Le grand désarmement

L’élection de Mister Goodfellow

Le ****** était reconnu partout dans le monde comme un des principaux flambeaux de la démocratie. Non seulement ses institutions incarnaient les idéaux démocratiques de justice, d’égalité et de liberté, mais il envoyait aussi sans compter des contingents de milliers de soldats participer à des missions de maintien de la paix dans l’autre hémisphère. Le taux de criminalité y était parmi les plus faibles du monde entier. Sans compter que les citoyens ****** avaient un des meilleurs niveaux de vie de la planète, étaient parmi les plus scolarisés et bénéficiaient de services sociaux de qualité. Bref, c’était une époque de grande prospérité pour le ******, et les citoyens de ce grand pays avaient de quoi être fiers.

On ne s’étonnera pas que quand le temps fut venu d’élire à nouveau les membres de l’Assemblée législative et le Chef suprême de l’État, les regards du monde entier étaient tous tournés vers le ******. Le Parti du Centre, grâce au financement obtenu de riches philanthropes et au soutien des principaux médias, mena une campagne électorale éblouissante et remporta les élections avec 35,7 % des suffrages, ce qui lui permit d’obtenir la majorité parlementaire avec 71 sièges sur 135. Mister Goodfellow, qui avait remporté la course à la chefferie dudit parti quelques mois plus tôt, fut par le fait même proclamé Chef suprême de l’État. Tous les Chefs suprêmes des autres États démocratiques se réjouirent de son élection et s’empressèrent de lui présenter leurs félicitations.

Le discours d’investiture de Mister Goodfellow

Après avoir choisi tous ses ministres parmi les membres élus de son parti politique, conformément à la tradition politique ******, Mister Goodfellow fut investi avec eux des pleins pouvoirs. À cette occasion, il s’adressa ainsi aux citoyens ****** :

« Mesdames et messieurs les ministres et les journalistes, citoyennes et citoyens,

Au début de cette législature, il me faut assumer la tâche de rassembler une équipe ministérielle bien soudée autour d’un programme politique fort, à la hauteur des problèmes auxquels est actuellement confrontée notre société démocratique. Dans ce discours, je veux vous exposer avec sincérité et loyauté l’un de ces problèmes – à mon avis le plus grand de tous –, ainsi que la manière dont je m’efforcerai de le résoudre, conformément aux idéaux démocratiques que nous, dirigeants et citoyens, partageons tous.

L’ère du nationalisme, durant laquelle on demandait aux citoyens de donner leurs vies pour leur pays dans de grandes guerres fratricides, est heureusement terminée. Voilà des décennies que le ****** et les autres États démocratiques n’ont pas connu la guerre sur leur territoire. La paix règne pour ces États qui, écoutant enfin la voix de la raison et celle du cœur, ont mis fin à leurs visées expansionnistes. Il n’est plus question, pour les citoyens, de mourir dans des tranchées ou sous les bombes ennemies, soit pour servir les ambitions d’un tyran, soit pour s’opposer à elles, selon l’endroit où le sort les a fait naître. Les peuples et leurs dirigeants se sont assagis et ont appris des erreurs du passé. En situation de conflit entre États, les menaces ont été remplacées par le dialogue, et le recours à la force militaire a été remplacé par le recours à des pressions diplomatiques et à des sanctions économiques. Bref, à la barbarie a succédé la civilisation. Heureuse époque que la nôtre !

Pourtant, il nous reste encore beaucoup de travail à faire, car des vestiges du passé demeurent. C’est notre devoir de les faire disparaître, de nous en libérer complètement et définitivement, afin de pouvoir vivre librement dans une société où la violence n’aura plus sa place, comme nous en rêvons tous, assurément. Il est honteux qu’à l’époque où les nations unissent leurs efforts pour construire des stations spatiales, où la science médicale est sur le point de vaincre le cancer, où les frontières ont été ouvertes afin de permettre la libre circulation des êtres humains, et où les droits de l’homme constituent la norme morale universellement reconnue, que notre État – pourtant démocratique et donc foncièrement pacifique – oblige tous les citoyens de sexe masculin à faire un service militaire de trois ans et à participer à deux semaines d’entraînement militaire obligatoire par année. Qu’attendons-nous pour mettre fin à cette pratique d’un autre âge, laquelle est non seulement inutile mais aussi nuisible, à la fois pour les citoyens appelés à servir dans l’armée et pour la société dans son ensemble ? Quel exemple donnons-nous aux générations futures et aux États non démocratiques ? Comment cette obligation de se soumettre à la discipline militaire peut-elle être compatible avec la liberté – sacrée pour nous – des jeunes hommes, qui sont aussi des citoyens, ne l’oublions pas ? Quelles sommes d’énergie, de temps et d’argent sont-elles ainsi perdues pour notre société, puisque les jeunes hommes intègrent plus tard le marché du travail en raison de leur service militaire, et pendant tout ce temps ne contribuent pas à la prospérité collective ? Car à notre époque où le commerce entre les nations civilisées a remplacé la guerre, le devoir des citoyens n’est plus de se battre pour leur patrie, mais de faire leur part pour que leur pays se démarque de ses concurrents sur le marché international.

Hélas, il existe encore des pays en voie de développement où les valeurs démocratiques ne sont pas reconnues, ou ne le sont pas encore suffisamment. Des tyrans oppriment les peuples qu’ils gouvernent, font massacrer l’opposition démocratique, provoquent des guerres civiles en persécutant les minorités religieuses ou ethniques, ou envahissent les territoires de leurs voisins, pour s’approprier leurs ressources naturelles, ou pour mettre fin aux quelques pas timides qu’ils faisaient vers la démocratie, et empêcher qu’ils donnent l’exemple aux autres opprimés. Le ****** a par conséquent le devoir de se donner les moyens de remplir ses obligations humanitaires sur la scène internationale, comme il a d’ailleurs toujours su le faire jusqu’à présent. Les soldats de profession étant les seuls, en raison de leurs compétences et de leur expérience, à être aptes à accomplir ces missions de maintien de la paix – qui sont très dangereuses et qui demandent un grand savoir-faire –, je m’engage personnellement à financer la professionnalisation et la modernisation de l’armée ******.

