Chère Laure,


Tu connais ma curiosité pour la vie des familles dans les pays où elle est la base des sociétés. J’ai tout à découvrir, puisque nous n’en avons aucune idée vécue chez nous. Et, chaque fois que je me dis que j’ai enfin tout vu, l’essentiel du moins, et qu’il est temps que je cesse de m’y intéresser, ayant compris à quel point ce mode de vie était pernicieux, je me trouve encore surprise de ce que je continue à y découvrir. Et décidément, je ne parviens pas à trouver pourquoi, quand je me suis convaincue d’avoir analysé les causes des désastreuses conséquences de cette organisation familiale de la société, je ne parviens pas du tout à les faire voir à mes interlocuteurs d’ici. D’abord, ils ne trouvent pas aussi graves que moi ces effets, et ensuite, dans la mesure où ils admettent qu’ils comportent quelque inconvénient, ils refusent tout à fait d’envisager qu’il provienne de cette organisation. Tout au plus, ils concèdent qu’on peut améliorer bien des choses en perfectionnant la morale familiale, ce qu’ils pensent faire justement, en estimant se hisser à la pointe du progrès grâce à leur propagande morale. Ils en sont si persuadés qu’ils n’écoutent qu’à peine ce que je leur dis, écartent mes critiques comme venant d’une mauvaise perspective, n’étant pas la leur, et jugent devoir me prêcher leurs valeurs, avec la foi de ceux qui croient représenter les modèles de l’humanité la plus parfaite. Combien de fois les ai-je patiemment écoutés, sans plus les interrompre comme je le faisais avant, sachant que mes questions et critiques ne faisaient que les exaspérer et les pousser à se fermer davantage encore à ce que je pouvais leur dire ? Quand ils ont terminé leur prêche, je commence à les interroger, à remarquer le peu de fondement de leurs doctrines, et... ils se fâchent après m’avoir regardée éventuellement avec pitié, comme s’il fallait être bien idiot ou arriéré pour ne pas partager leurs valeurs, leurs bons sentiments, leurs dogmes (qu’ils se garderaient de nommer ainsi). Et crois-moi, j’ai exercé ma patience, j’ai trouvé le moyen de prendre toutes les précautions pour avancer mes objections aussi doucement que possible, je n’ai fait que retarder le moment où ils se fâchent et me regardent comme méchante ou dérangée.

Excuse-moi de ce long préambule, qui ne t’apprendra rien, parce qu’il ne sert en somme qu’à donner vent à ma déception auprès d’une amie qui me comprenne. J’en viens à mon sujet. Hier après-midi, nous étions quelques femmes au café, selon une coutume du lieu, pour bavarder des événements quotidiens, et où je m’ennuierais si je connaissais mieux les mœurs. C’était tout un émoi, parce que le fils d’une de mes compagnes était rentré après l’école dans un état un peu bizarre, et qu’il avait fini par avouer qu’il avait fumé quelque drogue avec des camarades du même âge que lui, d’une douzaine d’années. Malgré les précautions des parents, on ne pouvait éviter qu’autour des écoles, des revendeurs clandestins n’attirent des élèves pour les séduire et leur vendre leur drogue, avec l’espoir de les en rendre peu à peu dépendants et d’en faire des clients réguliers. On s’indignait donc, et chacune racontait des incidents analogues, pestant contre les trafiquants, accusant les autorités scolaires, la police, le gouvernement, réclamant qu’on prenne des mesures drastiques. On se désolait de ne pouvoir surveiller davantage les enfants, malgré toute l’attention qu’on y portait, ne les laissant presque jamais seuls, et restant même alors en contact presque perpétuel avec eux grâce au téléphone portable. Quels soucis ! On ne pouvait jamais assez prévoir et prévenir tous les dangers que couraient les enfants ! Et plus ils grandissaient... Je marquai discrètement mon intérêt pour les opinions et les sentiments exprimés, puis quand l’émotion se fut calmée, je m’aventurai à poser quelques questions, comme si je n’étais mue que par une curiosité compatissante. Oui, malgré toutes les mesures prises, les rusés vendeurs de drogue réussissaient à s’infiltrer et à profiter des moindres moments de relâchement de la surveillance pour attirer furtivement les enfants, et les pervertir. J’évitai de me montrer critique, et je passai à d’autres sujets dans le large domaine des dangers courus par les jeunes. N’était-ce pas la télévision qui leur donnait de mauvais modèles et de mauvaises idées ? On approuvait fortement. Et les jeux vidéo ? Oh oui, on ne pouvait assez les surveiller, mais comment savoir tout ce à quoi ils jouaient, des heures durant, s’échangeant des jeux entre eux. Et les réseaux sociaux ? Ah, il fallait les éduquer à ne pas écrire n’importe quoi, et parler avec eux pour qu’ils racontent tout, garder leur confiance surtout, mais ce n’était pas facile. Imaginez par exemple que la petite fille de Constance, croyant échanger des propos amicaux avec un camarade de son âge, correspondait en réalité avec un adulte pervers, et qu’on ne l’avait découvert qu’après des semaines de ces échanges malsains ! Ah, dans la société d’aujourd’hui, qu’il était difficile d’être de bons parents ! Partout les enfants risquaient de se faire séduire par des personnes malveillantes, et on avait beau les garder à la maison, ils échappaient par internet, par les échanges de messages sur leurs téléphones, et on ne pouvait pas tout surveiller !

