Histoire véritable du roi Minos, de la reine Pasiphaé, du Minotaure, de Dédale et d’Icare

La grande famine

Le roi Minos était le maître incontesté de l’île de Crète. Bien qu’elle ne fût pas grande, elle était fort peuplée, le roi veillant assidûment à la multiplication de ses sujets, dont le travail était la principale source de richesse. Chaque année, les bébés qui naissaient étaient plus nombreux que les vieillards qui mouraient. La population crétoise ne cessait donc de s’accroître, alors que – les terres commençant à s’épuiser – les récoltes suffisaient à peine pour la nourrir. Mais vint un été où il plut tant que les blés pourrirent dans les champs. Cette année-là eut lieu une grande famine et le tiers des sujets du roi Minos mourut.

Cela déplut fort au roi. Non pas qu’il aimât ses sujets, puisqu’il les traitait comme des esclaves. Bien au contraire, c’était la diminution de ses richesses qu’il déplorait. Depuis le début de son règne, il avait pris l’habitude de voir ses coffres se remplir de lingots d’or et de pierres précieuses grâce auxquels il pouvait organiser de somptueux festins pour s’attacher sa cour, et rémunérer une puissante armée de quelques centaines de milliers de soldats pour imposer sa volonté aux autres rois et maintenir dans la servitude ses sujets. Le roi en vint à se faire tant de soucis qu’il en perdit le boire, le manger et le dormir.

L’insomnie du roi Minos

Pendant une chaude nuit d’été, incapable de fermer l’œil et se retournant sans arrêt dans ses draps de soie brodés de fil d’or mais tout trempés de sueur, le roi Minos se répétait à lui-même ces paroles avec amertume : « À quoi bon être roi, si ce n’est pour s’enrichir indéfiniment grâce au travail de ses sujets ? N’est-ce pas moi qui leur permets de cultiver les terres qui m’appartiennent de bon droit ? N’est-ce pas moi qui les protège des rois voisins, qui aimeraient bien les réduire en esclavage et même les massacrer ? N’est-ce pas à moi qu’ils doivent la vie ? N’est-ce pas justice que je profite du travail de ceux qui exploitent mes terres, dont j’assure la sécurité et pour lesquels je suis comme un père ? Et pourtant ils ne trouvent rien de mieux à faire que de mourir de faim ! Hélas, qu’il est difficile, qu’il est ingrat d’être roi ! »

La reine Pasiphaé, que les lamentations du roi empêchaient de dormir depuis déjà plusieurs nuits, lui proposa sèchement ceci, afin de pouvoir enfin fermer l’œil : « Et pourquoi ne diminues-tu pas les redevances de tes sujets ? Cela vaudra sans doute mieux que de les laisser crever de faim. Et je suis certaine qu’au bout du compte, tu y gagneras, puisque c’est grâce à leur travail que tu t’enrichis, comme tu le reconnais toi-même. » Mais le roi, indigné, répondit brutalement à la reine : « Femme, ne te mêle pas de ce que tu ne comprends pas. La politique et l’économie ne sont pas ton affaire. Retourne à ton rouet et à tes chaudrons, car je ne t’ai pas demandé ton avis. » La reine lui répondit du tac au tac : « Alors si ça ne me regarde pas, arrête de me casser les oreilles avec tes histoires et laisse-moi dormir ! » Ne sachant quoi répondre, le roi se retourna et enfonça sa tête dans un douillet oreiller de plumes de paon, sans arrêter de marmonner. La reine, à bout de nerfs, versa une drogue dans une coupe de vin qu’elle lui servit. Quelques minutes plus tard, les ronflements du roi Minos faisaient trembler la chambre à coucher toute entière. La pauvre reine dut se résigner à aller dormir dans une autre chambre.

