La frontière

Je fus témoin d’une scène assez cocasse, l’une des frontières d’@ donne sur un pays ennemi, particulièrement fermé aux mœurs et aux influences des @. Les citoyens d’Amor qui traversent la frontière n’ont plus le droit de revenir chez eux, ils perdent tout, biens, identités, leurs familles sont souvent persécutées ou en-tout-cas, soupçonnées de collaboration avec l’ennemi. J’étais envoyé pour régler un différend concernant ce qu’ils nomment les droits d’auteurs sur les œuvres littéraires, musicales et dramatiques. En @ les pastiches de toutes sortes sur des thèmes inventés par d’autres sont particulièrement valorisés, car ils favorisent la critique et le développement des idées. Or cette pratique est fortement condamnée, mais surtout constamment soumise à d’interminables contestations judiciaires sur la scène internationale. Le gouvernement et la guilde des artistes d’Amor s’imaginent à tout propos leurs œuvres pillées et empruntées par les créateurs de notre civilisation. Aussi avais-je comme mission de leur expliquer comment nous concevons la pratique artistique. Là n’est pas mon propos, je veux vous raconter la scène dont j’ai été témoin. Me voici donc à la frontière, passeport en main, je m’efforce de garder mon sérieux, le douanier d’Amor est particulièrement revêche et cet air d’infaillibilité qui ne rassure pas sous son képi et au-dessus du plastron ceinturé et armé, ne me rend pas la tâche facile. Il est tout près de midi. Les voitures sont arrêtées, mon véhicule est le suivant, les pourparlers avec mes prédécesseurs viennent de se terminer, mais le douanier laisse son poste pour aller à la rencontre d’une dame, grassette et joviale qui avance dans sa robe fleurie, tenant d’une main un panier de provisions et de l’autre son chapeau à voilette parce que le vent vient par rafale soudaine avec beaucoup de force lorsqu’il s’engouffre entre les immeubles qui jalonnent le passage à la guérite. Le douanier fait un signe et je comprends avec les voyageurs qui attendent derrière moi qu’il prendra le temps de manger son repas du midi. Toute cette histoire de frontière est très sérieuse. Les moteurs ont été coupés et les voyageurs sortent de leur véhicule. Les gens en profitent pour se dégourdir, faire quelques pas et essayer de voir s’il n’y a pas quelque chose à observer dans cette situation. Nous voici donc quelques @ très près de la barrière de contrôle, averti par le regard sévère du douanier et de sa femme qu’il ne faut pour aucune raison mettre sans autorisation ne serait-ce qu’un orteil au-delà de la ligne blanche qui n’a rien d’imaginaire. La femme tient toujours son chapeau à voilette, car le vent continue de faire rage et le mari mange son sandwich avec beaucoup de satisfaction. Ils sont là à quelques pas de nous, assis sur un banc l’air content des privilèges qui leur incombent. Nous avons droit au spectacle du baiser après la dernière goutte de vin, puis l’épouse affairée remet dans son panier le verre et la serviette rose lorsque, aussi soudainement que possible, son chapeau s’envole avec la voilette. La voici qui tentant de rattraper sa précieuse parure se retrouve avec nous de l’autre côté de la frontière. Le pas de trop a déclenché l’alarme, d’autres douaniers arrivent sur les lieux, constatant le délit que le mari lui-même tente de gérer avec rigueur.

- Marguerite lui dit-il, tu as enfreint la loi.

- Mais non lui dit-elle j’ai rattrapé ma voilette; or tu sais comme j’y tiens.

- Rattrapant la voilette tu as contrevenu à la loi d’Amor.

- Je ne suis pas hors la loi par coquetterie, c’est toi qui m’a offert ce chapeau j’ai donc voulu sauver le symbole de notre union.

- Malheureuse!

Une autre rafale vient par-derrière emporter le képi qui se pose à nos pieds. Marguerite le ramasse, le dépose sur sa tête, et renvoie la voilette au douanier qui s’effondre en pleurant.