Bulletin du Club Montesquieu – no 32

Résumé de l'exposé du professeur Pierre Grenier

Chers amis, comme vous le savez, je reviens d'un séjour d'étude en @. Ce n'est pas la première fois que nous prenons pour thème cette société étonnante. Et moi-même, je n'y faisais pas non plus mon premier séjour. J'avais envie de chercher à voir plus clair dans le rapport entre l'élimination des familles et celle des classes sociales. C'est un sujet qui a déjà fait entre nous l'objet de plusieurs discussions, sans que nous soyons jamais arrivés à des solutions satisfaisantes à mon goût. Inutile de vous dire que je suis très heureux de vous présenter mes nouvelles observations et réflexions.

Ceux d'entre vous qui sont allés en @, et même les autres en partie, savent à quel point il est difficile d'observer et d'étudier objectivement cette société. Il est normal que dans nos disciplines, le fait d'étudier les hommes et les phénomènes sociaux tende à nous impliquer et à rendre plus difficile une position neutre. Mais nous nous y efforçons et nous avons souvent l'impression de ne pas trop mal réussir à atteindre un certain degré d'objectivité au moins. Je me suis souvent demandé pourquoi c'était si difficile, voire impossible, à propos de @. Je me dis que l'une des raisons principales est que nos sciences sont pratiquées aussi dans ce pays, mais d'une manière souvent différente de la nôtre, et avec des positions très critiques par rapport à nos attitudes et méthodes. Notre objet, ici, résiste, réplique, se déplace, et devient difficilement saisissable. J'ai essayé bien sûr de passer dans leurs universités et j'y ai discuté avec plusieurs professeurs. Mais chacun d'entre nous connaît la difficulté à partir des rencontres que nous faisons des savants et intellectuels de @ dans les colloques, où ils sont d'ailleurs assez rares, comme si nos façons de faire ne parvenaient pas à les passionner. Il est déjà difficile dans leurs recherches de retrouver nos disciplines, qui tendent à se mélanger et à se distinguer très différemment chez eux, d'une manière même mouvante, qui ne permet pas d'établir les équivalences, à supposer qu'il y en ait. Ils sont d'ailleurs suffisamment critiqués pour ce qui nous semble des confusions graves.

En somme, nous avons tendance ou bien à rejeter globalement cette société comme aberrante, ou bien à nous laisser entraîner dans ses étranges mouvements et à risquer de voir se dissoudre nos cadres, à tout niveau, dans notre division des sciences, mais aussi dans tous les aspects de la vie. L'importance de cette alternative est l'une des choses qui s'est imposée à moi durant ce séjour. J'avais tenté d'éviter le choix, et de persister à voir dans cette société une organisation et une manière de vivre, étrange assurément, mais de même nature que les autres sociétés. J'ai compris que je ne parviendrais à rien en m'obstinant ainsi. Et il est naturellement arrivé ce que nous cherchons à éviter. Je me suis laissé en partie happer par mon objet, et j'ai commencé à perdre mes points de repère dans les certitudes méthodologiques de nos sciences. J'ai même, je le crains, commencé à subir la séduction de leurs manières de vivre et de penser. Mais, heureusement, pas trop quand même. Et dans une certaine mesure, j'y étais déjà préparé, avec vous. Cela vous étonne sans doute, et pourtant, souvenez-vous des difficultés que nous avons eues à former notre club et à le définir.

Nous avions envie de nous rencontrer entre spécialistes de plusieurs disciplines parce que nous avions le sentiment de partager de mêmes objets d'étude, de mêmes questions, quoique le système universitaire et scientifique nous ait répartis dans des sciences distinctes. Et vous vous souvenez de nos discussions pour trouver le nom de notre club. Nous avons beaucoup cherché à lui donner le nom d'une discipline, en faisant toutes les combinaisons possibles. Nous avons voulu utiliser le terme de sociologie, puis nous avons essayé de le qualifier. Nous avons tenté avec anthropologie, avec sciences humaines ou sociales, avec psychologie et des variantes, et rien ne nous satisfaisait. Chaque fois il y avait un biais qui nous déplaisait. C'est ainsi que nous avons eu la bonne idée de nous tourner vers le nom d'un grand ancêtre ou précurseur que chacun pouvait reconnaître et accepter. Et voilà, c'est pourquoi finalement Montesquieu, qui n'était pas le seul candidat, nous a mis d'accord, et je crois que nous nous félicitons toujours de notre solution.

Quand je me suis mis à pester dans les universités de @ face à ces gens qui n'étaient pas capables de faire comme tout le monde et de se ranger dans les disciplines mondialement reconnues, j'ai eu cette fois un étrange sentiment, et je me suis souvenu de nos débats pour définir et nommer notre club. Je me suis dit qu'en somme ils avaient bien vu ce genre de problème et qu'ils avaient décidé de ne pas s'y laisser enfermer, ce que je ne pouvais pas leur reprocher, en fin de compte.