L’embauche de Dédale

Le roi dormit quatre jours, sans même ouvrir les yeux. Le sommeil que lui avait procuré la reine lui avait remis les idées en place. Il comprit qu’il lui fallait faire venir à sa cour des savants, ce qu’il avait toujours négligé de faire, puisque ses sujets étaient maintenus dans l’ignorance la plus crasse, et qu’il préférait compter parmi ses courtisans des compagnons de plaisirs. C’est pourquoi il dut envoyer aux quatre coins du monde ses émissaires, pour y porter cette proclamation : « Le roi Minos, maître de toute la Crète et des eaux environnantes, invitent les plus grands savants de tous les peuples à venir dans son royaume pour lui proposer des moyens de maximiser la production des terres agricoles, afin d’éviter qu’une grande famine ne se reproduise. Le roi récompensera celui qui trouvera la meilleure solution à ce problème en le nommant Ingénieur Royal, en lui procurant un appartement au palais royal, et en lui payant un salaire annuel de dix talents. »

Les savants de tous les peuples commencèrent bientôt à défiler devant le roi Minos pour lui présenter leurs inventions. Mais le roi n’était jamais satisfait : soit ce qu’on lui proposait ne lui semblait pas applicable dans son royaume, soit l’augmentation de la productivité des terres lui semblait trop faible, soit cela exigeait un investissement de temps ou d’argent qu’il trouvait trop grand. Il commençait à désespérer quand Dédale arriva en Crète et lui demanda une audience. Ce dernier lui proposa de faire fabriquer des tonnes d’engrais chimiques et de pesticides dont lui seul connaissait la composition. Ainsi les terres agricoles pourraient être exploitées indéfiniment sans s’épuiser, et les pertes dues à la vermine deviendraient insignifiantes. Le roi lui ordonna de faire l’essai de ses inventions sur un lopin de terre qui se trouvait non loin du palais. Les résultats furent plus que convaincants, et c’est ainsi que Dédale devint Ingénieur Royal et put bénéficier de nombreux avantages.

Après douze années de vie à la cour de Minos, Dédale commença à s’ennuyer. Certes, les mets qu’on y mangeait étaient exquis, et les danseuses qui passaient la nuit avec lui étaient tout à fait divines. Mais Dédale, encore dans la fleur de l’âge, voulait utiliser les richesses qu’il avait amassées au service de Minos pour voir le monde. Il lui demanda en ces termes son congé : « Ô roi Minos, grâce à mes inventions, les blés poussent dans tes champs comme ils n’ont jamais poussé. Le nombre de tes sujets augmente tous les ans, de même que les richesses que te procure leur travail. J’ai fait ce que je t’ai promis de faire. Tu n’as plus besoin de moi. Laisse-moi partir et explorer le monde. » Cette demande indigna Minos : « Ingrat ! Après tout ce que j’ai fait pour toi ! Après tout ce que je t’ai donné ! Tu veux m’abandonner ? Je refuse ! Tu resteras ici, puisque tel est mon désir. J’aurai peut-être encore besoin de toi. Et puis qu’est-ce qui me dit que tu n’iras pas vendre aux autres rois la composition de tes inventions ? » Et quand Dédale lui donna sa parole d’honneur qu’il n’en ferait rien et qu’il emporterait ce secret dans la tombe : « Non, non et puis non ! »

À partir de ce jour, Dédale fut étroitement surveillé par la garde personnelle du roi Minos, lequel craignait qu’il lui faussât compagnie malgré ses ordres formels. Il ordonna aussi à ses serviteurs de procurer tous les plaisirs imaginables à son ingénieur, afin de le ramollir. Enfin, à titre de précaution supplémentaire, il confia à Dédale un enfant qu’il avait eu avec une danseuse du palais, pour qu’il l’initie peu à peu à sa science. Mais Icare, un gamin de dix ans, n’avait connu que la captivité, et il était déjà trop corrompu par la vie molle du palais pour être capable de profiter des leçons de Dédale. Il préférait de beaucoup se goinfrer et poursuivre les servantes dans les corridors du palais, afin de leur pincer la croupe et les tétons.

Cancers et petits monstres

C’est à cette époque que les femmes crétoises commencèrent à accoucher de petits monstres. Certains n’avaient pas de narines, d’autres en avaient plutôt trois ou quatre. Certains avaient une seule vertèbre, d’autres n’avaient pas de colonne vertébrale. Certains avaient deux, trois, quatre ou cinq paires de genoux ou de coudes. Etc.

Les adultes, quant à eux, étaient de plus en plus souvent atteints de plusieurs sortes de cancer : cancer du poumon, cancer du côlon, cancer du myocarde, cancer du cervelet, cancer du sang, cancer de l’œsophage, cancer du cuir chevelu, cancer des ongles, cancer des cartilages, cancer de la luette, cancer de la narine, cancer du gros orteil, cancer du petit orteil, cancer du cristallin, cancer du tympan, cancer du sinus, etc.

