L'élève

Un cheval est un cheval

L’étudiant qui se présenta devant Valois portait un sac à dos dans lequel se trouvait un cahier à moitié utilisé dont les pages étaient froissées, un manuel de littérature édité en dehors des frontières d’@ racontant comment faire une analyse littéraire, un étui à crayon aux couleurs de l’équipe de hockey de sa ville natale, ses vêtements de sport, un roman de Marguerite Duras intitulé Un barrage contre le Pacifique, une lettre de sa mère expliquant que cette chance était la dernière, son billet de train, une photographie le représentant en compagnie d’une jeune fille, un ancien horaire de cours abîmé et froissé; dans l’une des poches latérales il y avait une figurine en plastique, une clé, un relevé bancaire et de la monnaie; il s’agissait d’un sac de toile en nylon gris et bleu à multiples ouvertures que l’étudiant tenait sur son épaule avec une sorte de nonchalance étudiée. Alexandre remarqua que les autres étudiants n’avaient pas de sac, aucun effet personnel, ni papier ni crayon, aucun appareil électronique; la première impression qu’il conserva, longtemps après son arrivée en classe, était concentrée dans l’observation de cette absence et le sentiment que son propre sac représentait une sorte d’excroissance. La classe ne ressemblait pas à une classe mais à une salle d’étude. Les étudiants pouvaient sortir et entrer à leur guise. On l’invita à rencontrer ses collègues qui l’accueillirent cordialement mais qui semblèrent pressés de retourner à leurs travaux. Valois, s’installa avec lui près de la fenêtre, dans l’un des fauteuils, et lui demanda de lire à voix haute le début du roman de Duras qu’il avait avec lui. Il leur avait semblé à tous les trois que c’était une bonne idée d’acheter ce cheval. Alexandre lisait sans hésitation et sans expression. Même si ça ne devait servir qu’à payer les cigarettes de Joseph. D’abord, c’était une idée, ça prouvait qu’ils pouvaient encore avoir des idées. Puis ils se sentaient moins seuls, reliés par ce cheval au monde extérieur, tout de même capables d’en extraire quelque chose, de ce monde, même si ce n’était pas grand-chose, même si c’était misérable, d’en extraire quelque chose qui n’avait pas été à eux jusque-là, et de l’amener jusqu’à leur coin de plaine saturé de sel, jusqu’à eux trois saturés d’ennui et d’amertume. C’était ça les transports : même d’un désert, où rien ne pousse, on pouvait encore faire sortir quelque chose, en le faisant traverser à ceux qui vivent ailleurs, à ceux qui sont du monde. / Cela dura huit jours. Le cheval était trop vieux, bien plus vieux que la mère pour un cheval, un vieillard centenaire. Il essaya honnêtement de faire le travail qu’on lui demandait et qui était bien au-dessus de ses forces depuis longtemps, puis il creva. Valois demanda à Alexandre de penser au cheval dans la situation racontée par le narrateur. Il le laissa seul pendant près d’une heure. L’étudiant l’observait. Valois passait d’un étudiant à l’autre, discutant ici et là avec chacun d’eux. Il le vit revenir près de lui. Qu’as-tu fait comme réflexion lui demanda-t-il ? Monsieur lui dit-il un cheval est un cheval.