Ainsi le ****** sera à la hauteur des attentes de ses partenaires internationaux, mais aussi des peuples opprimés et des minorités persécutées ! Ainsi nous pourrons être fiers d’être ****** comme jamais nous ne l’avons été !

L’adoption du projet de loi 1 sur l’abolition de la violence et la promotion de la paix et de la démocratie par l’Assemblée législative

À peine une semaine plus tard, Mister Goodfellow demanda à Mister Trustworthy, Ministre de la Défense, de soumettre à l’Assemblée législative le projet de loi 1 sur l’abolition de la violence et la promotion de la paix et de la démocratie. Ce projet de loi pouvait être comparé à la fois à un mammouth en raison de son volume, et à un ornithorynque en raison de la diversité des objets traités. Les délibérations ne durèrent malgré tout qu’une semaine, car les parlementaires devaient aussi entériner plusieurs autres projets de loi avant les vacances estivales : projet de loi 5 sur la démocratisation de l’éducation, sur la formation d’une main-d’œuvre compétente, sur l’aide financière aux études et sur la libre circulation des êtres humains ; projet de loi 17 sur l’exploitation des ressources forestières et minières, le développement économique du Grand-Nord et les relations avec les minorités autochtones ; projet de loi 39 sur le virage ambulatoire, sur la création d’unités régionales de gestion des hôpitaux, sur la reddition de comptes en matière de santé, sur la réforme des soins gériatriques et sur la lutte contre les erreurs médicales ; projet de loi 96 sur la lutte contre la corruption dans l’industrie de la construction, sur la moralisation de la vie politique et de la fonction publique, et sur la conception, la construction, l’inspection, l’entretien et la réparation des infrastructures, des routes, des autoroutes, des ponts, des ponceaux et des murs de soutènement publics ; projet de loi 451 sur le développement et la mobilité durables, sur l’électrification des transports, sur l’exploitation, l’exportation, l’importation et la taxation des ressources énergétiques, sur l’agriculture biologique, sur les énergies renouvelables et sur l’extraction du gaz de schiste par fracturation hydraulique ; projet de loi 1029 sur les droits d’association syndicale, de manifestation, de grève et de gérance, et sur la réforme des Normes du travail de la Charte des droits et libertés de la personne ; projet de loi 3032 sur la courtoisie au volant, sur la lutte contre l’intimidation, la rage au volant et la violence dans le métro, sur l’ouverture à l’Autre, sur l’utilisation de l’écriture inclusive dans les institutions publiques et parapubliques, sur la lutte contre la misogynie, l’homophobie, la transphobie, l’islamophobie, l’antisémitisme, le racisme et la culture du viol, et sur l’interdiction du vouvoiement ; etc.

À lui seul, le projet de loi 1 sur l’abolition de la violence et la promotion de la paix et de la démocratie comptait 806 pages, sans compter les 41 rapports d’experts qui se trouvaient en annexe. La veille du début des délibérations, on en envoya une copie par courriel à tous les parlementaires, qui n’eurent pas le temps d’en prendre connaissance.

Le Parti de la Gauche (qui détenait 31 sièges) approuvait l’abolition du service militaire obligatoire, qu’il considérait comme contraire à la liberté et à la dignité du citoyen, et même comme barbare. Cela lui semblait donc un pas dans la bonne direction. Néanmoins, il critiquait vivement la professionnalisation croissante de l’armée et l’augmentation de son financement, ce qui ne lui semblait pas compatible avec la promotion de la paix mondiale et la coopération entre les peuples, puisque cette armée pourrait très bien servir à défendre les intérêts impérialistes de la bourgeoisie à l’étranger, et ce, aux frais des prolétaires. Il tenta d’obtenir qu’on amende le projet de loi pour y fixer un maximum aux dépenses et aux effectifs militaires, et pour y inscrire des conditions strictes réglant les interventions militaires à l’étranger. Ces amendements furent tous rejetés puisque le Parti du Centre détenait à lui seul la majorité des sièges, sans compter que la majorité du Parti de la Droite se rallia à lui sur ce point.

Le Parti de la Droite, quant à lui, détenait 33 sièges. Bien qu’il approuvât – à part quelques rares exceptions – le financement et la modernisation de l’armée professionnelle, plusieurs dans ses rangs s’opposaient à l’abolition du service militaire obligatoire. Non seulement ils considéraient que les citoyens avaient pour devoir de se battre pour leur patrie si cela s’avérait nécessaire, mais ils affirmaient aussi que la discipline militaire était une excellente manière d’inculquer aux futurs travailleurs le respect de l’autorité, ce qui était très important puisque les parents avaient renoncé à leur rôle de figures d’autorité. Selon ces parlementaires, c’était là un investissement d’énergie, de temps et d’argent qu’il fallait être prêt à faire pour avoir par la suite des travailleurs assidus ; ce qui ne manquerait pas de rapporter une fois que ceux-ci auraient été intégrés au marché du travail. Les journalistes s’indignèrent. Ces parlementaires furent qualifiés de sales fascistes par les députés du Parti de la Gauche et du Parti du Centre, et même par une partie des Députés du Parti de la Droite. Choqué par ces propos odieux, le Parti de la Gauche décida – malgré ses réserves – de se rallier au Parti du Centre et à l’aile modérée du Parti de la Droite pour s’opposer à la menace fasciste ; et ce, sans rien demander en échange, puisqu’en fait le Parti du Centre, qui contrôlait l’Assemblée législative, n’avait pas besoin de son appui.

