Guide du touriste en @




Où allons-nous danser ?

On entend souvent des touristes qui n'ont passé que rapidement en @, courant d'un monument à un musée, et longeant quelques rues entre deux, dire avec la conviction de ceux qui ont vu, que les villes de @ sont peut-être bien belles pour des passionnés d'architecture, de jardins ou d'art, mais que la vie est ennuyeuse et qu'on ne trouve guère à s'y amuser. Ils propagent et soutiennent ainsi de leur fallacieuse autorité un cliché déjà largement répandu. Or rien n'est plus faux, et si vous aimez danser, par exemple, nulle part plus que dans les villes de @ vous ne trouverez davantage à satisfaire votre goût. Seulement, ne cherchez pas les bars et dancings à la mode de ceux que vous connaissez, ni les atmosphères dont vous avez l'habitude dans ces établissements. De la rue, vous ne verrez pas du premier coup d'œil les endroits où s'amusent les amateurs de danse, quoique des signes existent pour ceux qui connaissent les mœurs du pays et qui repèrent le soir dans la foule des hommes et des femmes qui, par leur habillement, par leur allure, leur pas, laissent aisément deviner qu'ils se dirigent vers ces lieux qui vous intéressent et que vous n'avez pas su repérer du premier coup d'œil.

Évidemment, si vos idées sur ce que doit être une sortie capable de vous divertir sont arrêtées, et s'il vous faut un environnement caractérisé par une musique fortement rythmée et très bruyante, lancinante, des lumières multicolores et en mouvement, des danseurs s'exprimant selon leur inspiration du moment, improvisant en se contentant de répéter des mouvements spontanés et stéréotypés plus ou moins désordonnés, il est fort probable que votre désir de retrouver en @ ces conditions soit frustré.

En effet, il faut déjà noter quelques caractéristiques du goût de @ bien différentes de celles que nous venons de décrire. A notre époque, dans notre civilisation, on n'écoute plus guère de musique que sortant de haut-parleurs, même lorsque les musiciens et chanteurs sont présents sur scène, car ils s'expriment à travers un micro, transmettant leurs vibrations, amplifiées, transformées, à des haut-parleurs, qui vibrent à leur tour, à leur façon, pour produire la musique du seul instrument qu'on entend partout, le haut-parleur justement. C'est au point que là où on ne perçoit pas le son typique de la machine électro-acoustique, on n'a presque pas l'impression d'entendre de la musique, on ne vibre pas. Eh bien, il faut l'avouer, c'est exactement le contraire qui plaît aux @ quand ils sortent pour écouter de la musique et danser. Le haut-parleur, nous l'avons déjà à la maison, disent-ils, inutile de nous déplacer pour l'entendre encore. Ce qu'ils veulent, c'est des musiciens vivants, présents sur scène, sans micro, s'exprimant directement pour nous par leur voix et leurs instruments, sans intermédiaire. Donc, là où l'on sort pour danser, il y a des musiciens, et il est vrai qu'ils ne font pas le tintamarre auquel on est habitué dans un dancing. Les durs d'oreille auront peut-être parfois l'impression que le son est décidément trop faible. Sinon, avec un peu d'habitude, vous en apprécierez davantage la finesse. Et ne croyez pas qu'avec des instruments seulement, on soit limité à des sons délicats. Si vous avez entendu de grands orchestres, vous savez bien que ce n'est pas vrai. Et, oui, si vous désirez un son plein, qui vous remplisse les oreilles, vous enveloppe et vous fasse parfois frissonner, sans vous priver pourtant des nuances, vous trouverez des salles où vous pourrez danser porté par un véritable orchestre symphonique, comme au fameux palais d'hiver de la capitale où, l'hiver justement, dans un décor grandiose de palais viennois, on valse sur des pièces de Strauss et d'autres compositeurs.

Mais savez-vous valser ? Cela ne va pas de soi, et vous vous dites peut-être que c'est une bien drôle d'idée, de nos jours, de se passionner encore pour la valse. Et si j'ajoute que nos valseurs, dans ce palais, se plaisent à s'habiller à la mode du vieux temps, les filles portant de grandes jupes évasées, et leurs partenaires des redingotes, vous trouverez ces gens décidément bizarres. Mais pourquoi, je vous prie, si l'on va bien écouter en concert de vieux compositeurs baroques, classiques, romantiques, ou plus anciens encore, si, pour son plaisir, on les joue peut-être, au piano ou en petites formations, pourquoi, n'est-ce pas, ne danserait-on pas aussi la valse ? De la même façon que les amateurs de musique, nos danseurs veulent jouir de tout le répertoire que nous livre l'histoire. Dans tels cafés, on danse le tango, en habits serrés ; dans d'autres, dans une autre atmosphère, ce sera le rock, ou le sirtaki... Il y a, invisibles de la rue, des cours où par beau temps, on se passionne de flamenco, alternant entre les évolutions de véritables gitans et celles des amateurs. Et en cent lieux, on s'adonne à d'autres danses traditionnelles ou plus modernes. Si vous vous promenez un beau soir, ne soyez donc pas étonné de voir passer des couples ou de petits groupes habillés comme s'ils venaient d'autres époques ou d'autres contrées. On se plaît à ces mascarades, au plaisir d'entrer dans des décors et des ambiances différentes et d'y jouer les personnages correspondants. Il n'est pas rare qu'il y ait à l'entrée des vestiaires où vous pourrez trouver les habits qui conviennent.

On ne peut en revanche vous donner sur place l'habileté à danser dans le style voulu. Mais si vous êtes prêt à consacrer le temps nécessaire à pratiquer les danses qui vous plaisent, il ne manque pas de bonnes écoles.

Alors, si vous découvrez cette scène de la danse, vous ne répéterez certainement plus le cliché selon lequel on ne sait pas s'amuser en @. Vous me direz peut-être même qu'en somme, cette variété de lieux et de sortes de danse n'a rien de bien original, à part quelques nuances du décor et des ambiances, parce qu'on la trouve dans toutes les grandes villes de chez nous. Et pourtant, ce n'est pas la même ambiance, justement.

La différence est sensible, mais difficile à décrire. On est frappé de la façon dont ils dansent chaque fois en prenant le style au sérieux. Je ne veux pas dire qu'ils sont sérieux au lieu de s'amuser. Ils sont très sérieux, mais pas lourds du tout. Vous vous moquerez de moi si je vous affirme qu'ils sont à la fois sérieux et légers. Tant pis, je ne suis pas philosophe et je n'ai pas besoin de tout vous expliquer logiquement. En tout cas, on se demande comment les @ font pour donner l'impression qu'ils sont vraiment en train de danser, ici à Buenos Aires, là à Grenade ou à Vienne, dans une ambiance qui ne vient pas que du décor, mais beaucoup aussi de la façon dont on s'y comporte. Là comme ailleurs on est impressionné par leur goût d'entrer dans des rôles et par leur grand talent d'acteurs. Si vous vous laissez prendre au jeu, vous saurez certainement l'apprécier comme moi. Mais attention, vous prenez aussi le risque de trouver au retour plusieurs de nos divertissements un peu fades.