Très mécontent, le roi convoqua Dédale et lui intima de faire des recherches afin de découvrir la cause de ces maux : « Ô savant Dédale, je t’ordonne de trouver pourquoi mes sujets naissent avec les difformités les plus grotesques, et pourquoi ils sont rongés par les cancers les plus voraces. Ces monstres et ces grabataires sont autant de sujets hors d’usage et non productifs. À quoi bon accroître le nombre de mes sujets, si l’existence d’un nombre croissant d’entre eux ne me profite en rien ! Va : tu as un mois pour trouver la réponse à ma question. Car le temps presse. Car le temps, c’est de l’argent. » Puis il congédia sèchement son ingénieur.

Après avoir analysé rigoureusement quelques échantillons de sang et disséqué soigneusement quelques petits monstres et quelques cancéreux, Dédale fit l’hypothèse que les engrais chimiques et les pesticides de son invention étaient à l’origine des maladies et des difformités des Crétois. L’analyse d’échantillons d’eau et de terre prélevés aux quatre coins de la Crète lui confirmèrent que toute la nappe phréatique et tous les sols étaient contaminés. Il rédigea un rapport et, le mois écoulé, alla le présenter au roi Minos.

Celui-ci l’écouta en fronçant les sourcils. Puis il lui répondit sur un ton de reproche : « Ô Dédale, toi que je croyais pourtant perspicace, comment as-tu pu ne pas comprendre qu’une telle explication ne saurait me satisfaire ! Quand je te demandais quelle était la cause de tous ces maux, je voulais que tu trouves une explication présentable à mes sujets, et incontestable en raison de l’autorité de ta science. Mais non : il a fallu que tu me proposes une explication qui rendrait critiquable le moyen grâce auquel mes sujets sont aussi nombreux que les étoiles, et me rendent plus riche que Crésus, grâce à leur travail. T’efforces-tu d’aggraver le problème que je t’ai pourtant demandé de résoudre ? J’en ai assez entendu. Je vais demander aux grands prêtres d’organiser un concile. Ils trouveront bien quelque chose. Tu peux disposer, Dédale. »

Dédale, de mauvaise humeur, regagna ses appartements. Le lendemain, il remarqua que le roi le faisait surveiller encore plus étroitement.

Le concile des grands prêtres

À la demande du roi Minos, les grands prêtres – portant de fastueuses robes pourpres, d’élégantes hermines de léopard des neiges et de lourds bijoux d’or massifs sertis de pierres précieuses – tinrent un concile la semaine suivante, dans l’amphithéâtre où le roi les avaient convoqués.

Le roi Minos s’adressa ainsi à eux : « Ô très sages représentants des dieux parmi les hommes, vous n’êtes pas sans savoir que des tumeurs malignes rongent le corps de mes sujets, et que les travailleurs futurs naissent avec des branchies au lieu de poumons, avec des mains palmées, avec des sabots à la place des pieds, avec des plumes ou des écailles, ou je ne sais quoi encore. J’en appelle à votre sagesse pour trouver une explication capable de faire taire les murmures du peuple. Mes espions m’ont appris que des agitateurs au service des rois voisins trompent le peuple en affirmant que ces maux sont le résultat de la révolution agricole, et que je suis le principal responsable. Mes soldats ont déjà dû réprimer des émeutes dans les principales villes de mon royaume, à mon grand regret. Vous savez que je suis un roi pacifique, qui aime son peuple. C’est pourquoi je vous donne un mois pour me soumettre une explication capable de rétablir l’ordre public, laquelle vous aurez ensuite le devoir de faire connaître au peuple crédule, afin de le détromper et de le soustraire à l’influence pernicieuse des agents des rois voisins. En retour, je vous récompenserai généreusement pour la divine sagesse dont vous êtes les détenteurs en vous accordant trois faveurs de votre choix. N’oubliez pas que le salut de la Crète dépend de vous. Que les dieux vous inspirent ! »

Les grands prêtres délibèrent durant un mois, autant pour trouver l’explication demandée, que pour décider quelles faveurs seraient demandées en échange de celle-ci. Pendant ce temps, les sujets du roi devinrent de plus en plus indociles. Certains arrêtèrent de travailler, d’autres refusèrent de payer les redevances dues au roi. Des collecteurs d’impôt furent pendus aux branches des arbres, et les garnisons chargées de punir leurs lâches assassins furent massacrées par des foules armées de bâtons et de frondes. Les soldats, dont le salaire ne pouvait plus être payé régulièrement, se montraient de plus en plus désobéissants, pillaient les champs ou se servaient même dans les entrepôts royaux, sous le regard horrifié des intendants impuissants. Les femmes, par crainte d’accoucher d’un petit monstre, s’efforçaient de tuer le fruit de leurs entrailles en absorbant de puissantes drogues ou simplement avec une broche à tricoter ; ou bien elles se refusaient à leurs maris.

