La Fourmi et la Cigale



La Fourmi rentre du bureau, harassée. Elle dépose sa serviette par terre et commence à déboutonner son manteau, en soupirant bruyamment. On cogne à la porte. Elle ouvre. La Cigale, toute pimpante, entre en sifflotant.

– Ma chère Fourmi, comment ça va ?

– Ça pourrait aller mieux… Trop de boulot ! Mais il faut bien gagner sa vie.

– Pour ne rien te cacher, tu as vraiment une sale tête. On dirait que tu es sur le point de t’écrouler de fatigue.

– Allons, ça va, je vais tenir le coup. On ne peut pas tous passer son temps à chanter comme toi.

– Je chante aussi souvent que je le peux, c’est vrai. Et quand je travaille, c’est toujours pour pouvoir chanter ensuite.

– Tu penses au jour le jour. Tu as la vue courte. Mais moi, je suis prévoyante : je pense à l’hiver qui vient, j’accumule les provisions et je fais des économies pour être capable de passer la saison morte. Qu’est-ce que tu vas faire, toi, quand l’hiver sera là, et que tu auras chanté tout l’été ?

– Tu exagères. J’aurais bien passé tout l’été à chanter, si j’avais pu. J’ai travaillé, mais juste ce qu’il faut. Je passerai l’hiver comme les autres années, en chantant encore plus que je n’ai chanté pendant l’été.

– Je suis bien curieuse de voir ça. Je te le dis déjà : ne viens pas crier famine à ma porte car, tu le sais, je ne suis pas prêteuse.

– Et tu n’as même pas un peu de temps pour chanter avec moi ?

– Absolument pas ! Je suis très occupée ! Puis je suis fatiguée, et il faut que je me repose pour arriver au bureau en pleine forme demain matin.

– Je n’arrive pas à comprendre. Tu pourrais travailler moins, à ce qu’il me semble. Je suis certaine que tu ne travailles pas pour des broutilles, et que tes économies et tes provisions te permettent déjà de passer l’hiver sans crainte. Tu pourrais profiter davantage de la vie si tu le voulais, au lieu de te tuer à l’ouvrage.

– C’est que je crains un hiver beaucoup plus long et beaucoup plus rigoureux : la vieillesse. Je fais des économies et des provisions pour mes vieux jours. Contrairement à toi, je suis prévoyante.

– Et quand profiteras-tu de la vie ?

– Quand je prendrai une retraite bien méritée.

– J’espère pour toi que tout se passera comme tu le prévois. Bonne soirée.

– Bonne soirée.

La Cigale sort en sifflotant. La Fourmi s’affale dans un fauteuil. Soupir de soulagement. Elle frappe de l’index contre le bras du fauteuil, et regarde régulièrement quelle heure il est. Elle saisit la télécommande et elle ouvre le téléviseur.



Première variation

Quarante ans plus tard. La Fourmi rentre du bureau, les jambes tremblantes, le souffle court, le dos voûté et le visage émacié. Soupir de soulagement. À peine a-t-elle le temps de déposer sa serviette par terre et de déboutonner son manteau, qu’on cogne. Elle se dirige d’un pas traînant vers la porte et ouvre. La Cigale, toute pimpante, entre en sifflotant.

– Ma chère Fourmi, comment ça va ?

– Pas mal ! Et pour une fois, tu tombes bien : c’était ma dernière journée de travail aujourd’hui. J’ai enfin décidé de prendre une retraite bien méritée.

– Alors tu auras le temps de chanter avec moi ?

– Oui, bientôt, sans doute. Mais laisse-moi le temps de me reposer un peu. Je ne me fais plus jeune, tu sais.

– C’est vrai que tu as vraiment mauvaise mine.

– Donne-moi seulement quelques semaines, et tu verras que je serai aussi pimpante que toi.

– Alors je repasse te voir dans quelques semaines. Bonne soirée.

– Bonne soirée.

La Cigale sort en sifflotant. La Fourmi s’affale dans un fauteuil. Soupir de soulagement, suivi d’une grimace. Elle porte sa main droite à son cœur, puis elle tombe raide morte.



Deuxième variation

Quarante ans plus tard. La Fourmi rentre du bureau, les jambes tremblantes, le souffle court, le dos voûté et le visage émacié. Soupir de soulagement. À peine a-t-elle le temps de déposer sa serviette par terre et de déboutonner son manteau, qu’on cogne. Elle se dirige d’un pas traînant vers la porte et ouvre. La Cigale, toute pimpante, entre en sifflotant.

– Ma chère Fourmi, comment ça va ?

– Pas mal ! Et pour une fois, tu tombes bien : c’était ma dernière journée de travail aujourd’hui. J’ai enfin décidé de prendre une retraite bien méritée.

– Alors tu auras le temps de chanter avec moi ?

– Je voudrais bien. Mais le médecin m’a dit qu’avec les poumons que j’ai, il me faut les ménager. Je ne me fais plus jeune, tu sais.

– Tu peux venir faire une promenade, tout de même ?

– Ça ne serait pas bon pour mes poumons. Puis mes vieux genoux, tu ne penses pas à mes vieux genoux.

– Alors bonne soirée.

– Bonne soirée.

La Cigale sort en sifflotant. La Fourmi s’affale dans un fauteuil. Soupir de soulagement. Elle frappe de l’index contre le bras du fauteuil, et regarde régulièrement quelle heure il est. Elle saisit la télécommande et elle ouvre le téléviseur.



Troisième variation

Quarante ans plus tard. La Fourmi rentre du bureau, les jambes tremblantes, le souffle court, le dos voûté et le visage émacié. Soupir de soulagement. À peine a-t-elle le temps de déposer sa serviette par terre et de déboutonner son manteau, qu’on cogne. Elle se dirige d’un pas traînant vers la porte et ouvre. La Cigale, toute pimpante, entre en sifflotant.

– Ma chère Fourmi, comment ça va ?

– Pas mal ! Et pour une fois, tu tombes bien : c’était ma dernière journée de travail aujourd’hui. J’ai enfin décidé de prendre une retraite bien méritée.

– Alors tu auras le temps de chanter avec moi ?

– Oui. Ce soir même, si tu veux.

– Alors chantons immédiatement.

La Cigale commence à chanter avec brio un air d’opéra italien. La Fourmi, impressionnée, l’écoute quelques instants, puis elle commence à chanter. La Cigale enfonce ses index dans ses oreilles. Le miroir se fendille et les vitres volent en éclats.

– C’est ainsi que tu chantes !

– Je suis désolée. Je n’ai jamais eu le temps d’apprendre à chanter, avec le boulot.

– C’est bien ce que je vois !

– Mais tu peux m’apprendre, n’est-ce pas ?

– Trop tard ! Parfaitement irrécupérable ! Bonne soirée.

– Bonne soirée.

La Cigale sort en sifflotant. La Fourmi s’affale dans un fauteuil. Soupir de déception. Elle frappe de l’index contre le bras du fauteuil, et regarde régulièrement quelle heure il est. Elle saisit la télécommande et elle ouvre le téléviseur.