J’étais prudente, bien décidée à éviter d’interrompre les échanges par quelque attitude critique malvenue. Pour étendre mon observation, j’élargis le sujet en racontant à mon tour comment la fille d’une connaissance s’était entichée d’une vedette de la chanson et voulait imiter ses attitudes et toilettes « sexy », un peu trop osées, surtout pour son jeune âge. Comme on vantait dans des publicités certains vêtements d’un style semblable, et que plusieurs autres jeunes filles en portaient, elle ne cessait de réclamer qu’on satisfasse son goût et il avait fallu toute une diplomatie pour arriver à des compromis.

J’avais réussi ; les histoires analogues se multiplièrent autour de la table. On ne pouvait quand même pas regarder sans cesse la télévision avec les enfants, ni les en priver, d’autant que cela reviendrait à les isoler parmi leurs camarades s’ils ne pouvaient partager les mêmes références, les mêmes modes vestimentaires, les mêmes coiffures, dans certains cas, pour les adolescents, les mêmes sortes de tatouages... Jusqu’où fallait-il aller dans la tolérance face à toutes ces modes, dont certaines paraissaient douteuses ? Pouvait-on empêcher la jeunesse de vivre avec son temps ? On avait été jeune aussi. Mais bien sûr, il ne fallait pas tout accepter. Et là, c’était une question fort difficile, parce que, malgré des affirmations péremptoires sur des détails, personne ne savait bien selon quels principes établir les règles. J’évitais toujours de prendre position. Mais dans la perplexité, on se tourna vers moi pour me demander ce que j’en pensais. Je commençai par me récuser, prétextant du fait que je ne connaissais pas suffisamment la situation de mon pays d’accueil pour prendre parti. Mais on insista, me demandant alors comment cela se passait chez moi. Ne pouvant éviter de répondre, je m’en tins à des généralités, et j’insistai sur le fait que, les enfants étant éduqués chez nous dans des provinces éducatives, à l’écart de la société des adultes, ces problèmes ne se posaient pas de la même façon, parce que les éducateurs avaient les moyens de décider de ce à quoi les enfants pouvaient avoir accès. Je n’eus guère l’occasion d’aller plus loin, parce qu’on se souvint aussitôt de l’absence des familles en @ et qu’on se mit à plaindre vivement nos pauvres enfants, privés de parents, et soumis à un sort infiniment plus terrible que celui qu’on pouvait craindre parmi tous les dangers dont on venait de se plaindre si longuement. J’eus ainsi le bonheur de réconcilier mes compagnes avec leur monde, face à l’horreur qu’avait suscitée en elles l’idée d’enfants sans parents placés dans l’espèce d’immense orphelinat sans cœur que devaient être nos provinces éducatives. Comme je n’étais pas d’humeur à disputer vainement, je me contentai de quelques plaisanteries anodines pour changer de sujet.