Ses espions révélèrent au roi qu’ils savaient de source sûre que les insurgés entretenaient des intelligences avec Dédale. Ils s’efforcèrent de le convaincre de faire étrangler l’Ingénieur Royal sans autre forme de procès, et de l’enterrer discrètement. Le roi s’y opposa, bien qu’il crût Dédale coupable de trahison. Il pensait qu’il aurait tôt ou tard encore besoin de la science Dédale, et il savait que son ingénieur ne serait pas facile à remplacer. Le roi attendait donc avec impatience l’explication que devaient lui fournir les grands prêtres.

Le jour fixé étant arrivé, les grands prêtres comparurent dans la salle d’audience du roi, toute remplie de courtisans. Quand le roi Minos demanda de connaître le résultat de leurs délibérations, l’un d’entre eux prit la parole : « Ô très grand et très puissant roi Minos, nous avons obéi à tes ordres. Les dieux nous ont inspirés, et nous avons l’explication que tu désires. Mais avant de te la révéler, nous te rappelons ta promesse de nous accorder trois faveurs de notre choix. Jure devant les dieux de tenir parole. » Après que le roi se fut exécuté, le grand prêtre poursuivit ainsi : « Ô grand roi, puissent les dieux t’être favorables pour les faveurs que tu accordes à leurs humbles servants ! Voici la cause véritable des maux qui s’abattent sur tes sujets, et dont la connaissance pourra changer le mal en bien, pour toi ainsi que pour ton peuple. Il est connu de tous que les dieux ont mis les hommes sur terre pour qu’ils gagnent leur ciel à la sueur de leur front. Or les innovations en matière d’agriculture ont rendu les terres crétoises plus productives, le travail de tes sujets est devenu plus facile, et ils jouissent même d’un confort et d’un luxe dont ils s’enorgueillissent et qui irritent les dieux. Pour rebattre l’orgueil de tes sujets et pour les libérer des jouissances du monde matériel – par définition basses, viles, vaines et illusoires –, les dieux ont jugé bon de rendre leurs bébés difformes et de leur envoyer des tumeurs cancéreuses. C’est ainsi qu’ils pourront voir la chair sous son véritable jour et se détourner des jouissances terrestres pour obtenir en échange la félicité de la vie éternelle. » Le roi Minos, après avoir regardé avec méfiance le grand prêtre, l’interrompit : « Ô grand prêtre, dis-moi où tu veux en venir ! » Le grand prêtre, un sourire imperceptible sur les lèvres, répondit en ces termes au roi : « L’amour des dieux pour les hommes est infini, et il exige par conséquent un nombre infini d’hommes pour s’exprimer. C’est donc leur volonté que les nouvelles innovations agricoles ne soient pas abandonnées, en ce qu’elles servent à la multiplication des hommes et à l’expression de l’amour divin. Seulement les hommes doivent supporter les maux que les dieux leur envoient par amour pour eux, afin de leur permettre de mériter la félicité infinie de la vie éternelle. Quant à votre auguste personne, les dieux vous ordonnent d’augmenter les redevances de vos sujets afin de les protéger des tentations des jouissances du corps, et vous font savoir qu’en tant que leur élu, les possessions matérielles ne sauraient vous corrompre. En raison du rôle indispensable que vous jouez dans l’économie de l’univers, les portes du Ciel vous sont ouvertes, et votre salut est assuré. Voilà ce que les dieux avaient à vous dire. »

Le grand prêtre se tut et laissa le roi Minos considérer silencieusement les avantages du message des dieux. Puis il reprit la parole : « Acceptez-vous de bon gré la volonté des dieux ? Votre cœur se réjouit-il de l’amour dont ils font preuve envers vous et vos sujets ? » Et le grand roi de répondre : « Mon cœur déborde de joie et j’accepte la volonté des dieux. »