Enfin quelques individus et groupuscules marginaux, qui n’étaient pas représentés à l’Assemblée, parvinrent à se faire entendre tant bien que mal. Ils prétendaient que l’État entendait ainsi s’arroger le monopole de la violence, et priver les citoyens de tout moyen de se défendre ou de résister, afin de pouvoir n’en faire qu’à sa tête, sans être inquiété. Les journalistes eurent tôt fait de montrer que ces individus et ces groupuscules ne reconnaissaient pas la légitimité du pouvoir des dirigeants pourtant élus démocratiquement, c’est-à-dire qu’ils étaient soit des fascistes prêts à prendre le pouvoir par les armes s’ils en avaient les moyens, soit des militants d’extrême-gauche susceptibles de pratiquer l’action directe. Plusieurs furent inquiétés par les forces de l’ordre, soucieuses de jouer leur rôle de gardiennes de la démocratie. Certains de ces dissidents jugèrent sages de se taire ou même de se rétracter, alors que d’autres tâchèrent d’entrer dans la clandestinité pour préparer quelque sale coup, sans grand succès puisqu’ils s’étaient déjà fait repérer.

C’est ainsi que fut adopté avec une majorité écrasante le projet de loi 1 sur l’abolition de la violence et la promotion de la paix et de la démocratie, sans qu’on puisse prendre connaissance de la totalité de son texte.

Le désarmement (phase 1)

Comme il était évident que ce projet de loi allait être adopté, et afin d’éviter les lenteurs administratives que ne manqueraient pas de critiquer les journalistes et les citoyens, la Ministre de la Sécurité publique, une dénommée Mistress Careful, grâce au bon travail de son Sous-Ministre, un dénommé Mister Farsighted qui avait commencé à préparer le terrain depuis quelques années, fit prendre rapidement des mesures pour faire appliquer efficacement les aspects moins connus de la nouvelle loi. En effet, on mit en application une imposante réglementation pour interdire ou restreindre la possession et l’utilisation des armes à feu automatiques et semi-automatiques et des armes de poing par les civils. Les citoyens n’ayant plus à participer à la défense du pays, pourquoi donc devraient-ils avoir en leur possession de telles armes à feu et en connaître le maniement ? Privés de cette bonne raison, ceux qui revendiquaient le droit d’avoir en leur possession ces armes et de s’exercer à leur maniement n’avaient-ils pas des motivations fort suspectes, comme l’ont fait remarquer à juste titre plusieurs éditorialistes et animateurs de « talk-show » ? Les groupes organisés de possesseurs d’armes à feu à autorisation restreinte ou prohibées, qui sont de véritables milices, furent prises à partie par les médias et harcelées par la justice, quelles que fussent leurs tendances politiques ou idéologiques, et même si leurs membres disposaient des permis exigés par la loi. Même ceux qui avaient servi dans l’armée pendant sept ans, et qui disposaient par conséquent du droit de conserver leurs armes de service, se virent retirer ce droit pour certaines d’entre elles, et se firent imposer des conditions très dissuasives pour les autres.

Néanmoins un mouvement de contestation s’organisa, et des manifestations se déroulèrent dans les grandes villes ******. Les forces policières tentèrent de disperser les manifestants, qui résistèrent : il y eut des blessés des deux côtés. Les journalistes condamnèrent unanimement les comportements violents des émeutiers. Certains affirmèrent même que ces émeutes, si on n’y mettait pas fin rapidement, pouvaient mener à des tentatives de coups d’État. La majorité des citoyens réclama donc qu’on prenne les mesures qui s’imposent contre les émeutiers. Fort de cet appui, mais craignant une escalade et même l’utilisation d’armes à feu contre les policiers, les autorités décidèrent de procéder à l’arrestation préventive des leaders et des individus radicalisés, et ordonnèrent d’utiliser contre la masse des émeutiers l’imposant arsenal d’armes de contrôle des foules : gaz lacrymogènes, grenades assourdissantes, canons à eau, balles de caoutchouc, etc. Il y eut quelques milliers d’arrestations à travers le pays, et presque tous furent condamnés à une forte amende, alors que d’autres furent condamnés à quelques mois ou à quelques années de prison pour avoir commis des actes violents contre les forces policières et avoir troublé l’ordre public. C’est ainsi que l’ordre fut rétabli et que la sécurité des citoyens fut assurée, afin qu’ils pussent continuer à vaquer paisiblement à leurs occupations et à contribuer vaillamment à la prospérité collective.

La tuerie de l’Université du ******

Le premier mandat de Mister Goodfellow en tant que Chef Suprême de l’État tirait déjà à sa fin. Il aurait pu se réjouir de ce que son équipe et lui avaient accompli – le service militaire obligatoire appartenait au passé et la société était en voie de démilitarisation, conformément à la volonté du peuple – si un terrible événement, dont on se rappelle encore aujourd’hui avec effroi, ne s’était malheureusement produit justement à ce moment : la tuerie de l’Université du ******, au cours de laquelle 19 femmes furent tuées et 12 autres personnes furent blessées. Le choc fut grand pour toute la société ******.

Lors d’une conférence de presse, Mister Goodfellow s’adressa ainsi à tous les citoyens ****** :

« Chères concitoyennes, chers concitoyens, aujourd’hui est un jour sombre pour toute la société ******. Je tiens d’abord à présenter mes condoléances aux familles des jeunes femmes tuées dans cet horrible massacre. Qu’elles sachent que moi et mes ministres, bien que nous ne puissions plus rien pour les victimes, reconnaissons notre part de responsabilité. Nous pensions en avoir fait assez pour lutter contre la violence, et nous nous sommes trompés. Ce terrible événement en est la preuve incontestable. Car si nous avions aussi cherché à réglementer davantage l’achat et la possession des armes de chasse, cet événement horrible ne se serait probablement pas produit, et ces jeunes femmes seraient toujours vivantes. Je présente donc mes excuses aux proches de ces innocentes victimes et je leur demande humblement de m’accorder leur pardon. Je demande aussi à tous les citoyennes et citoyens ****** de m’accorder leur confiance pour encore 4 ans, afin de me donner l’occasion de corriger mon erreur, et de tout faire ce qui est possible pour que cela ne se reproduise plus jamais. Car nous méritons tous de vivre dans une société où la violence n’aura plus sa place. Maintenant recueillons-nous et gardons le silence pendant une minute en l’honneur des victimes. »

