Les Hyènes



Les Hyènes, après s’être réveillées, se considèrent les unes les autres comme dans un miroir, en grimaçant de dépit : pelage hirsute couleur de sable avec des taches noires, cou épais et démesurément long, museau trop court, gueule toute dégoulinante de bave, dents jaunies entre lesquelles sont demeurés accrochés des morceaux de charogne, petits yeux noirs et ensommeillés, paupières boursoufflées, oreilles rondes et courtes, dos voûté, pattes antérieures trop longues, etc. Elles détournent toutes le regard.

– Allons faire une promenade dans la savane.

– Tu as raison : ça nous changera les idées.

– Pouah ! Avez-vous vu la Girafe ? Regardez comme elle se dandine, sur ses grandes pattes maigres.

– On dirait qu’elle est montée sur des échasses !

– N’a-t-elle pas l’air ridicule avec sa longue queue qui lui fouette les cuisses ?

– Et son derrière osseux !

– Et ses petites cornes qui ne servent à rien !

– Et ses petites oreilles !

– Et son museau trop long !

– Et les taches de son pelage, comme si elles pouvaient lui servir de camouflage, comme si elle pouvait passer inaperçue !

– Et son grand cou !

– Elle en profite pour nous regarder de haut !

– Elle a constamment la tête dans les nuages !

– Ça se voit à son regard égaré !

– Sans compter l’expression niaise qu’elle a constamment sur le visage !

– Regardez-la mâcher les feuilles des arbres ! Comme si elle ne pouvait pas faire comme les autres herbivores, et brouter l’herbe et les feuilles des arbustes !

– Pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué ?

– A-t-on jamais vu animal aussi absurde que la Girafe ?

– Pour rien au monde je ne voudrais être la Girafe !

– Nous non plus !

Ricanements collectifs.

– Tiens, voilà l’Éléphant.

– Quelle boule de graisse !

– À peine quelques poils, qui ne suffisent pas à cacher sa peau toute grise, plissée et flasque !

– Un peu de couleur, ça ne ferait pas de mal, il me semble !

– Ce ne sont pas des pattes, ce sont des poteaux !

– Ce sont des genoux, ça ?

– Quelle démarche lourde et raide !

– Quel manque de grâce !

– Quelles oreilles démesurément grandes !

– Et ces petits yeux stupides ! Et ces paupières bouffies ! Et ce regard vide !

– Ça se voit tout de suite : c’est un benêt de première classe.

– Et cette queue avec laquelle il frappe ses grosses cuisses adipeuses pour éloigner les mouches !

– Et cette trompe !

– Ne peut-il pas faire comme tout le monde, et se pencher pour boire ?

– Et ces longues dents qu’il a sous prétexte de pouvoir se défendre !

– Comme si quelqu’un pouvait vouloir manger un être aussi répugnant !

– Ce n’est vraiment pas beau à voir !

– À qui le dis-tu !

– Comment peut-on être l’Éléphant !

– Nous n’en savons rien !

Ricanements collectifs.

– Voici le Flamant Rose qui fait la sieste sur une patte !

– Quelle lopette !

– Quelle couleur affreusement voyante !

– Il devrait être un peu plus sobre, quand même !

– Regardez comme il se croit élégant, comme il nous toise !

– Et ce bec crochu ? Avez-vous vu ce bec crochu ?

– Pourquoi n’a-t-il pas des dents, comme tout animal qui se respecte ?

– Et quelle idée de porter des plumes !

– Et surtout d’avoir des ailes !

– Ne pourrait-il pas se contenter de marcher sur ses pattes, comme tout le monde ?

– Il faut qu’il fasse l’original, voilà tout !

– Et quels cris dissonants ! On dirait qu’on lui tord le cou.

– C’est tellement insupportable que ça me donne justement envie de le faire.

– Mais comme il est peureux, il va s’envoler dès que tu commenceras à t’approcher de lui.

– À quoi donc la Nature a-t-elle pensé quand elle a fait le Flamant Rose !

– Nous n’en avons pas la moindre idée nous non plus.

Ricanements collectifs.

– Faites attention où vous mettez les pattes ! J’entends le Serpent qui s’approche.

– Le voilà !

– Quelle idée de ramper dans la poussière !

– Ça montre bien qu’il est mû par les sentiments les plus bas, et qu’il est incapable de la moindre élévation d’âme, contrairement à nous, qui sommes des quadrupèdes.

– Voyez comme il doit se tortiller pour avancer. Il est incapable de toute droiture.

– Puis il nous regarde par en dessous. Je vous le dis : c’est un sournois.

– On voit bien à ses longs crocs que c’est un empoisonneur.

– Mais comment peut-on porter des écailles !

– En voilà un autre qui veut faire l’original.

– Voyez comme il nous regarde avec méchanceté, et comme ses yeux nous lancent des éclairs.

– Allons, Serpent, tu ne nous fais pas peur. En fait c’est toi qui as peur de nous.

– S’il valait la peine que nous nous occupions de lui, nous aurions tôt fait de débarrasser la savane de lui. Mais il n’en vaut pas la peine.

– En effet, ne perdons pas davantage de temps à nous occuper de cet être rampant, tout à fait indigne de notre attention.

Ricanements collectifs. Rugissement.

– Qu’est-ce que c’était ?

– Voyons, tu sais bien que c’est le Lion.

– Tu parles d’une manière de nous saluer !

– Que veux-tu ? c’est une brute.

– Il croit que tout doit se régler par la violence, voilà tout.

– Il se donne de grands airs, mais vraiment, cette crinière, c’est tout à fait démodé.

– Je trouve même que ça lui donne un air pouilleux.

– Et ce pelage qu’on dit doré, mais qui a en fait la couleur de la poussière…

– Puis ce gros cul n’a vraiment aucune distinction.

– Sans parler de ce gros mufle…

– Même chose pour ces grosses pattes velues et griffues.

– Et aussi cette gueule pleine de dents.

– Rien qu’une grosse boule de muscles sans cervelle !

– Et hargneux comme c’est pas possible !

– Bah, le Lion n’est pas aussi fort ni aussi courageux qu’il le semble.

– Je pense même que c’est de la frime. Avec un peu de ruse, nous pourrions facilement en venir à bout.

– Vraiment, je ne voudrais pas être autre chose qu’une Hyène.

– Nous de même !

Sourires de satisfaction et ricanements collectifs. Le Lion rugit.

– Et si on rentrait à la maison ?

– Oh oui, je me sens un peu lasse.

– Le soleil commence à descendre et il nous reste encore beaucoup de chemin à faire pour rentrer chez nous.

– Alors rentrons !

Elles déguerpissent, avec la queue entre les jambes.