Alors un autre grand prêtre s’adressa ainsi au roi : « Ô grand roi, nos cœurs débordent aussi de joie en vous entendant ! Que les dieux en soient loués ! Voici la première faveur que nous vous demandons et que vous nous devez. En tant qu’humbles serviteurs des dieux, les richesses de ce monde ne sauraient pas plus nous corrompre qu’elles ne sauraient corrompre votre auguste personne. Nous n’avons que faire du pouvoir et du prestige qu’elles procurent, et nous les utilisons seulement pour venir en aide aux misérables. C’est pourquoi nous, les prêtres, vous demandons d’être reconnus comme organisme de charité, et d’être exemptés de toutes formes d’impôt ou de taxes. Nous n’en pourrons que mieux soulager les maux des misérables. »

Malgré les murmures des courtisans et un pincement au cœur, le roi accorda aux prêtres cette première faveur.

Alors un autre grand prêtre s’adressa ainsi au roi : « Ô grand roi, nos cœurs débordent de joie en vous entendant ! Que les dieux en soient loués ! Voici la deuxième faveur que nous vous demandons et que vous nous devez. Afin de pouvoir construire des monuments à la gloire des dieux et de soulager les maux des misérables, nous réclamons le droit de collecter une forme d’impôt, qu’on appellera dîme. »

Malgré les murmures des courtisans et un pincement au cœur, le roi accorda aux prêtres cette deuxième faveur.

Alors un autre grand prêtre s’adressa ainsi au roi : « Ô grand roi, nos cœurs débordent de joie en vous entendant ! Que les dieux en soient loués ! Voici la troisième faveur que nous vous demandons et que vous nous devez. Afin d’avoir pour seuls maîtres les dieux et de pouvoir leur vouer notre existence tout entière, nous réclamons la fin de toute ingérence du pouvoir royal dans les affaires des prêtres. Car le pouvoir terrestre ne doit-il pas reconnaître la suprématie du pouvoir céleste ? »

Les clameurs des courtisans résonnèrent dans toute la salle d’audience, et le roi grinça des dents sans répondre.

Le premier grand prêtre reprit la parole, faisant taire les courtisans d’un geste impérieux : « Ô grand roi, comment pouvez-vous hésiter à vous soumettre à la volonté des rois des cieux après avoir prêté serment devant cette assemblée ? Honte à vous ! Si vous persistez, maudit vous serez ! Puissent les dieux vous abandonner et venir en aide à vos sujets révoltés dans leurs efforts de se donner un roi qui respecte les dieux ! Puissiez-vous brûler éternellement en enfer ! »

Après quelques instants de lourd silence, le roi Minos accepta, bien conscient qu’il avait tout à perdre si les prêtres se rangeaient du côté des insurgés, mais en se promettant de leur rendre la monnaie de leur pièce à la première occasion.

Tout de joie, le premier grand prêtre s’adressa ainsi à Minos : « Ô grand roi, puissiez-vous être éternellement bénit ! Que la lumière divine vous guide ! Que votre règne soit prospère et dure encore cent ans ! Ô grand roi, bénit soyez-vous ! »

À partir de ce moment, les grands prêtres commencèrent à enseigner la nouvelle vérité que les dieux venaient de leur révéler.

La naissance du Minotaure

Dix années passèrent. La population crétoise continuait toujours de s’accroître et les terres agricoles, pour produire toujours plus de blé, avaient besoin de toujours plus d’engrais. Les bébés difformes devenaient de plus en plus fréquents, et les tumeurs malignes proliféraient. Obéissant aux exhortations des prêtres, les sujets du roi Minos supportaient patiemment les épreuves que leur envoyaient les dieux pour gagner leur ciel. Très rarement se débarrassaient-ils d’un petit monstre dont ils avaient la charge, et presque jamais ne mettaient-ils fin à leurs propres jours quand ils avaient un ou plusieurs cancers, car c’était là se condamner aux feux de l’enfer. Accablés sous le poids de ces nouvelles peines devant leur ouvrir les portes du ciel après leur mort, de même que par celui des nouvelles redevances dues au roi et aux prêtres, les sujets du roi Minos ne pensaient plus à se révolter. Ils n’en avaient ni le temps ni l’énergie. Quant aux prêtres et aux rois Minos lui-même, leurs coffres étaient pleins à craquer de pièces d’or, d’émeraudes, de rubis, de saphirs et de diamants, et les dépenses les plus folles n’y changeaient rien.