Mistress Allworthy, Ministre de la Condition féminine, prit ensuite la parole :

« Je tiens moi aussi à exprimer toute ma sympathie pour les familles touchées par cette effroyable tragédie. Qui aurait pu croire que cela aurait pu arriver dans notre beau pays, pourtant connu pour son taux d’homicides particulièrement faible et ses mœurs pacifiques ! Nous pensions que la violence n’avait plus sa place chez nous, mais nous nous sommes trompés, et même gravement trompés. La violence existe encore chez nous, dans le cœur de certains d’entre nous, et qui sait quand elle peut resurgir ! C’est qu’on ne peut pas mettre fin à des millénaires de violence masculine et barbare en un tourne-main ! Hélas ! ce sont des femmes qui ont payé le prix de cette violence comme toujours. Ce n’est pas seulement un acte abominable qui a été commis contre les femmes : c’est un crime immonde qui a été commis contre la Femme.

A-t-on jamais vu une femme commettre une acte aussi atroce ? Pas ici ! Pas chez nous ! Et j’ose croire que cela n’arrivera jamais. Il faut voir dans ce crime un vestige de la société patriarcale à laquelle nous, les femmes et les féministes, cherchons à mettre fin. Notre message en est un de paix, de bonne entente, de mieux-être, de collaboration et de conciliation. C’est seulement quand les femmes auront pris la place qui leur revient de droit dans les fonctions importantes que les choses changeront, que le patriarcat disparaîtra complètement, qu’on ne cherchera plus à régler les conflits par la violence, que les femmes ne seront plus les victimes de crimes monstrueux, et qu’une ère de civilisation commencera enfin. Et alors la possession d’armes à feu ne sera pas seulement interdite, mais sera aussi considérée comme inutile, absurde et immorale dans un contexte où il n’y a plus de guerres, et où plus personne ne chasse pour se nourrir, à part des mâles rétrogrades et attardés jouissant de la mort et de la souffrance des animaux. Faisons toutefois une exception pour les minorités amérindiennes, puisque la chasse fait partie de leurs traditions ancestrales et de leur identité culturelle. Car il faut respecter les droits des minorités et les autres cultures, et faire preuve d’ouverture à l’égard de l’Autre. 

Chères citoyennes et chers citoyens, donnez-nous l’occasion de mener à terme notre beau projet, celui d’un ****** sans violence, d’un ****** de la conciliation, d’un ****** de la gentillesse ! Unissez vos efforts à ceux de Mister Goodfellow et de son équipe ! Donnez-nous votre confiance pour encore quatre ans ! Tout ce qu’il faut pour changer le monde, c’est votre appui ! »

La réélection de Mister Goodfellow

Encore une fois, les regards du monde entier étaient tous tournés vers le ******. Le Parti du Centre, toujours financé par de riches philanthropes et soutenu par les principaux médias, mena une autre campagne électorale éblouissante et remporta les élections avec 39,2 % des suffrages, ce qui lui permit d’obtenir la majorité parlementaire avec 76 sièges sur 135. Mister Goodfellow fut par le fait même proclamé Chef suprême de l’État pour une deuxième fois. Tous les Chefs suprêmes des autres États démocratiques se réjouirent de son élection, et s’empressèrent de lui présenter leurs félicitations.

Quelques minutes après sa victoire, Mister Goodfellow – visiblement très ému – s’adressa ainsi aux médias :

« Chers citoyens, chères citoyennes, aujourd’hui vous avez envoyé un message d’espoir à tous les habitants de la Terre. Bien que nous vivions sans le moindre doute à une époque caractérisée par l’individualisme galopant, par le cynisme le plus effronté, par l’indifférence au mal et par la banalisation de la violence, vous avez eu le courage de vous opposer à ces maux en manifestant votre adhésion à notre programme politique. Nous ne vous décevrons pas ! Nos idéaux humanistes l’emporteront ! La violence disparaîtra ! »

L’adoption du projet de loi 1 sur le bien-être et la sécurité des citoyens, et sur la réforme de la loi sur l’abolition de la violence et la promotion de la paix et de la démocratie par l’Assemblée législative

Mistress Allworthy fut nommée Ministre de l’Éducation et de la Sensibilisation ; Mistress Careful, Ministre des Institutions démocratiques et de la Pédagogie politique ; Mister Trustworthy, Ministre de la Sécurité publique et de la Prévention ; Mister Braveheart, Ministre de la Défense nationale et de la Libération des Peuples opprimés ; Mister Mostlawful, Ministre de la Justice et des Accommodements raisonnables ; Mistress Loving, Ministre de la Santé et des saines Habitudes de Vie ; Mistress Caring, Ministre de la Condition féminine, des Communications et de la Culture ; Mister Eventempered, Ministre des Affaires étrangères et de l’Exportation de la Démocratie ; etc.

Comme venait d’être publiée une étude établissant une forte corrélation entre la possession d’armes de chasse et le taux de suicide à l’aide d’armes à feu, comme les agences de renseignement déjouèrent plusieurs attentats impliquant l’utilisation d’armes de chasse, comme on portait atteinte à la vie, à la santé et au bien-être des citoyens d’une foule de manières, la situation était critique. Il fallait intervenir au plus vite pour endiguer ce fléau. C’est pourquoi tous les ministres, aidés par une armée d’experts et de bureaucrates, élaborèrent un projet de loi mammouthorynque, lequel contenait, entre autres, des articles dont la teneur consistait à :

  • Exiger une enquête de sécurité, un examen psychiatrique et la réussite d’un cours théorique et pratique sur les règles de sécurité pour toutes les personnes détenant ou désirant détenir des armes de chasse, avant d’émettre un permis ;

  • Installer des caméras de surveillance dans tous les lieux publics, aussi bien à l’extérieur qu’à l’intérieur ;

