologues – aurait en fait essayé de subvertir le nazisme, semblera immédiatement très étrange à ses critiques, mais aussi à ses nombreux défenseurs et disciples, bien que pour des raisons différentes. Malgré ces réticences, ou justement à cause d’elles, ce sera l’hypothèse que nous nous efforcerons d’examiner et d’éprouver dans ce séminaire.

Remarquons d’abord qu’il nous sera malheureusement impossible de nous inspirer de lectures de Heidegger faites par des philosophes @, puisque ceux-ci n’ont pas daigné s’intéresser à lui, le méprisent ou sont parfois allés jusqu’à l’accuser de charlatanisme philosophique. Nous pourrions démontrer longuement qu’il s’agit là de préjugés, et même d’une tentative mesquine de rabaisser l’un des plus grands penseurs allemands, en analysant minutieusement les nombreuses critiques qu’ils lui ont adressées ; mais là n’est pas notre objet. Contentons-nous plutôt de blâmer l’étroitesse d’esprit et l’entêtement de ces intellectuels – pourtant dignes d’estime en tant d’autres choses –, d’en faire un exemple de ce qu’il nous faut éviter à tout prix, et d’appliquer le principe charité à Heidegger, pour le lire et l’interpréter de bonne foi, en supposant que ce qu’il dit peut, jusqu’à preuve du contraire, faire sens. Car il est justifié de supposer la rigueur et la richesse de la philosophie de Heidegger, puisqu’il est incontestablement l’un des plus grands philosophes du XXe siècle. Car il est raisonnable de le considérer comme l’une des grandes figures intellectuelles du dernier siècle, en raison de la pertinence et de la finesse de ses idées. Quant aux professionnels de la philosophie étrangers, qu’ils soient ses défenseurs ou ses critiques, leurs interprétations nous sont très peu utiles, et peut-être même nuiraient-elles aux recherches que nous nous proposons de faire. D’abord, le nazisme, qui est aux yeux de beaucoup de penseurs étrangers l’incarnation du mal et la barbarie par excellence, les incite trop souvent à condamner sa philosophie, par indignation morale, sans se donner la peine de la lire et se demander ce qu’elle vaut en tant que philosophie. Faudrait-il aussi, simplement parce que Cioran a assisté à des assemblées de la Garde de Fer et a lu à la radio des textes pour cette organisation fasciste, en conclure qu’il est un « méchant », que son œuvre est foncièrement fasciste, qu’elle n’a par conséquent aucune valeur littéraire et philosophique, pour s’indigner qu’on la lise et l’étudie parfois à l’université ? Faudrait-il en faire autant de Pirandello et de son œuvre, en raison de ses rapports avec le parti fasciste italien ? Ne serait-ce pas là adopter une attitude dogmatique et autoritaire semblable en certains points au nazisme ou au fascisme qu’on condamne absolument, au point qu’il devient difficile à comprendre, même comme mal à combattre ? Ensuite, les disciples de Heidegger, qui s’indignent aussi des atrocités sans comparaison du nazisme, qui doivent le montrer d’autant plus qu’ils sont moralement suspects aux détracteurs de leur maître, et qui écartent dogmatiquement la possibilité qu’il ait pu adhérer au nazisme, ne cherchent pas tant à comprendre ce qu’il a écrit, qu’à lui attribuer des propos mystérieux, vides de sens ou même absurdes, dans le but de le mettre à l’abri des accusations de nazisme – procédé qui, loin de persuader ces détracteurs de l’innocence de Heidegger, le leur rend encore plus suspect, et leur donne même l’impression (en elle-même très injustifiée, mais néanmoins explicable et excusable dans ce contexte) qu’il délire ou qu’il cherche à étourdir, à jeter de la poudre aux yeux. C’est pourquoi il s’impose, pour tous ceux qui veulent dévoiler le sens profond et véritable de son œuvre, et du même coup le défendre efficacement contre les accusations gratuites et odieuses dont il est victime, d’élaborer un art de lire adapté à son art d’écrire, auquel on peut aussi donner le nom d’herméneutique. Et comme cet effort d’interprétation prend le plus souvent la forme d’essais interprétatifs, il exige l’élaboration d’un art d’écrire rendant possible cet art de lire, et du même coup adapté à l’art d’écrire heideggerien, en allant parfois jusqu’à reprendre certains de ses procédés. Cet art d’écrire n’étant pas simplement le véhicule grâce auquel Heidegger communique ses idées ou sa philosophie, mais étant ce qui leur donne forme et les constitue en partie, toute tentative d’interprétation, si l’on ne veut pas qu’elle se solde en une grande perte de sens, ou même en un non-sens absolu, implique une tentative de maîtriser cet art d’écrire. Ainsi il va sans dire que ce que nous nous proposons de faire dans le cadre de ce séminaire constitue une contribution tout à fait originale aux études heideggeriennes, laquelle n’est réalisable que grâce à une certaine prise de distance à l’égard de la forme convenue des commentaires académiques – écart justifié compte tenu du caractère peu scolastique, et parfois profondément poétique, de plusieurs écrits de l’auteur interprété, bien que nous n’ayons évidemment pas la prétention d’atteindre ce degré de lyrisme.

