Chère Laure,


Tu n'imagines pas à quel point, en voyageant, on découvre que les hommes sont divers. On a parfois l'impression de se trouver chez des gens d'une espèce réellement différente de la sienne, malgré la similitude de l'apparence physique. On se rend compte, difficilement, avec réticence, que des sentiments qu'on croyait comme innés à notre nature, ne sont pas partagés, ou presque pas, chez d'autres peuples. Et il est d'autant plus difficile de s'en rendre compte, d'en accepter la possibilité, quand nous parlons la même langue, quand nous partageons la même logique, et quand dans nos conversations, nous semblons nous entendre et pouvoir nous expliquer en cas de besoin. Mais il arrive que, contre ce sentiment, je doive constater, en dépit de ma résistance, que notre constitution morale n'est pas la même. Ainsi, j'en suis arrivée à la conclusion que dans la société dans laquelle je me trouve, les gens n'ont pas, ou presque pas, le sens de l'honneur. Naïvement peut-être, je le croyais universel dans l'humanité.

Ah, tu ne sais pas à quel point de telles découvertes sont difficiles et décourageantes ! Quelles laideurs nous réserve la connaissance des hommes là où le manque d'une éducation telle que la nôtre les a laissé développer simplement leurs tendances naturelles ! Il se peut que je me trompe et que certaines sociétés au contraire aient détruit les bons mouvements spontanés et provoqué une sorte de mutilation morale. Car j'ai peine à penser que l'on puisse arriver à sentir comme les gens autour de moi sans y avoir été conduit par une sorte d'intoxication dès l'enfance. Je te paraîtrai dure et peut-être injuste. Mais je ne me laisse pas aller, crois-moi, à une simple réaction épidermique, en me choquant bêtement face à tout ce qui nous semble étrange. Non, je me suis progressivement mise à éprouver un dégoût, toujours plus vif et insurmontable malgré les efforts que je faisais pour tenter de comprendre posément le genre de sentiments des gens parmi lesquels je me trouve depuis quelque temps déjà. Tu sais que c'est mon habitude, que j'aime au contraire me trouver exposée aux mœurs les plus différentes des miennes, à les explorer, à les essayer même, pour savoir tout ce que les hommes peuvent vivre et éprouver. N'est-ce pas le motif profond de mon désir de voyager ? Et pourtant, parfois, au lieu de se réjouir de voir les possibilités de la vie humaine bien plus vastes qu'on ne le savait, on se désespère de devoir aussi reconnaître des manières de vivre incroyablement étriquées. J'aimerais découvrir des modes de vie plus riches que ceux que je connais, même si je ne suis certainement pas malheureuse dans ma vie habituelle. Et, avec un peu d'imagination, en observant d'autres peuples, je peux me représenter ce que deviendrait ma vie si j'adoptais telle façon de faire ou de sentir, si je m'installais dans tel paysage ou tel décor architectural. En fait, il me faut avouer que, jusqu'à présent, si je cesse de rêver pour regarder sobrement la vie des gens que j'ai rencontrés loin de chez nous, je me sens à l'étroit quand j'essaie de me mettre vraiment à leur place, et je ne voudrais sûrement pas devoir vivre leur vie. Tu sais que la nostalgie me rattrape souvent, et elle me domine toujours quand je t'écris, quand je pense à notre chère patrie où tu as peut-être eu la sagesse de rester tout simplement. Eh bien, quand je me trouve clairement face à l'horrible laideur morale, non pas d'un ou deux hommes, mais de la large majorité d'une société, je suis très démoralisée, et c'est à cette nostalgie que je me raccroche.

Tu auras peine à me croire si je te dis que je suis dans une société à peu près ignorante du sens de l'honneur. Ou alors tu me répondras qu'il n'était pas nécessaire de partir si loin pour savoir que certains ne se soucient pas de leur honneur et qu'ils refusent même d'en faire cas. Je le sais bien, nous rencontrons chez nous de tels individus, auxquels on a refusé le statut de citoyen, et qui souvent s'en moquent bien. Mais premièrement, ce sont des cas particuliers, une petite minorité chez nous, et non la plupart des membres d'une société. Et deuxièmement, surtout, ces exemples auxquels tu penses et que tu peux avoir connus par-ci par-là, rejettent le sens de l'honneur, et en donnent généralement des raisons, qu'ils croient bonnes, si on le leur reproche, alors que ce que je vois autour de moi, c'est tout autre chose, non pas tant un refus de l'honneur, une révolte contre ses exigences ou certaines d'entre elles, mais véritablement l'ignorance de ce qu'est l'honneur. Oui, je t'assure, pour m'en convaincre, il a fallu que j'en parle souvent, que j'interroge les gens autour de moi, que j'insiste alors qu'ils me prenaient pour une sorte de folle à cause de mes questions, et que je constate sans cesse cette ignorance, que je finisse, oui, par m'en convaincre, aussi incompréhensible qu'elle me paraisse.

