Cher Robert, cher Jacques,


Ca me fait plaisir que vous m'ayez envoyé votre échange concernant l'égalitarisme, c'est un sujet qui m'intéresse en effet. Comme j'aime le faire, j'y ai réfléchi en laissant mes réflexions se mélanger à ma vie courante pour qu'elles puissent communiquer avec des aspects de mon expérience et de mes souvenirs qui ne se seraient pas nécessairement présentés comme étant liés à ce sujet si j'y avais seulement réfléchi assise à ma table. Hier je me suis réveillée ayant en tête une image qui se présentait justement comme étant un symbole de l'égalitarisme, je crois que vous la trouverez intéressante. Il s'agissait d'une pièce blanche où se trouvaient des gens, tous le long du mur. Je les regardais, ils avaient les yeux ouverts et inquiets, et ils étaient un peu suspendus car sans pieds. Leurs bouches étaient comme closes et d'apparence floue, comme si, comme les pieds, elles n'avaient pas tout à fait d'existence. Comme l'égalitarisme n'a pas tendance à se taire pour sa part, je me suis dit que l'image devait symboliser ce qui se tait chez celui qui se trouve dans l'espace égalitariste. Car les personnages restaient sur place, n'ayant pas de pieds, mais j'avais l'impression qu'ils auraient pu comme sauter ou se déplacer d'un bond à gauche hors de la pièce, où l'on pouvait voir la lumière de l'extérieur, ou bien qu'ils auraient pu se diriger de l'autre côté de la pièce, dans une sorte d'obscurité pleine d'ombres un peu angoissantes et opaques.


L'image est étrange, elle représente un certain type de stabilité, en quelque sorte, mais pour conserver cette stabilité on doit y oublier toutes les sensations étranges, les malaises et les peurs, les angoisses, les tristesses, les colères et les haines, qui nous emporteraient du côté des ombres obscures si nous ne les repoussions pas aussitôt de ce côté pour ensuite en oublier l'existence. Est-il vrai que pour pouvoir voir la pièce comme un espace relativement clos, pour la voir comme symbole et pouvoir en sortir du côté de la lumière extérieure, il faut aller d'abord du côté des ombres affectives pour guérir ce qui doit être guéri et retrouver l'enthousiasme spontané pour les puissances de la nature ou celles de l'homme ? Quand on pense à la façon dont le côté obscur de la pièce interdit sa propre visite, affirmant que s'y trouvent le diable, tous les confrères du nazisme et du totalitarisme, de même que toutes les tendances de l'homme à la guerre sanguinaire et au génocide, on a l'impression qu'à force d'emphase l'obscurité défend l'entrée vers ses propres peurs qu'elle tente de se masquer en les transfigurant pour ne plus les reconnaître. Certains chrétiens réfléchissaient au monde dans lequel ils se trouvaient, mais il est connu que d'autres voyaient le diable, la fin du monde, les flammes de l'enfer, la possession par mille démons derrière la réflexion de ceux qui remettaient en question la forme par laquelle leurs croyances s'était stabilisée en eux. Est-ce qu'il n'y a pas un parallèle à faire entre le caractère excessif de ces peurs et de ces imprécations dans les deux cas ? Dans les deux cas, les forces les plus infernales et les plus dangereuses sont convoquées et servent à nous dire qu'il existe un lieu où il ne faut vraiment pas aller, le lieu qui par excellence ouvrirait toutes les portes de l'enfer. Dans les deux cas elles sont aussi désignées ainsi par celui même qui s'interdit à lui-même d'entrer dans ce lieu, et qui oublie par là que des peurs bien personnelles jouent un rôle important du côté obscur de la pièce.


D'autres sociétés faisaient autrement, et érigeaient en dieux les puissances qui traversent l'homme et semblent l'élever au dessus de lui-même ou le sortir de sa condition habituelle, comme un courage particulièrement impressionnant dans des situations qui effraient les autres. Un dieu venait s'exprimer par quelqu'un, un dieu nous inspirait dans les arts, un dieu nous emportait dans son délire extatique – tout ce qui semblait particulièrement intense ou hors norme tendait à être vu comme la manifestation des dieux en l'homme – du moins c’est une interprétation qui me semble possible.


Faut-il toujours trouver une façon de ne pas réellement admirer l'homme lui-même ? On vouait un culte aux dieux qui se manifestaient en l'homme. Aujourd'hui tel a une grande qualité, mais il a aussi tel défaut. Tel est prodigieusement bon dans tel domaine, mais on n'utilise pas trop ce genre de mots, et de toutes manières il a aussi tel défaut. Nous voici bien loin de la peur du nazisme ! C'est plutôt la peur de l'enthousiasme, ou du moins la peur de l'admiration, qui malheureusement me semble avoir comme effet d'assécher peu à peu en nous les puissances qui sont susceptibles d'enthousiasme. Mais voilà que je m'enflamme, et que je vous parle comme si vous vous trouviez vous-mêmes dans la pièce en question ! Enfin l'analyse me semble avoir une certaine valeur, partielle mais réelle. Je lisais il y a peu Women in love de D. H. Lawrence, tout y est intense, cru voire violent, magnifique ou désespéré, intense toujours, et bien sûr les personnages n'y sont pas peints le moins du monde comme des « névrosés ». Est-ce que le manque d'intensité et de vision claire de ce qui se passe en tout genre en ce monde ne proviendrait pas en partie de notre tendance à tout rabattre ? « Rabattre » - on pourrait en faire un mot qui n'a pas besoin de complément (rabattre sur), tant le phénomène nous caractérise aujourd'hui. Est-ce que par là on n'empêche pas soi-même toute une série de situations disons puissantes de se déployer ? Si c'était le cas, ne faudrait-il pas aller au plus vite nous acclimater au côté obscur de la pièce égalitariste ? J'ai l'impression qu'en @ la lumière doit être plus nette, plus claire, plus crue lorsque c'est pertinent qu'elle le soit, et que les sentiments peuvent s'y déployer sans se croire rois du monde pour autant, en entrant en dialogue. Quelqu'un avec qui j'en discutais m'a dit qu'il avait déjà pleuré parce qu'il se disait qu'il n'était pas un génie. Si ce genre de sentiments peuvent être découverts du côté obscur de la pièce, c'est qu'une énorme admiration pour les puissances de l'homme caractérise l'égalitariste aussi bien que celui qui s'est acclimaté à l'existence de ces puissances sombres, c'est ce qui me rassure.


Je vous dis au revoir, je dois moi aussi partir en courant ou presque


Claire