  • Enregistrer toutes les conversations téléphoniques et archiver tous les échanges par messagerie électronique ou sur les réseaux sociaux, pour les soumettre à une analyse sémantique automatisée et minutieuse ;

  • Pister les internautes afin d’identifier les individus susceptibles de radicalisation et d’actes violents en fonction des sites visités et du contenu consulté ;

  • Donner le droit aux juges d’émettre des mandats d’arrestation pour détenir à des fins préventives des individus ayant un profil criminel ;

  • Augmenter les contrôles de sécurité dans les aéroports, les autobus, les métros, les centres commerciaux, les institutions d’enseignement, les stades sportifs et les salles de spectacle ;

  • Réglementer la violence à la télévision, dans les films et dans les jeux vidéos ;

  • Lutter contre l’intimidation et toutes les formes de harcèlement en milieu scolaire et dans les milieux de travail ;

  • Fournir des thérapies aux adultes et aux enfants victimes de violence physique ou verbale ;

  • Fournir des thérapies aux adultes et aux enfants ayant des comportements agressifs ;

  • Favoriser le dialogue entre les différentes communautés identitaires ;

  • Adapter l’application des lois aux convictions profondes des minorités pour éviter la discrimination systémique et l’augmentation des tensions et des violences intercommunautaires ;

  • Punir sévèrement les actes, les propos et les sentiments antisémites et islamophobes ;

  • Rétablir la confiance entre, d’un côté, les citoyens et, de l’autre, les élus et les policiers ;

  • Combattre le tabagisme en l’interdisant dans tous les lieux publics et à 9 kilomètres à la ronde des édifices gouvernementaux, et en organisant des campagnes de sensibilisation sur ses effets délétères, à la fois pour le fumeur et son entourage ;

  • Rendre obligatoire le port du casque pour les cyclistes ;

  • Encourager la pratique régulière d’activités physiques ;

  • Etc.

Ce projet de loi, sans compter la documentation qui y était annexée, comptait 14 562 pages. Comme il fallait passer au vote avant les vacances estivales qui approchaient déjà, certains députés de l’Opposition se sont plaints qu’on ne leur laissait pas le temps de prendre connaissance de ce projet de loi et d’élaborer des amendements. On leur laissa entendre que cela n’avait pas la moindre importance, puisque le parti gouvernemental contrôlait le Parlement par une forte majorité, et que le projet de loi serait nécessairement adopté tel quel ou à peu près. Ce n’était qu’une simple formalité. Néanmoins, une vingtaine de députés du Parti du Centre – les plus jeunes et les moins expérimentés – protestèrent qu’ils voulaient bien faire leur travail et lire attentivement ce sur quoi on leur demandait de voter. Les cadres centristes les rencontrèrent pour leur faire comprendre qu’on ne leur en demandait pas tant, et qu’il leur suffisait d’adhérer à la ligne de parti. Car où irait-on si chaque député n’en faisait qu’à sa tête ? D’ailleurs, leur dit-on, vous n’avez pas le choix de faire ce qu’on vous demande, à moins d’être prêts à sacrifier votre carrière politique. Les plus sages se soumirent à la discipline de parti, alors que les plus têtus persistèrent et joignirent leurs protestations aux députés de l’Opposition. On leur répéta que si jamais ils votaient contre ce projet de loi, on les exclurait du Parti du Centre. Cinq d’entre eux rejoignirent le Parti de la Gauche, qui constituait l’Opposition officielle, et trois autres rejoignirent le Parti de la Droite. Le Parti du Centre détenait maintenant 68 sièges, alors que le Parti de la Gauche et le Parti de la Droite en détenaient respectivement 37 et 30. Les médias firent un scandale de cette impardonnable défection, et Mister Goodfellow était fort embarrassé. En effet, selon une convention constitutionnelle de son pays, son gouvernement serait dans l’obligation de donner sa démission, le Parlement serait dissout, et de nouvelles élections devraient être organisées, si la majorité du Parlement votait contre ce projet de loi portant sur une question cruciale.

Le Cabinet des Ministres fut convoqué en urgence pour gérer cette crise. Quelqu’un proposa de faire preuve de fermeté, car toute concession serait interprétée comme un signe de faiblesse, et alors on perdrait à la fois le contrôle des députés du Parti et celui du Parlement. On trouva que c’était trop risqué, dans les circonstances. Quelqu’un proposa de faire des avances à des députés des autres partis, afin de récupérer ainsi ceux qu’on avait perdus. On trouva que c’était insuffisant. Enfin quelqu’un proposa que Mister Goodfellow rencontre Mistress Dogooder, Cheffe de l’Opposition officielle, dans le but de conclure un accord avec elle. Cet avis fut retenu à l’unanimité.

On ignore ce que se dirent exactement Mister Goodfellow et Mistress Dogooder derrière les portes closes. Chose certaine, la Cheffe de l’Opposition officielle déclara aux journalistes qu’elle avait obtenu qu’on amende le projet de loi pour y ajouter des mesures devant assurer la protection de la communauté LGBT+ contre toutes les manifestations de violence physique, verbale et psychologique. La Gauche n’avait donc plus de raison de s’objecter à ce projet de loi, et elle invita tous les membres de son parti à voter en sa faveur la semaine suivante. La plupart lui obéirent et les autres trouvèrent un prétexte quelconque pour ne pas être présents le jour du vote. Quant aux députés du Parti de la Droite, ils rechignèrent beaucoup, mais ils n’en votèrent pas moins pour ledit projet de loi, à part quelques exceptions. Les mesures sécuritaires pour protéger les citoyens ****** contre les attentats de toutes sortes leur semblaient bien valoir quelques concessions faites à des minorités culturelles ou sexuelles. Car tel était leur sens du devoir.

Le projet de loi fut donc adopté. Tous les élus purent donc partir en vacances l’esprit tranquille. N’avaient-ils pas accompli leur devoir ?