Déjà, je t'assure que la plupart ne connaissent pas même la signification du mot, et connaissent même à peine le mot lui-même. Tout au plus, l'idée que le mot évoque en eux, c'est une sorte de vieillerie, une idiotie ou superstition, avec les images de fats qui se soufflettent et se provoquent en duel pour moins que rien, allant se tuer bêtement pour des broutilles, ou les figures de cocus de comédies se lamentant de l'inconstance des femmes, et furieux de ce que la leur les ait trompés alors qu'ils ne l'aiment pas même, ou des pères obtus, bornés, allant tuer leur fille parce qu'elle s'est fait violer, etc. C'est te dire que, quand ils te voient accorder de l'importance à l'honneur, ils te regardent aussitôt comme une arriérée, une idiote ou carrément une folle. Par contraste, tu es déjà presque heureuse quand quelqu'un te demande tout simplement, étonné, « l'honneur ? C'est quoi ça ? » Mais hélas, tu comprends bientôt que précisément, cette ignorance n'est pas feinte, mais tout à fait sérieuse, et qu'à l'expliquer tu n'arrives à rien d'autre qu'à perdre ton temps, comme à vouloir montrer les couleurs à un aveugle. Et c'est là le pire. Non, il est bien vrai qu'ils ne savent pas ce que c'est, et que tu ne peux rien leur en apprendre qui ne leur paraisse pas une chimère ou une bêtise.

J'ai essayé, crois-moi, et bien des fois. La seule chose à laquelle je sois parvenue, c'est de me rendre compte à quel point il m'était difficile à moi-même d'expliquer ce que signifie l'honneur. J'ai passé des soirées et des parties de la nuit à m'y exercer, dans l'angoisse de ne pas y réussir et de devoir avouer mon ignorance sur un point de cette importance. C'est d'une autre ignorance que la leur, bien sûr, qu'il s'agit. Moi, je sais parfaitement, je sens évidemment, ce qu'est l'honneur, alors qu'ils ne sentent rien de ce genre. Ma difficulté, c'est d'en rendre compte. Mais j'ai fini par me faire quelques idées plus claires, j'espère, sur le sujet. C'est au moins un résultat.

Je n'ai sûrement pas besoin de t'expliquer ce qu'est l'honneur. Tu te demanderas plutôt ce que signifie que de ne pas savoir ce que c'est. Des conduites peu honorables, nous en connaissons partout, et il n'est pas non plus nécessaire d’expliquer ce que c'est. D'habitude, chez nous, quand on dénonce une telle conduite, tout le monde sait de quoi il s'agit, et sait aussi que c'est condamnable, ou blâmable. La question pour celui qui se voit accuser de manquer à l'honneur, chez nous, n'est pas de disputer sur la valeur de l'honneur, mais de se justifier, généralement en montrant qu'il s'est conduit honorablement, contrairement à ce dont on l'accuse. Parfois on entre dans des débats pour savoir si telle chose précise, ou telle catégorie particulière d'actions contrevient ou non à l'honneur. Mais la valeur de l'honneur, comme telle, reste acquise. Ce n'est que dans des disputes spéculatives qu'on essaie de voir si, à la rigueur, on ne pourrait pas contester cette valeur. A part chez quelques rares originaux, qui ont conscience d'être tels, et qui s'affirment comme tels, cette sorte de question reste spéculative et ne met pas en cause la pratique.