Le lendemain en classe, Valois dit à Alexandre : imagine le cheval. Puis il le laissa. L’étudiant essaya bien quelques minutes d’imaginer le cheval de Duras mais pendant quelques minutes seulement. Les fenêtres de la salle de cours donnaient sur un parc. L’un des murs était recouvert par des rayons de bibliothèque remplis de livres. De bas en haut il y avait des livres. Deux tables de travail circulaires permettaient à ceux qui le désiraient de s’asseoir pour échanger des travaux, lire ou consulter les ouvrages plus volumineux de la bibliothèque qui nécessitaient d’être appuyés. Les meubles étaient disposés de telle manière que l’on puisse circuler avec aisance entre les fauteuils, les tables et les plantes. L’ambiance avait quelque chose de feutré, le plancher de bois y faisait pour beaucoup. L’étudiant regarda longuement les motifs du bois pendant cette seconde séance de cours. Lorsque Valois passait d’un groupe à l’autre le plancher craquait. L’étudiant regarda le parc. Le ciel bleu à l’extérieur, l’allée d’arbres, la neige, tout le paysage était utilisé par lui pour former un écran satisfaisant ce désir de ne pas voir le cheval de Duras. Il regarda l’hibiscus en fleur près de son fauteuil. Il écouta aussi mais sans laisser voir sa curiosité ce que Valois exigea de ses camarades. En fait, il ne comprenait pas ce que Valois attendait de chacun. Que dois-je faire finit-il par demander, lorsque l’enseignant passa près de lui ? Valois répéta la consigne : Imagine le cheval. Qu’as-tu imaginé jusqu’à maintenant lui dit-il ? Je vois une sorte de cheval brun lui dit l’étudiant se sentant comme un enfant chagriné parce qu’il déçoit sans savoir comment ni pourquoi. Je ne vois qu’une image comme s’il s’agissait d’une photographie. Je ne vois pratiquement aucun détail. Nomme les parties demanda Valois. L’encolure répondit l’étudiant, la crinière, le museau, les pattes, la queue, le dos... Décris ce tissu du cheval vivant sous la main lissant le flan... la tiède et frémissante peau vivante, ce corps chaud et brun, regarde l’œil... Relis le texte de Duras, à voix haute et lentement. L’étudiant lut s’arrêtant avec la mort du cheval. Que vois-tu ? Je vois un cheval gris couché au milieu de la route, crevé comme dit le texte. Je le vois qui crève. L’étudiant ne pleura pas, mais esquissa un mouvement de retenue. Je le vois qui agonise, sa voix était changée. Je ne vois plus qu’un cheval mort. Valois lui demanda de poursuivre la lecture et s’éloigna de l’étudiant. Monsieur, dit l’étudiant, j’ai déjà lu la suite du texte et cette histoire de cheval pourrait être trop douloureuse. Nous reprendrons demain, lui dit Valois.

Alexandre comprenait sans savoir l’expliquer que c’était bien à travers la mort du cheval que ce texte devenait insupportable. La mère, la fille et le frère révolté du roman de Duras prenaient corps à cause de la figure du cheval. Il percevait une sorte de renversement. Les personnages à l’arrière plan, passaient comme à travers le décor dans lequel il y avait un cheval et tout à coup la famille était à l’avant plan. C’est l’empathie pour le cheval avec la charge émotive de l’image qui déterminait le mouvement de l’identification. Alexandre éprouvait ce passage de la sorte de pitié pour le cheval vers la haine du frère et le malheur de la mère, avec leur désir de mourir, et le désastre d’une impuissance qui était symbolisée sans être nommée. Le cheval n’était plus un cheval mais ce mouvement, ce transfert au sein du récit et dans un autre récit encore plus insupportable car c’était le sien. Valois aussi comprenait ce mouvement mais ne savait pas quoi faire. Il lui apparaissait intéressant mais difficile à utiliser le fait que la force douloureuse de l’image ait été sentie avec autant de sensibilité par l’étudiant. Valois n’étudiait pas ce roman de Duras dans ses cours. Valois avait cru accessoire le lien entre le livre et l’enfant. Il s’était dit que le livre était là par pure contingence ou par ce genre de mécanisme académique caractérisant les institutions du siècle, parce que l’étudiant avait eu à le lire juste avant son transfert dans l’école d’@. Mais l’enfant avait lu le livre et il y avait quelque chose là qui déterminait une expérience forte, ou qui déjà ressemblait à l’épreuve d’un récit. Ce point ne peut pas encore faire l’objet d’une leçon se disait Valois. Mais comment traiter ce qui se produisait ? Quelle était la loi se demandait-il, dans la perspective empirique de son enseignement ?

Alexandre ne pensait plus au livre de Duras, au cheval, à Suzanne l’héroïne du roman, ni à sa propre mère, à l’école ni à quoi que ce soit d’autre que le ciel bleu, la neige fondante et le chien noir au loin découpant sur la ligne mince d’un sentier épousant la silhouette noire d’un chien à contre jour découpant la neige et la ligne des arbres. L’étudiant appréciait ce sentiment de liberté. Le ciel était beau. L’air frais et odorant, piquait les lèvres en chatouillant l’esprit d’un printemps qui envelopperait tout.

La leçon

(À suivre)