Le roi Minos était malgré tout inquiet. Il avait seulement deux filles et pas d’héritier mâle. Grande fut donc sa joie quand la reine Pasiphaé lui annonça qu’elle était enceinte, et quand les devins proclamèrent unanimement que le nouveau-né serait un garçon. Les mois passaient et le ventre de la reine ne cessait de grossir. Décidément ce bébé serait un colosse, et le roi s’en réjouissait.

Vint le jour où les contractions commencèrent. Quelle ne fut pas la surprise de la sage-femme quand elle aperçut deux énormes cornes sortir des entrailles de la reine. Celle-ci poussait de toutes ses forces, en poussant des cris déchirants. Rien à faire : le bébé était coincé. La sage-femme demanda à une servante de lui prêter main-forte. Chacune d’entre elles saisit une corne à deux mains, et après quelques heures de dur labeur, elles réussirent à faire sortir la tête du bébé, qui s’avérait être une tête de taureau. Après avoir repris leur souffle, elles recommencèrent le même manège, mais sans obtenir le moindre résultat, les épaules du bébé étant trop larges pour la porte par laquelle on voulait le faire entrer dans le monde. Le bébé mugissait sans trêve, et la reine perdait beaucoup de sang et s’affaiblissait. La sage-femme eut la présence d’esprit de faire appeler Dédale et Icare, qui eurent tôt fait d’enchaîner la reine à son lit et d’attacher solidement deux cordes aux cornes du bébé, lesquelles ils firent passer dans un ingénieux système de poulies. Le bébé fut extrait avec un minimum de force, mais les cris de la reine furent entendus dans toute l’île de Crète. Le bébé et la reine survécurent tous les deux. C’est ainsi que Minos put se considérer l’heureux papa d’un bébé de quatre-vingt-dix kilogrammes, mi-homme et mi-taureau. On l’appela Astérion, mais les servantes du palais le surnommèrent le Minotaure.

À partir de ce jour, Minos prit en haine Dédale et Icare pour avoir sauvé Pasiphaé et Astérion. Il aurait de beaucoup préféré qu’ils les laissent tous les deux mourir, au lieu de lui infliger la honte d’être le père d’un enfant à tête de taureau.



Le banquet des grands prêtres

Le Minotaure grandit très rapidement, en raison d’une concentration anormalement élevée d’engrais dans son sang et dans sa chair. Il devint adulte en quelques semaines, en mangeant soixante-quinze kilogrammes de viande rouge par jour, et atteignit la taille impressionnante de trois mètres et cinquante-deux centimètres. Comme il pillait les cuisines et terrorisait les courtisans, le roi jugea bon de le faire enfermer dans les oubliettes de son palais. Il ne fallut pas moins de soixante-seize soldats pour le maîtriser.

Malgré tous les efforts faits pour tenir secrète l’existence du Minotaure, les sujets du roi Minos eurent tôt fait d’en être informés. Ses espions apprirent même au roi que les prêtres profitaient de l’occasion pour les exciter contre lui, par exemple en affirmant que si la reine avait accouché d’un monstre à tête de taureau, c’était parce que les dieux voulaient punir le roi de son orgueil démesuré et du luxe outrancier dans lequel il vivait. Certains allaient même jusqu’à raconter, quand ils étaient en chaire, que la seule manière pour Minos de regagner la faveur des dieux était de payer la dîme comme ses sujets. Le roi contint sa fureur et invita les principaux grands prêtres à un banquet, question de les honorer, comme ils le méritaient, en tant qu’humbles serviteurs des dieux.