Le désarmement (phase 2)

À partir de ce moment beaucoup de mesures concrètes furent prises pour prévenir la violence sous toutes ses formes, et travailler au noble idéal d’une société sans violence.

Tel que prévu dans la loi, on soumit tous ceux qui voulaient obtenir un permis pour conserver ou acquérir une arme de chasse à une enquête de sécurité scrupuleuse et à un examen psychiatrique rigoureux. Outre le fait qu’une partie non négligeable d’entre eux avait commis des délits mineurs et était donc plus disposée à commettre des crimes violents (comme l’a démontré la criminologie), les psychiatres diagnostiquèrent plusieurs des troubles suivants chez chacun des individus examinés : délire de persécution, paranoïa quérulente, délire mégalomaniaque, trouble bipolaire, dépression psychotique, dépression saisonnière, dépression brève récurrente, trouble dépressif mineur, agoraphobie, phobie sociale, phobie spécifique, anxiété généralisée, trouble obsessionnel compulsif, trouble dissociatif de l’identité, dépersonnalisation, trouble dissociatif non spécifié, dysphorie de genre, schizophrénie, trouble cognitif, trouble schizo-affectif, trouble psychotique bref, psychose hallucinatoire chronique, trouble de l’adaptation, trouble de la personnalité paranoïaque, trouble de la personnalité schizoïde, trouble de la personnalité schizotypique, trouble de la personnalité antisociale, trouble de la personnalité « borderline », trouble de la personnalité histrionique, trouble de la personnalité narcissique, trouble de la personnalité dépendante, trouble de la personnalité obsessionnelle-compulsive (différent du trouble obsessionnel compulsif), addiction aux armes, addiction à la marijuana, addiction à l’alcool, addiction au tabac, addiction au café, insomnie, somnambulisme, trichotillomanie, onychophagie, etc. Comme tout ce beau monde était d’une manière ou d’une autre fou et donc à risque, on refusa toutes les demandes de permis de possession d’armes de chasse, et on obligea les demandeurs à suivre des thérapies et à prendre les produits pharmaceutiques appropriés. Les journalistes virent dans ces diagnostics la confirmation selon laquelle seul un esprit malade peut avoir le désir de posséder une arme à feu dans un contexte où il n’y a plus de guerres, où les policiers sont chargés d’assurer la sécurité de chacun, et où il n’est plus nécessaire de chasser pour subsister, sauf pour des minorités s’efforçant de préserver leur mode de vie ancestral.

D’immenses bases de données furent élaborées par les agences de renseignement afin de dresser le profil socio-économique, psychologique et idéologique des délinquants de toutes sortes, d’identifier les individus correspondants, et de procéder à une surveillance et, au besoin, à des arrestations préventives. Ces bases de données étaient constamment alimentées par les vidéos provenant des caméras de sécurité, par les enregistrements des conversations téléphoniques, par l’archivage de tout ce qui était écrit dans les courriels ou dans les médias sociaux, par les registres des achats effectués par cartes de crédit ou de débit, par le suivi des déplacements faits en voiture, en autobus, en métro, en train, en avion et à pied. Les citoyens qui n’avaient rien à se reprocher n’avaient rien à craindre et donc à cacher. Les agences de renseignement n’en avaient qu’après les meurtriers et les terroristes potentiels, et toutes les informations concernant le reste des citoyens n’étaient pas utilisées par elles et étaient strictement confidentielles.

Les forces policières ne pouvant suffire à assurer la sécurité dans les lieux publics, on eut recours aux services de firmes privées. C’est ainsi que les citoyens ****** purent se sentir toujours en sécurité, où qu’ils aillent : quand ils faisaient leurs courses au supermarché, quand ils assistaient à un concert de musique ou à un match de hockey ou de football, quand ils travaillaient, quand ils étudiaient, quand ils utilisaient les transports en commun, quand ils marchaient dans la rue, quand ils se reposaient à la maison après une dure journée de travail, etc.

Afin d’éduquer les jeunes à la non-violence, on interdit la violence physique, verbale et psychologique dans les films, les émissions télévisées et les jeux vidéos qui leur étaient destinés. On en fit de même pour les films et les émissions diffusées par les chaînes de télévision avant 23 heures, que les mineurs auraient pu regarder, bien que destinés aux adultes. Cette interdiction s’appliquait aussi aux journaux télévisés, aux reportages et aux documentaires historiques, car il fallait à tout prix éviter de troubler les jeunes et de les inciter à la violence en les exposant à des représentations d’actes violents. Toutefois, une clause prévoyait – avec l’autorisation du Conseil supérieur de surveillance et de contrôle des télécommunications – la diffusion d’informations sur des violences commises à l’étranger et exigeant une intervention humanitaire, ce dont le public devait être informé.

On réforma les programmes d’enseignement, notamment ceux d’histoire. On jugea qu’il était inutile et même nuisible d’enseigner l’histoire des guerres, puisque les démocraties occidentales n’avaient pas connu la guerre sur leur territoire depuis 75 ans. Non seulement on troublerait ainsi les enfants, mais on risquerait de ranimer les rivalités, les tensions et les violences entre nations et communautés identitaires. On fit néanmoins une exception pour l’holocauste, afin de ne pas dépasser les bornes, de ne pas enseigner le négationnisme dans les écoles, et d’accomplir le devoir de mémoire.

On embaucha des psychologues dans les écoles, afin de diagnostiquer rapidement les troubles comportementaux chez les enfants. On décida de fournir des thérapies aux enfants qui se bagarrent pendant la récréation, de même qu’à ceux qui sont victimes d’actes violents, d’intimidation et de harcèlement. On en fit autant dans les milieux de travail, mais en y ajoutant des comités de discipline, afin de prendre les sanctions qui s’imposent contre les comportements inappropriés des individus instables envers les collègues et les supérieurs.