S’il est vrai que les participants joueront un rôle déterminant quant aux diverses orientations que pourra prendre le séminaire au fil des années (lectures, lancement de discussion, exercices d’interprétation, etc.), nous jugeons utile, pour les premiers mois, d’étudier le rapport complexe de Heidegger avec Nietzsche, en tenant compte de la reprise de ce dernier par la propagande nazie, dans le but d’exercer les étudiants à des pratiques intellectuelles et discursives inhabituelles, afin de les rendre aptes à une prise en charge plus active de la recherche et à une véritable invention philosophique. Nous nous proposons d’atteindre cet objectif en interprétant Heidegger à partir de Nietzsche, au lieu du contraire. Car on peut supposer, sans grand risque de se tromper, que Heidegger avait une expérience vécue de la propagande nazie, et donc qu’il n’était pas dupe de la falsification de l’œuvre de Nietzsche (déjà entamée, quelques décennies plus tôt, par la sœur du philosophe), dont la fonction était de la mettre au service du nazisme et de l’antisémitisme. Pour qui a lu Nietzsche aussi attentivement que Heidegger, il est évident que cette œuvre se prête assez mal à cette reprise à des fins de propagande, et qu’elle y résiste même dans une certaine mesure ; raison pour laquelle les propagandistes ont dû multiplier les contre-sens, les déformations et les mutilations, qui sont loin d’être toujours convaincants, du moins pour les esprits perspicaces. C’est la raison pour laquelle l’œuvre de Nietzsche était susceptible de devenir une arme servant à combattre l’idéologie nazie, justement parce que celle-ci avait maladroitement essayé d’en faire une arme, en la mettant à son service. En d’autres termes, cette œuvre est une lame à deux tranchants : l’usage idéologique qu’en ont fait les nazis pouvait fournir un très bon déguisement à un usage subversif – ce qui n’a sans doute pas échappé à un homme d’une intelligence aussi exceptionnelle que Heidegger, et aussi soucieux du bien-être de l’humanité. Bref, ce dernier, en utilisant comme écran la falsification idéologique de Nietzsche, a très bien pu communiquer subrepticement à ces concitoyens des idées de Nietzsche parfaitement incompatibles avec le nazisme, alors qu’il conservait toutes les apparences d’un simple commentateur, ou même d’un partisan de cette idéologie. Comment expliquer autrement l’usage excessif, voire ridicule, qu’il fait de l’étymologie dans son commentaire ? Comment tenir compte du fait, même si Nietzsche a pris ses distances vis-à-vis des différentes formes de délires métaphysiques, même si Heidegger affirme clairement son désir de dépasser la métaphysique, que ce dernier semble y échouer si lamentablement ? Comment comprendre les contre-sens, les absurdités et les formules vides que multiplie Heidegger, en prenant toujours le soin de laisser entendre qu’il s’y cache de grandes vérités et des significations très profondes ? À moins de croire simplement que Heidegger comprenait quelque chose à ce galimatias, en faisant ou non semblant d’y comprendre aussi quelque chose ; à moins de supposer que lui, qui manie la langue allemande avec virtuosité, n’a rien trouvé de mieux à faire de son talent que d’embrouiller son lecteur, et peut-être même de s’embrouiller lui-même ; on doit supposer que ce sont là des signes ou des indices à l’usage du libre-penseur, dont la fonction est de lui faire comprendre ce qu’il ne peut pas lui dire directement, ou peut-être même ce qui ne peut être compris qu’indirectement, ainsi que de pousser jusqu’à l’absurdité le processus de déformation, pour le rendre explicite et inefficace aux yeux d’un lecteur averti. C’est ainsi que le lecteur auquel Heidegger s’adresse véritablement est invité à lire Nietzsche sans se laisser tromper par la propagande, et à redonner ainsi son sens véritable au commentaire sur Nietzsche de Heidegger, puis au reste de son œuvre, en lisant entre les lignes et en tenant compte des intentions cachées de l’auteur. Dans la mesure où chacun d’entre nous désire devenir ce lecteur et dévoiler la véritable pensée de Heidegger, gardée secrète jusqu’à ce jour, il nous faut d’abord opérer cette déconstruction de la lecture de Nietzsche par Heidegger, ou plutôt de l’interprétation fautive et simplificatrice qu’on en a faite (que ce soit pour y adhérer ou la critiquer), ce qui nous conduira ultimement à la relecture, à la réinterprétation et à la reconstruction de toute la philosophie de Heidegger. Comme nous l’avons déjà signalé, les participants seront évidemment invités à proposer et à essayer d’autres techniques d’interprétation, de déconstruction et de reconstruction.

Les étudiants étrangers intéressés à participer à ce séminaire sont priés d’en aviser Heidi Z. et de prendre rendez-vous pour l’examen et l’entrevue de sélection. Les candidats seront choisis en fonction de leurs aptitudes de réflexion, de lecture, d’écriture et de discussion. Il est à noter qu’une très bonne maîtrise de l’allemand est requise, puisque nous tenons à éviter les distorsions nécessairement introduites par les traductions, d’autant plus que nous avons affaire à un philosophe aussi subtil que mal compris. Rappelons aussi qu’il est nécessaire, pour les participants, d’avoir déjà une assez bonne connaissance de l’œuvre de Heidegger, afin de se dégager plus facilement des lectures et des interprétations superficielles.