Imagine que, au lieu de cela, tu te trouves dans une société où la très large majorité méprise tant l'honneur qu'elle en rit dès qu'on s'y réfère, sous ce nom ou autrement, et cela non pas dans la spéculation, mais dans les questions pratiques très concrètes. Tu entendras par exemple disputer sur le cas de deux amis, ou d'un couple, où l'un des deux peut faire un profit important en trahissant et en dépouillant l'autre. Là, un parti jugera qu'il faut toujours choisir ce profit, que c'est normal, utile et humain. L'autre dira que cela dépend de l'importance du profit, et que la trahison ne se justifierait pas pour un maigre profit. Et si par hasard un original se trouve là pour prétendre que l'amitié est sacrée, et que la trahison ne se justifie jamais, on croira qu'il plaisante et on s’esclaffera de rire. Tu penseras comme moi que la question n'est pas de nier ou d'affirmer la valeur de l'honneur, mais de l'estimer par rapport à d'autres valeurs, comme celle du profit matériel. Chez nous, cette simple manière de poser le problème serait jugée comme la preuve qu'on ne comprend pas ce que signifie l'honneur, parce qu'il implique justement qu'on ne le mette pas dans la balance avec de simples profits matériels. Mais au moins, croiras-tu, ils y accordent une certaine importance, quoique relative et modeste. Seulement, il faut écouter les arguments. Alors tu constates que ceux qui défendent l'idée que la trahison ne se justifie que pour des profits assez importants, ne défendent pas un certain honneur minimal, mais font un calcul de profits. Ils diront par exemple que la loi interdit certains actes, et qu'il ne vaut pas la peine de prendre le risque d'être condamné pour de petits profits, ou que la bonne réputation est utile, et qu'il ne faut pas la compromettre pour trop peu de chose, entre autres parce qu'il est plus facile de tromper les gens quand on n'a pas la réputation d'être un trompeur, et qu'il peut donc être utile de conserver si possible sa bonne réputation. C'est au point que si, au tribunal, quelqu'un se défend d'avoir commis tel délit en disant que son honneur le lui interdisait, le juge croira qu'il se moque de lui, et regardera l'accusé d'un mauvais œil, comme cherchant à cacher ses véritables motifs. Je te donne des exemples de ce qui s'avance dans des conversations que j'ai entendues, et je pourrais t'en donner bien d'autres. Suffit que, malgré ma réticence à le croire, j'en suis venue à me persuader que des peuples entiers pouvaient vivre sans savoir ce qu'est l'honneur, et en jugeant fous ceux qui en avaient le sens. Tu auras peine à me croire, et c'est pourtant vrai.

Comment peut-on vivre ainsi ? Cela me semble impossible. Et je dois pourtant bien constater que des sociétés entières le peuvent. C'est matériellement possible, devrais-je dire, mais c'est pour moi, moralement, impensable. Rends-toi compte que, dans ces conditions, l'amitié est impossible. Comment deux personnes qui savent chacune que l'autre non seulement peut les trahir, mais est prête à le faire, et qui se considèrent chacune prête aussi à trahir l'autre, pourraient-elles être des amis ? Vois-tu, ce n'est pas seulement comme si, dans une réflexion morose, on se disait que tout peut arriver et que parmi les meilleurs amis, des crises peuvent mener à la trahison de l'un par l'autre, à cause de la faiblesse humaine. Dans leur cas, ce n'est plus l'affaire de tenir compte de cette faiblesse, mais de savoir que chacun estime normal d'envisager cette trahison et de la valoriser. Ils ne sont donc pas du tout des amis, dans notre sens, et dans mon sens.

Tu me demanderas si les gens parmi lesquels je me trouve à présent ont donc simplement renoncé à toute amitié. Je te répondrais que oui. Mais, s'ils ne connaissent presque pas le terme même d'honneur, ils utilisent beaucoup ceux d'ami et d'amitié. Seulement, en les examinant bien, j'observe qu'ils y donnent un autre sens, comme celui d'alliés provisoires, de camarades peu fiables, avec lesquels on peut raisonnablement mener quelques affaires, et même se divertir ensemble tant que la situation est favorable. On voit ces « amis » se tenir ensemble, se soutenir ici, se défavoriser là, se louer puis se dénigrer, se trahir puis se réconcilier et se trahir à nouveau, etc. Ils se plaignent chaque fois de leurs mésaventures, mais estiment ces comportements normaux et, en privé, se vantent de leurs mauvais tours joués à leurs propres « amis ».

Tu me connais bien. Comment pourrais-je aimer ces gens-là ? Comment pourrais-je avoir simplement pour eux la moindre considération ? Comment pourrais-je envisager de vivre avec eux ? Merci, ma chère Viviane de ton amitié. Je vois à quel point je suis heureuse de pouvoir connaître ce genre de sentiments et de n'être pas l'une de ces misérables créatures parmi lesquelles je me trouve.