On fonda la Commission du dialogue intercommunautaire et de la lutte contre la discrimination. On adopta des lois pour punir les propos susceptibles de blesser les convictions profondes des communautés culturelles et des minorités sexuelles, de constituer une attaque contre leur identité, et par conséquent de leur causer un grave tort moral. À la demande de la Commission, on établit dans les milieux de travail des comités d’éthique bénéficiant d’un pouvoir discrétionnaire afin de lutter efficacement contre la discrimination, de favoriser l’ouverture à l’Autre et de conseiller en matière d’ajustements concertés et d’accommodements raisonnables.

On organisa une campagne de sensibilisation pour faire comprendre aux citoyens ****** que leurs élus agissaient en leur nom et pour leur bien, et ainsi les convaincre de ne pas apporter leur appui à des mouvements de contestation antidémocratiques par définition ; et pour les inciter à s’indigner des violences dont sont victimes les forces de l’ordre quand elles s’efforcent de faire respecter les décisions prises démocratiquement et d’assurer la sécurité des citoyens.

On mit en place une brigade anti-tabagisme chargée d’empêcher les adultes de nuire à la santé des autres et à leur propre santé et de donner le mauvais exemple aux jeunes. On fit une importante campagne de sensibilisation dans les médias, on organisa des ateliers de lutte contre le tabagisme dans les organismes publics et les entreprises. Les fumeurs ne respectant pas la nouvelle législation furent condamnés à payer de fortes amendes et à faire des heures de travail communautaire pour racheter le mal qu’ils avaient fait à la société.

On forma une escouade de promotion des bonnes habitudes de vie, afin d’inciter les gens à faire leur part pour l’environnement et à veiller à leur propre santé et à leur propre sécurité, ainsi qu’à celles des autres. Son champ d’action portait, entre autres, sur les habitudes alimentaires, sur la pratique régulière d’activités physiques, sur la prudence à vélo, sur l’hygiène dentaire, sur la courtoisie au volant, sur la consommation d’alcool et de drogues, sur le tabagisme, sur le recyclage, sur l’utilisation des transports en commun et sur la lutte contre la grippe saisonnière.

Etc.

La pacification définitive

Le deuxième mandat de Mister Goodfellow et de son gouvernement eut tôt fait de prendre fin. En raison d’un scandale de corruption dans lequel étaient impliqués des membres du Parti du Centre, le Parti de la Gauche remporta les élections. Mister Goodfellow se retira de la politique, mais la lutte contre la violence n’en continua pas moins durant le mandat de Mistress Dogooder. Puis le moment des élections vint encore, et les électeurs – pour changer le mal de place – votèrent pour Mister Goodrich et le Parti de la Droite. La lutte contre la violence se poursuivit néanmoins. Enfin les électeurs décidèrent de voter pour Mistress Allworthy, qui était depuis peu à la tête du Parti du Centre.

Depuis la fin du deuxième mandat de Mister Goodfellow, la situation économique du ****** s’était sérieusement détériorée. La crise financière et économique y sévissait comme partout dans le monde, les banques et les entreprises faisaient faillite ou fermaient leurs portes. Le taux de chômage augmentait et beaucoup se retrouvaient même à la rue. Les recettes de l’État diminuaient. Le ****** étant impliqué dans plusieurs missions de maintien de la paix et d’exportation de la démocratie à l’étranger, lesquelles s’éternisaient, ses dépenses militaires ne cessaient de croître. À cela s’ajoutait les coûts des nombreux programmes de lutte contre la violence et de promotion du bien-être et de la sécurité des citoyens ******. Le déficit national augmentait et on parvenait à peine à payer les intérêts.

Malgré tout, Mistress Alworthy ne voulait pas abandonner la lutte, la victoire de la non-violence étant à son avis prochaine. Il n’était pas non plus question de faire payer des taxes et des impôts supplémentaires aux banques et aux grandes entreprises. Cela aurait aggravé la situation : elles auraient fait faillite, elles auraient fermé leurs portes ou elles seraient parties s’établir à l’étranger, pour payer moins de taxes et d’impôts. Il n’était pas non plus question d’adopter des mesures protectionnistes afin de stimuler l’économie nationale, car cela contrevenait aux accords de libre-échange dont le ****** était signataire. Il en aurait immanquablement résulté d’importantes amendes pour le ******, de même que des sanctions économiques, des pressions diplomatiques, voire un isolement politique presque complet. La Cheffe suprême de l’État dut donc se résoudre – non sans avoir un serrement au cœur et verser quelques larmes, car elle avait de bons sentiments et tenait au bien-être des citoyens ****** –, d’un côté, à renflouer les banques sur le point de faire faillite, à les autoriser à saisir une partie des économies des particuliers, à abolir les taxes sur les transactions financières, à accorder des crédits d’impôt aux multinationales dont il fallait s’assurer la fidélité, à financer l’exploitation des ressources naturelles ****** par ces mêmes entreprises ; et, de l’autre, à diminuer les allocations d’assurance-emploi et d’aide de dernier recours, à rendre plus sévères les conditions d’admissibilité à ces programmes, à réduire les pensions de retraite, à repousser l’âge de la retraite, à augmenter les droits de scolarité, à augmenter les taxes sur la consommation et le taux d’imposition des revenus des particuliers, à diminuer les allocations familiales, etc.