Que serions-nous devenues si nous avions passé notre enfance ici, au lieu de nous trouver dans notre province éducative ? Après un moment passé avec ces femmes, bien gentilles au demeurant, je ne voudrais pas que nous soyons devenues comme elles, si incapables de réfléchir vraiment. Et j’ai peine à le croire possible, quoique je doive bien avouer qu’en principe ce serait vraisemblable. Quelle chance que nous soyons nées en @ !


Jouis du bonheur de vivre en @

Viviane



Chère Viviane,


A te lire, je ne doute pas non plus de la chance que nous avons eue d’être éduquées dans notre pays. Et même sans cela, j’en aurais quelque idée. A mon tour de te raconter une petite histoire, en écho aux tiennes.

Je viens justement d’avoir un entretien avec deux professeurs belges à propos de nos provinces éducatives. Ils étaient venus chez nous dans l’espoir de répandre leur bonne nouvelle, si je puis dire. En effet, ce sont des partisans d’un courant à la mode, celui de la philosophie pour les enfants. Peut-être auras-tu déjà eu l’occasion de rencontrer des partisans de cette idée. Selon eux, il faut apprendre aux enfants déjà la philosophie, c’est-à-dire la capacité de penser par soi-même. Dans ce but, ils réunissent de petits groupes de « recherche », où les enfants, sous la houlette d’un adulte formé à ce genre de « philosophie », s’aidant souvent de petites histoires édifiantes, les fait discuter sur divers thèmes jugés importants, notamment concernant la morale. On insiste sur une procédure selon laquelle chacun parle à son tour, librement, dans le respect réciproque, sans agressivité et même avec beaucoup de gentillesse. En principe l’enseignant qui dirige le groupe ne se pose pas en autorité concernant les opinions avancées, quoiqu’il souligne les bonnes idées, incite au développement ou au contraire laisse passer les opinions qui lui paraissent moins intéressantes. Les partisans de cette méthode sont généralement des enthousiastes qui s’émerveillent des idées qu’avancent les enfants, de leur profondeur, de l’invention manifestée, comme si ces jeunes esprits représentaient quelque chose comme la philosophie pure, encore non perturbée, comme immédiatement sortie de la source originelle. Et ils ont d’habitude des foules d’exemples de ces phrases enfantines qui les ont émerveillés, et qu’ils peuvent te raconter en renouvelant toujours leur enthousiasme, parfois presque les larmes aux yeux. Inutile de te dire qu’ils semblent passablement inconscients du rôle qu’ils jouent dans leur sélection des bonnes idées, et qu’ils sont fort naïfs sur la provenance de ces belles formules des enfants, qu’ils ne songent guère à attribuer à ce qu’ils ont entendu dire autour d’eux plutôt qu’à leur pure spontanéité créatrice. Ils ne s’étonnent pas non plus de voir les enfants les confirmer dans leurs propres opinions, c’est-à-dire celles de leur propre milieu, tout réjouis au contraire de s’imaginer qu’ils sont à leur tour au contact de la source profonde de la vérité. Je t’exprime tout cela dans des termes qui les feraient bondir, mais ce que je veux décrire, c’est eux plutôt que leur langage.