Profite du privilège de vivre en @


Viviane



Chère Viviane,


Ta lettre m'a bouleversée et fort attristée. T'imaginer au milieu de ces gens sans honneur, incapables d'un sentiment qui approche quelque peu l'amitié ! Tu me dirais que tu te trouves parmi les cannibales que je ne serais pas plus angoissée. Il faut se méfier de ces monstres à tout moment et soupçonner toujours qu'ils cherchent à te tromper sur toute chose ! C'est invivable, je te crois bien. Et je ne me verrais pas passer seulement parmi ces mutilés moraux sans frissonner aussi longtemps que je les sentirais autour de moi. Mais je ne t'écris pas pour t'effrayer encore. Excuse-moi. Et reviens vite, ou va voir dans une autre partie du monde s'il y a des hommes d'honneur.

Une fois les émotions un peu apaisées, je me suis demandé comment une telle société pouvait seulement subsister. On ne doit pas même pouvoir entrer dans des relations d'affaires, qui exigent toujours un minimum de confiance. Tu me diras qu'il y a les lois et la peur de la police. Mais leur effet doit rester bien faible lorsque tout le monde cherche à les contourner dès que se présente un avantage à le faire. Et je suppose que tout leur personnel juridique, juges, avocats, notaires et autres, doit être très aisé à corrompre, comme d'ailleurs les politiciens, sans parler bien sûr des marchands ou des entrepreneurs. Le miracle me semble être que ce ne soit pas le chaos total. Dis-moi, qu'est-ce qui tient une telle société ? Le calcul et une certaine prudence suffisent-ils à maintenir un certain ordre ? Et au milieu d'ennemis avec lesquels ils doivent coopérer, les gens ne sont-ils pas très malheureux ? Ils sont eux-mêmes comme les autres, et trouvent tout cela naturel, me dis-tu. Mais cette basse conception de l'homme doit les rendre encore plus déprimés, puisqu'ils n'ont aucun espoir de rencontrer des hommes d'un autre caractère. Est-ce la raison pour laquelle ils restent pris dans des croyances religieuses, traditionnelles ou non, leur seule ressource étant l'illusion d'un monde meilleur au-delà du nôtre ?

En pensant à cette terrible situation, je me suis souvenue des discours de ces moralistes qui dénoncent l'individualisme comme la plaie de la civilisation dans laquelle tu te trouves. Je ne suis pas la seule ici à m'être étonnée de voir l'individualisme considéré comme un vice capable de détruire une société. Et je ne voyais vraiment pas en quoi ce qu'ils décrivaient comme de l'individualisme avait à faire avec le développement de l'individu, au moins tel que nous le pratiquons chez nous. Je ne voyais dans ce qu'on dénonçait ainsi que de l'égoïsme assez grossier, et j'imaginais que ces moralistes étaient des sortes de prêtres qui exagéraient les péchés des gens pour les effrayer, les culpabiliser et mieux les attirer vers leur religion. Maintenant, après tes descriptions, je me demande s'ils ne voulaient pas désigner par ce terme d'individualisme fort mal utilisé, ce que tu me fais subitement comprendre bien mieux en me décrivant ces sociétés comme dépourvues de sens de l'honneur.

Je me suis demandé ce qu'était l'honneur. Tu as renoncé à m'écrire ce que tu en pensais, jugeant que nous le savons bien en @. Mais en fait, il n'est pas si facile de savoir exactement en quoi il consiste. A la réflexion, il m'a semblé qu'au fond de l'honneur, il y avait la fierté. Un homme fier ne peut pas être dépourvu de sens de l'honneur, et inversement, un véritable homme d'honneur est nécessairement fier. Le lien m'a paru si fort que j'avais l'impression qu'il s'agissait de la même chose. Puis j'ai réfléchi qu'on n'utilise pas tout à fait les termes dans les mêmes circonstances, et qu'on attribue davantage la fierté à l'individu considéré en lui-même, tandis qu'on parle d'honneur surtout dans les rapports des hommes entre eux. Pour m'en tenir à l'exemple le plus typique, il est caractéristique d'un homme d'honneur qu'il respecte la parole donnée. S'il le fait juste pour éviter le châtiment des lois ou de la réprobation morale, on ne le considérera pas comme un véritable homme d'honneur. Il faut qu'il tienne sa parole par fierté, parce qu'il juge indigne de lui d'y manquer. Et envisageant divers cas où l'on parle d'honneur plutôt que de fierté, j'étais assez portée à considérer l'honneur comme le versant social de la fierté.