Même si la majorité des journalistes présentèrent ces mesures comme des maux temporaires et nécessaires, une partie de la population ****** s’indigna. Beaucoup ne seraient plus en mesure de payer leurs comptes. Il y eut quelques manifestations pacifiques, qu’on déclara illégales et qu’on dispersa facilement, les manifestants étant intimidés par les forces policières déployées et les moyens dont elles disposaient. Il y eut néanmoins quelques bousculades, et un policier se fit une entorse à la cheville dans l’une d’entre elles. Les vitrines de quelques banques furent fracassées, et on mit le feu à quelques poubelles. Les journalistes se scandalisèrent devant tant de violence, les élus – y compris ceux qui faisaient partie de l’Opposition – condamnèrent unanimement cet acte de violence inadmissible et intolérable et le recours au vandalisme, et l’opinion publique – c’est-à-dire tous ceux qui croyaient pouvoir s’en tirer tant bien que mal – se rangea de leur côté. Quant aux manifestants dispersés, ils se plaignirent amèrement : « On ne respecte pas notre droit de manifester ! Nous sommes pourtant dans une démocratie ! On ne respecte pas nos droits ! Nos droits ! »

Le mouvement de contestation s’organisa et de nouvelles manifestations eurent bientôt lieu. Afin de ne pas s’aliéner l’opinion publique, il fallait que les manifestations soient pacifiques, que l’ambiance soit festive, et que même les familles puissent y participer. Les organisateurs des manifestations décidèrent de mettre en place un service de sécurité devant repérer et exclure les casseurs et les groupes radicalisés. Il y eut quelques bousculades avec ces derniers, et le service de sécurité dut appeler à la rescousse les forces de l’ordre. Les journalistes en conclurent que les manifestants étaient tellement violents qu’ils se battaient même entre eux. Quant à ceux qui pratiquaient la désobéissance civile et qui décidèrent de bloquer un boulevard en s’asseyant par terre, le service de sécurité les toléra, puisque cela était tout à fait non violent. Les forces de l’ordre en jugèrent autrement, puisque pour elles c’était une forme de violence que de priver les automobilistes de leur droit de circuler librement. Les policiers étant en trop petit nombre pour fournir à la tâche, on avait embauché des agents de sécurité travaillant pour des firmes privées. L’une de ces agentes, alors qu’elle soulevait un manifestant particulièrement corpulent avec plusieurs de ses collègues, se fit un tour de reins et ne fut plus en état de travailler pour un mois. Les journalistes sympathisèrent avec elle. Forte de ce soutien, elle intenta un procès au manifestant corpulent et obtint qu’il lui payât une compensation financière.

Les manifestants ne savaient plus quoi faire. Plus ils essayaient d’empêcher leur mouvement de devenir violent, plus les journalistes les accusaient de pratiquer la violence. Il suffisait de montrer quelques visages en colère scandant des slogans et le reste de la population croyait qu’on avait affaire à une bande d’enragés.

Les chefs des syndicats nationaux et des groupes de défense des droits des citoyens – dont les militants participaient aux manifestations – proposèrent à la Cheffe suprême de l’État de la rencontrer afin de négocier et d’éviter une escalade des violences que personne ne voulait. Ne valait-il pas mieux opter pour la conciliation et le dialogue, au lieu de la violence ? Mistress Allworthy refusa catégoriquement : elle n’avait pas à négocier avec les chefs d’un mouvement marginal représentant les franges de la société, alors que pour sa part elle gouvernait par la volonté de la majorité des citoyens ******. Les journalistes louèrent sa fermeté et la majorité des citoyens – toujours scandalisée par la violence inqualifiable des manifestants – en fit autant.

Le mouvement de contestation se radicalisa, soit que les éléments plus modérés et plus pacifiques se découragèrent et cédèrent la place à des éléments plus radicaux et plus violents, soit que ces éléments modérés et pacifiques se radicalisèrent et devinrent plus violents. Désormais on s’efforçait de résister aux forces de l’ordre en s’armant de pavés, de boules de billard, de bâtons et même de cocktails Molotov. Des affrontements eurent lieu dans la métropole. Les forces de l’ordre en profitèrent pour mettre à l’essai les canons à micro-ondes nouvellement acquis. 278 manifestants furent blessés, dont 44 grièvement. 12 policiers ou agents de sécurité furent blessés, dont 2 grièvement. On procéda à 897 arrestations, et on intenta un procès à tous les contrevenants pour violence envers des représentants de la loi et tentative de provoquer une insurrection. Les journalistes affirmèrent que les manifestants, ayant eu recours à la violence, n’avaient eu que ce qu’ils méritaient, alors que les policiers – les pauvres ! – avaient été blessés dans l’exercice de leurs fonctions. La majorité non violente adhéra à cette manière de voir.

La semaine suivante, quelques milliers de manifestants se rassemblèrent de nouveau dans la métropole. Tout se déroula à peu près de la même manière, sauf que deux manifestants moururent de leurs blessures. La Cheffe suprême de l’État, dans un dernier appel au bon sens adressé aux manifestants, leur ordonna de mettre fin immédiatement à ces manifestations de violence.

En raison des arrestations, des affrontements, des blessés, des morts et de la peur qui s’était répandue dans les rangs des manifestants, le mouvement de contestation s’affaiblit. Mais cela ne suffisait pas à Mistress Allworthy. Elle savait bien que tout pouvait recommencer de plus belle, d’autant plus que la situation économique – malgré toutes les mesures prises par son gouvernement – continuait à se détériorer, et qu’il faudrait donc prendre des mesures supplémentaires pour essayer de redresser la situation. Grand était son embarras.

C’est alors qu’elle reçut un appel téléphonique de Mister Seesall, chef des services de renseignement ******. Il lui apprit que le Ministre de la Justice et de la Moralisation avait échappé miraculeusement à une tentative d’assassinat ; et aussi que des groupes radicalisés complotaient pour l’assassiner, elle et quatre autres de ses ministres. Il lui recommanda de décréter immédiatement l’application des mesures de guerre, comme l’y autorisaient les coutumes constitutionnelles ****** en pareille occasion ; ce qu’elle fit sans se faire prier, puisqu’il fallait bien protéger les représentants des citoyens contre la violence.

Quelques heures plus tard, des troupes furent déployées dans les principales villes ******. Des dizaines de soldats se trouvaient à tous les carrefours et devant tous les édifices importants. Des chars d’assaut et des blindés patrouillaient dans les rues ; des hélicoptères de combat et des drones, dans le ciel ; des sous-marins et des croiseurs, près des ports. On procéda à quelques milliers d’arrestations préventives. Les attroupements de deux personnes ou plus furent interdits. On établit un couvre-feu à partir de 18 heures.

Ainsi furent rétablis définitivement la paix et l’ordre.