Le soir venu, les quatre grands prêtres qui avaient pris la parole lors du concile ayant eu lieu dix ans plus tôt, devenus trop gras pour marcher, arrivèrent au palais dans de luxueuses chaises à porteurs. Minos les accueillit chaleureusement et les conduisit à la salle de banquet, où se trouvaient des cratères remplis de vin de Samos et des plats débordant d’olives, de figues, de châtaignes, de gâteaux au miel, de grillades de bœuf, de grives rôties, de côtes de chevreau, de museaux de cochon, de tripes de marcassin, de foies d’ours, de queues de renard, d’ailerons de dauphin, de tendons de lion, d’oreilles d’éléphant, de cous de girafe, etc. Une fois que les grands prêtres se furent goinfrés, Minos s’adressa à eux en ces termes : « Ô grands prêtres, vous n’ignorez pas mon malheur, j’en suis certain. Hélas ! j’ai encore besoin de votre divine sagesse. Que dois-je faire d’Astérion, mon fils monstrueux, celui qu’on appelle le Minotaure ? Le peuple raconte que cette honte est un châtiment des dieux qu’il me faut supporter avec la même patience qu’eux, et dont la fonction est de m’exhorter à l’humilité et à l’abnégation. Mais je suis un roi et non un vulgaire va-nus-pieds ! L’humilité et l’abnégation me vont très mal, à moi qui ai la pénible obligation de gouverner les hommes. Qu’avez-vous à me conseiller ? Qu’est-ce que les dieux attendent de moi ? »

Le premier grand prêtre, ne se donnant même pas la peine de dissimuler un sourire malicieux, lui répondit ceci : « Poséidon m’est apparu en songe et m’a communiqué un message pour vous. Mais il m’a interdit de vous en faire part avant que vous juriez d’accorder aux humbles serviteurs des dieux trois faveurs de leur choix. » Après que Minos eut juré par Zeus qui aime manier la foudre, par Héra aux yeux de vache, par Poséidon qui fait trembler la terre, par Hadès qui enrichit, par Hermès aux paroles trompeuses, par Athéna aux yeux pers, par Apollon qui vise loin, par Artémis l’accoucheuse, par Déméter qui préside aux récoltes, par Héphaïstos le boiteux, par Aphrodite victorieuse, par Arès souillé de sang, par Dionysos qui aime la chair crue, par Momos à la langue acérée et par Priape à l’érection perpétuelle, qu’il en serait ainsi, le grand prêtre poursuivit : « Voilà ce que m’a dit Poséidon. Les dieux ont fait naître le Minotaure pour servir de justicier en cette terre d’iniquités, c’est-à-dire pour dévorer ceux de vos sujets qui ne se soumettent pas inconditionnellement à votre volonté. Pour ce faire, ils ont rendu la reine votre épouse amoureuse d’un magnifique taureau blanc, avec lequel elle s’est accouplée en se cachant à l’intérieur d’une vache de bois qu’elle a demandé à Dédale de fabriquer. Ainsi a été engendré Astérion. Telle est sa mission sur terre. Remerciez les dieux de vous avoir envoyé un tel bourreau pour mettre au pas vos sujets rétifs. » Quand Minos lui demanda ce qu’il devait faire de son fils monstrueux, puisqu’il ne pouvait tout de même pas le faire vivre au Palais, le grand prêtre lui conseilla de faire construire un immense labyrinthe qui lui servirait de prison, et d’y enfermer ses sujets indociles afin qu’ils subissent le châtiment qu’ils méritent. Le roi acquiesça.

Alors le deuxième grand prêtre se leva et s’adressa ainsi au roi : « Ô grand roi, nos cœurs débordent de joie en raison de votre générosité ! Que les dieux en soient loués ! Voici la première faveur que nous vous demandons et que vous nous devez. Afin de pouvoir construire des monuments à la gloire des dieux et de soulager les maux des misérables, nous réclamons de vous que vous payiez la dîme comme vos sujets. »

Le roi accepta de bon gré.

Alors le troisième grand prêtre se leva et s’adressa ainsi au roi : « Ô grand roi, nos cœurs débordent de joie en raison de votre générosité ! Que les dieux en soient loués ! Voici la deuxième faveur que nous vous demandons et que vous nous devez. Nous réclamons de vous que vous adoptiez des lois pour punir le blasphème et l’impiété, question de montrer à vos sujets que vous êtes aussi un humble serviteur des dieux, et qu’on ne plaisante pas avec eux. »

Le roi accepta de bon gré.

Alors le quatrième grand prêtre se leva et s’adressa ainsi au roi : « Ô grand roi, nos cœurs débordent de joie en raison de votre générosité ! Que les dieux en soient loués ! Voici la troisième faveur que nous vous demandons et que vous nous devez. Nous réclamons de vous que vous promulguiez un décret selon lequel tous les futurs rois de Crète devront être approuvés par l’assemblée des grands prêtres, afin de pouvoir régner au nom des dieux et d’asseoir leur pouvoir sur une base inébranlable. »

Le roi accepta de bon gré.