Qu'en dis-tu ? Constates-tu aussi que ces dégénérés dépourvus d'honneur au point de n'en avoir pas même le sens n'ont pas non plus de fierté ? Mais si c'est vrai, comme ils doivent être inconsistants ! Comme ils sont, non pas individualistes, mais en dessous de l'individualité ! De méchants mollusques !

Excuse-moi. Je passe d'explosions émotives à des considérations abstraites, d'un souci peut-être exagéré pour toi, ta sécurité, à des réflexions apparemment froides. J'hésite à t'envoyer ma lettre, qui risque de t'attrister davantage. Mais en fin de compte, je me rassure et me dis que tu sentiras aussi combien je suis avec toi, et tu te réjouiras de voir que @ existe toujours réellement et attend ton retour.


Ne te laisse pas rendre malade, et reviens au plus vite


Laure




Chère Laure,

Ne crains rien, j'ai beaucoup aimé ta lettre. Et elle m'a réconfortée bien plus que tu ne peux savoir. Ton explosion émotive, comme tu dis, me fait du bien. A force de rencontrer des gens qui trouvent insensé et ridicule mon souci de l'honneur, j'en viens à me demander si je ne rêve pas et si je ne lui attribue pas une plus grande importance qu'il n'avait en @ dans mes souvenirs. Après t'avoir lue, je me suis redressée, comme prête à défier tout le monde autour de moi, et à me dire intérieurement, avec résolution, j'ai raison de penser que votre manque de sens de l'honneur est une véritable déficience. Et quand tu dis que ce monde doit être peuplé de méchants mollusques, l'image peut paraître effrayante, et elle l'est, mais en somme moins que la réalité, et elle a eu sur moi un effet tonifiant, m'encourageant à la sorte de guerre morale que je dois mener pour me maintenir.

Ce que tu dis du sens de l'honneur comme n'étant en fin de compte que le versant social de la fierté me plaît bien et me paraît tout à fait juste. La conclusion que tu en tires me paraît se vérifier aussi : ceux qui sont dépourvus de sens de l'honneur sont également dépourvus de fierté, et inversement. Je vois cela tous les jours. Je ne veux pas dire que tout ce monde autour de moi soit dépourvu de vanité ni d'un orgueil primaire. Au contraire, je n'ai jamais vu autant de vaniteux et de prétentieux. Leur présence universelle empeste toute la ville, tout le pays. Mais la fierté est effectivement presque totalement absente. Un exemple entre mille. On considère généralement que les personnages qui représentent le mieux à la fois le manque d'honneur et de fierté, ce sont les esclaves et les prostituées. Or je t'assure que nous avons parfaitement raison de considérer les employés salariés des entreprises d'ici comme des esclaves, et pas même seulement des esclaves à temps partiel comme on pourrait le croire. L'esclave obéit et se trouve justifié d'être obéissant, il trouve sa vie justifiée quand il obéit, et il obéit parce qu'il y est contraint et qu'il y voit quelque avantage, pourvu qu'il sacrifie son honneur ou sa fierté. Et personne ne voit ici d'inconvénient à vivre une vie d'esclave. Au contraire, on s'en vante, on se rengorge d'être utile, et on se glorifie de savoir « se vendre », comme ils disent. On se réjouit, sans la moindre honte, quand on a su utiliser efficacement la flatterie. Tu vois qu'on arrive à la prostituée, qui abandonne sa fierté pour livrer son corps, pour ne pas dire elle-même, au caprice d'autres. Et, en un sens large, la prostitution est non seulement constante ici, mais également appréciée et sans cesse louée, vue comme une recommandable débrouillardise. Ensuite, il faut avouer qu'il semble y avoir un dernier reste caché du sens de l'honneur, qui se manifeste dans la vanité avec laquelle on cherche à masquer le caractère vil de l'esclavage ou de la prostitution à laquelle on s'est livré, pour lui donner quelque apparence avantageuse et compatible avec un orgueil rabougri.

Encore une fois, merci de ta si amicale lettre. Elle m'aide à supporter et à comprendre mieux la situation pénible dans laquelle je me trouve. Et s'il le fallait, elle m'incite à ne pas tarder trop à revenir en @, avant de repartir peut-être pour voir s'il existe encore ailleurs dans le monde des hommes fiers.


Profite du privilège de vivre en @


Viviane