Chère Claire,


C'est Hugues, au retour de la vallée où il était descendu chercher du ravitaillement, qui m'a apporté ta lettre. Et comme pour mes lettres à Robert, je te réponds rapidement à mon passage au café de la petite ville de la vallée.

Ta manière de voir les choses m'a aidé à comprendre un autre aspect de la question. Intellectuellement, j'étais déjà passablement convaincu par les arguments de Hugues, et je comprenais mieux la position de @. Mais, comme tu l'auras vu à ma curiosité mêlée de sympathie pour les objections de Charles, malgré le fait que j'en voyais la faille, mon sentiment restait étrangement en faveur de l'égalité. Cette idée gardait en moi une tonalité positive, même si elle n'avait plus de justifications solides. J'étais un peu comme ces gens qui m'ont toujours amusé et qui, après avoir abandonné leur foi, restent nostalgiques de l'atmosphère religieuse de leur enfance et continuent à avoir une première réaction positive face à tout ce qui s'y rapporte. Ton rêve m'a d'abord étonné, et j'ai mis un moment pour le saisir, pour en déchiffrer les symboles, puis pour en sentir aussi l'atmosphère. Et peu à peu, j'ai senti en effet ce que tu écrivais. Je me suis senti, moi aussi, comme l'un de ces personnages muets, comme paralysés, dans une lumière uniforme, craignant l'ombre d'un côté et la lumière vive de l'autre. Je me suis revu dans toute une série de situations où la crainte de différer des autres, de paraître prétentieux, de dévier des sentiments partagés, m'avait paralysé, et j'en ressentais le goût désagréable, que j'avais déjà senti, mais que j'avais effacé au plus vite. Et je me suis vu ainsi comme paralysé dans un grand nombre de circonstances, dans le passé et encore maintenant. Mais je me sentais malgré tout à l'abri tant que je ne sortais pas de ce bain égalitaire, cherchant à me persuader que c'était ce qu'il y avait de mieux et continuant à refouler mon malaise.

Cette façon de revoir les choses d'un point de vue vécu, avec les sentiments impliqués, m'a fait changer autrement. Je ne suis plus seulement convaincu que l'égalitarisme ne se défend pas, mais j'ai des sentiments clairement négatifs que j'ai éprouvés à nouveau et qui se lient à cet égalitarisme vécu, alors qu'avant seuls les sentiments positifs s'associaient vraiment à cette idée. Je ne dirais pas que je n'ai pas encore quelque malaise face à l'élitisme, mais je vois qu'il peut s'associer aussi à des sentiments positifs, comme chez Hugues et, apparemment, chez les @ en général. Et il est vrai que Hugues ne se défend pas de l'admiration, ce qui explique en partie son caractère ouvert, curieux, vif et en même temps léger, comme s'il y avait justement toujours des choses, des êtres à admirer, et pas seulement des étrangetés, des déviations, des maladies mentales, des écarts moraux à craindre.

Je serai très curieux de voir si en @ c'est ce genre de caractère qui domine, ce qui me semble presque impossible à partir de mon expérience de la vie chez nous.

Redonnons-nous des nouvelles dès que je serai de retour à la maison. J'aimerais bien discuter avec toi de ces étranges sentiments dont je n'avais qu'à peine conscience auparavant.


A bientôt


Jacques