Tout de joie, le premier grand prêtre s’adressa ainsi à Minos : « Ô grand roi, puissiez-vous être éternellement bénit ! Que la lumière divine vous guide ! Que votre règne soit prospère et dure encore cent ans ! Ô grand roi, bénit soyez-vous ! »

Minos leur sourit avec amabilité et les congédia ainsi : « La lune s’est levée depuis déjà plusieurs heures et la ville n’est pas sûre la nuit. Ô grands prêtres, accordez-moi l’honneur de vous héberger en mon palais. » À ce moment, huit grands gaillards armés de pied en cap entrèrent dans la salle de banquet et saisirent les invités du roi, pour ensuite les précipiter au bas d’un étroit escalier de pierre où ils roulèrent comme des tonneaux, et les jeter dans le cachot du Minotaure, lequel ne fit d’eux qu’une bouchée, car il ne s’était rien mis sous la dent depuis trois jours.

Le vol d’Icare

Le roi Minos suivit les conseils du grand prêtre, fit connaître par une proclamation royale la raison d’exister du Minotaure, et ordonna à Dédale de construire un labyrinthe inextricable dans lequel on enfermerait le monstre et aussi tous les sujets indociles, pour qu’ils soient dévorés vivants. L’ingénieur refusa d’abord de se prêter à un dessein aussi horrible, mais on eut tôt fait de le faire changer d’idée en le menaçant de faire de lui le prochain repas du Minotaure.

Quant aux prêtres, ils protestèrent vivement de la disparation de leurs chefs, jamais revenus du palais royal. Quand ils virent que Minos avait pris la décision de les ignorer, ils tentèrent de soulever ses sujets contre lui. Mais comme ces derniers avaient été habitués par ces mêmes prêtres à vivre dans l’obéissance la plus complète, ils ne les secondèrent pas. Le roi, en guise de représailles, fit arrêter plusieurs prêtres et les donna en pâture au Minotaure. À partir de ce moment, les autres se tinrent tranquilles.

Quelques mois plus tard, quand la construction du Labyrinthe fut complétée et que le Minotaure y fut emprisonné, la première chose que fit Minos fut d’y faire enfermer secrètement Dédale et son fils Icare. Car, sans compter qu’il craignait toujours qu’ils ne révèlent à ses sujets la véritable cause de la difformité des bébés crétois et des cancers sans nombre, et aussi qu’ils ne divulguent les plans du Labyrinthe, il ne leur avait jamais pardonné d’avoir mis au monde son fils monstrueux.

La construction était tellement parfaite que Dédale lui-même ne parvenait pas à s’y orienter. Après s’être abandonné quelque temps au désespoir, il remarqua les vautours et les corbeaux qui tournoyaient au-dessus d’eux ou qui s’étaient perchés sur les murs du Labyrinthe, dans l’attente de se nourrir du peu que le Minotaure laisserait d’eux après avoir assouvi sa faim. D’un habile jet de pierre, il tua un corbeau. Il demanda à Icare d’en faire autant. Avec les plumes de ces oiseaux, et avec la colle obtenue en faisant bouillir leurs os réduits en poudre, il fabriqua des ailes pour Icare. Quand celles-ci furent terminées, il s’adressa ainsi à son fils : « Icare, je suis trop vieux pour entreprendre ce vol, et les mets de la cour m’ont rendu trop gras. Regarde-moi ce bedon ! Prends donc ton envol sans avoir de regrets pour moi ! Puisses-tu réussir à fuir cette île maudite ! Puisses-tu trouver une autre terre où toi et tes descendants pourrez vivre libres et heureux ! Mais d’abord un conseil : ne vole pas trop haut, car l’air se raréfie et se refroidit avec l’altitude. Passé une certaine altitude, aucun homme ne peut respirer et ne peut survivre à la température glaciale. Va, Icare, envole-toi et ne regarde pas derrière toi. »

Icare prit son envol. N’ayant rien connu d’autre que la captivité, il était timoré, et la vie confortable du palais l’avait ramolli. Il prit donc peur dès qu’il commença à prendre un peu d’altitude, et d’ailleurs cela le fatiguait de lutter contre la gravité. Il eut donc tôt fait de se convaincre que c’était sagesse de voler juste au-dessus des vagues. Mais un énorme poisson, qui le prit pour une grosse mouche, bondit hors des flots et l’avala tout rond.