Donc, ces braves apôtres de la bonne parole enfantine venaient voir s’il n’y aurait pas quelque possibilité de répandre leur religion en @. Certes, ils savaient que nous avions des provinces pédagogiques, et ils ne s’attendaient pas à trouver des écoles directement dans nos villes et villages. Mais ils n’avaient qu’une idée vague de ces provinces, qu’ils concevaient surtout selon la propagande à ce sujet dans leur pays. Ils imaginaient des enfants amassés dans de grandes salles et endoctrinés à coup de discours dogmatiques. Ils croyaient donc percevoir l’urgence de venir sauver tous ces pauvres enfants endoctrinés en cherchant à faire connaître leur méthode de libération philosophique de la pensée enfantine. Ils demandaient à pouvoir se présenter dans des classes et à faire des démonstrations dans l’espoir de réveiller non seulement les enfants, mais aussi quelques éducateurs en les convainquant de l’intérêt qu’il y aurait à favoriser la liberté de penser. Ils étaient donc très déçus d’apprendre que les provinces éducatives n’étaient pas du tout accessibles à ceux qui n’y avaient pas de fonctions officielles. Et ils ne pouvaient se retenir de s’exclamer que c’était un signe de l’incroyable oppression que subissaient les enfants chez nous. A défaut de pouvoir convertir nos éducateurs, ils tentaient au moins de me convaincre en m’expliquant leur méthode et ses merveilles. Tu sais que je suis d’un caractère passablement sceptique, et ils furent vite très déçus de l’échec de leurs tentatives sur moi. Comme toi, je remarquai vite leur tendance à se fâcher quand je manifestais mon incrédulité et les embarrassais de questions critiques. Cependant, comme j’étais leur seule chance disponible, ils préférèrent attribuer mes réticences au fait que je n’avais pas vu, de mes propres yeux, une classe agir sous leur direction.

J’avais envie de m’amuser un peu et de me moquer gentiment d’eux, et je leur ai proposé un petit essai. Je leur expliquai que les enfants sortaient pour des stages dans la vie des adultes, et qu’avec un peu de chance, je pourrais en rassembler quelques-uns pour participer une heure à leur démonstration. J’y parvins en effet, et voici mes deux apôtres tout réjouis et tout fiers de commencer leur numéro de philosophie pour les enfants. Ils s’attendaient à voir les participants timides, incapables de s’exprimer sans encouragements. Ils furent immédiatement détrompés. Et surtout, notre morale n’étant pas la leur, ils furent aussitôt immensément perturbés de voir la source enfantine de vérité prophétiser dans un sens tout différent du leur, de voir les enfants rire de leurs questions destinées à les inciter doucement à se diriger dans le bon sens, persister au contraire dans le mauvais, donner des exemples imprévus pour les bons apôtres. Bref rapidement ils furent débordés, en vinrent même à se fâcher, puis, en voyant les enfants rire de leur embarras et de leur réaction infantile, et moi-même sourire d’une façon évidemment narquoise, ils se fâchèrent contre eux, devinrent honteux, et la classe se termina de manière chaotique. Nous échangeâmes encore quelques impressions, mais ils étaient taciturnes, encore sous le choc, mais pas assez pour ne pas trouver bientôt une explication à leur déconvenue : les enfants étaient trop profondément endoctrinés pour pouvoir participer à leurs groupes de recherche sans avoir été d’abord, en somme, désendoctrinés. Je leur demandai quelle méthode il fallait utiliser dans ce but. Ils ne virent pas l’ironie, mais, après avoir envisagé les thérapies psychologiques et psychiatriques, ils parurent juger la tâche horriblement difficile.

Préférant se venger par l’attaque, ils prétendirent que l’enfermement dans des provinces pédagogiques était si horrible que les enfants en étaient comme dénaturés. D’ailleurs ils voyaient dans l’interdiction d’aller librement visiter ces provinces un signe évident de notre peur de voir les enfants devenir moins dociles et capables de critique s’ils pouvaient rencontrer des gens pensant autrement que leurs éducateurs, comme eux par exemple. Je leur expliquai que nous avions de bonnes raisons de refuser d’immerger les enfants dans la société des adultes, et que nous avions même préféré créer un environnement pensé entièrement en fonction de leur éducation sous tous les aspects. Je ne les convainquis pas. Ils m’écoutaient à peine.

En te lisant, je me disais que tu aurais pu leur donner les exemples, tirés de leur propre société, des problèmes que posait une tentative d’éducation dans un milieu qui n’était pas prévu à cette fin, surtout dans des sociétés si puissamment outillées pour manipuler partout les esprits, avec des intentions loin d’être éducatives au sens propre.

N’avais-je donc pas, moi aussi, en observant ces charlatans de l’éducation, des raisons de me réjouir d’avoir été élevée dans nos provinces éducatives ?


Dans l'attente de te lire et de te revoir


Laure