Vous verrez que ces considérations ne sont pas juste anecdotiques. Je vous l'ai dit, je me suis trouvé perturbé, jusque dans mes méthodes, par mon objet d'étude. J'ai pourtant gardé ma question, celle du rapport entre l'élimination des familles et l'élimination des classes sociales. D'ailleurs, elle n'avait pas à être redéfinie comme telle au contact de @, puisqu'elle vient très directement d'une prétention fondamentale, clairement affirmée, de cette société. Ils nous disent eux-mêmes que pour supprimer les classes sociales, il faut supprimer les familles, qui sont à leur fondement. Et ils prétendent avoir réussi cette opération. Quand nous cessons de nous scandaliser simplement, nous pouvons néanmoins formuler toute une série de doutes et de critiques face à cette prétention, et nous ne nous en privons pas. Par exemple, voici quelques questions que nous nous posons :

- Est-il possible et avantageux de supprimer les classes sociales ? Ou jouent-elles des rôles indispensables dans toute société.

- Pour supprimer les classes sociales, est-il nécessaire de supprimer les familles, ou n'y a-t-il pas d'autres manières de faire, qui permettent de conserver les familles et leurs éventuels avantages ?

- La suppression des familles et l'éducation étatique des enfants conduit-elle vraiment à la suppression des classes sociales ?

- L'organisation d'une structure élitiste ne suppose-t-elle pas la construction de classes sociales ?

- La vie politique n'impose-t-elle pas l'existence de classes sociales ?

Mais, comme je vous l'ai dit, j'ai été perturbé dans mes méthodes elles-mêmes, et je me suis vite rendu compte qu'il ne m'était pas possible, au moins à présent, de traiter ces questions et d'autres similaires par les moyens habituels. Un simple questionnaire pour une enquête d'opinion ne donne aucun résultat acceptable en @, déjà parce que les gens n'y répondent pas comme prévu, posent des questions, font des critiques, refusent de donner l'une des réponses possibles, ou en donnent plusieurs différentes, sans vouloir en sélectionner une ou les hiérarchiser. Bref, je me suis trouvé dépourvu, et découragé un moment, fâché même contre ce peuple qui me semblait s'ingénier à rendre impossible mon travail, et ne pas même se retenir de le ridiculiser.

Je me suis cependant repris, et j'ai résolu de procéder tout autrement, d'oublier pour ainsi dire ma formation scientifique et de chercher naïvement à comprendre ce que je voulais savoir. Je me suis promené, j'ai observé de tout côté avec le moins de présupposés possible, j'ai interrogé directement les gens, j'ai discuté avec eux en simple curieux pour ainsi dire. Et j'ai tenté de repérer tous les signes d'existence de classes sociales qui pouvaient se présenter à mon observation, aiguisée par ma pratique scientifique ou guidée par mes sentiments spontanés.

Je n'insiste pas sur la description générale de la situation, que nous connaissons tous plus ou moins. Nous savons que les familles n'existent pas en @, qu'il n'y a pas même de mariages, et qu'il n'est pas permis de procréer hors des cadres définis par la loi, et qui font des mères des sortes de fonctionnaires, dont les enfants sont pris en charge par le système éducatif du pays, hors de tout cadre familial, dans des provinces éducatives auxquelles les étrangers n'ont pas accès, et que même les ressortissants du pays ne peuvent visiter qu'avec une autorisation s'ils n'y travaillent pas. Tous les visiteurs du pays ont noté l'absence frappante des enfants dans la vie ordinaire, dans les rues, chez les gens, seuls quelques jeunes stagiaires apparaissant çà et là pour des périodes relativement courtes. Dans le reste du monde, l'attention s'est focalisée sur les problèmes moraux et psychologiques liés à l'absence de familles en @, sur les torts supposés faits aux parents (surtout aux mères) et aux enfants, sur les troubles affectifs que devaient subir les enfants privés de famille, selon nos conceptions, sur la perte de sens pour les adultes, privés de la possibilité de jouer le rôle de parents, et ainsi de suite. Comme tous ceux qui s'intéressent à @, je me suis penché sur ces problèmes. Mais j'avoue que je n'ai pas l'impression de pouvoir prendre une position solide sur ces questions liées à la vie familiale comme telles. C'est pourquoi j'ai tenté d'aborder le sujet par un autre biais, qui me paraissait offrir des chances de résolution plus sérieuses. Vu que les @, parmi bien d'autres raisons qu'ils donnent pour la suppression des familles, insistent, eux, contrairement à nous, sur le fait qu'elle permet de supprimer les classes sociales et de libérer plus radicalement les individus de l'inégalité injustifiée qu'elles produisent et perpétuent, j'ai pensé qu'il fallait prendre au sérieux leur argument et examiner s'ils avaient ou non réussi dans ce dessein.

Que la vie politique soit marquée par l'existence de classes sociales et par leur lutte constante, parfois violente, parfois plus sourde, c'est une évidence qu'on ne songe guère à mettre en question. A partir de là, les évaluations de cette situation divergent. On peut s'accommoder de la lutte des classes sociales et même lui donner un rôle moteur essentiel dans la vie des sociétés, dont on ne peut pas se passer sans risquer l'apathie, l'anarchie et le chaos. On peut estimer que cette lutte produit de nombreuses situations injustes, et qu'il faut la régler pour la rendre tolérable et permettre aux classes défavorisées de vivre décemment malgré la domination des classes les plus puissantes. On peut également rêver de supprimer les classes sociales et, avec elles, tous les rapports de domination entre les hommes, ou au moins les principaux d'entre ces rapports. En un sens, c'est parmi ces derniers qu'il faut situer les @ et leur entreprise d'éradication des classes sociales.

Dans cette perspective, on s'attend à pouvoir mesurer le degré de succès de cette entreprise au degré auquel elle aura permis de rendre la société égalitaire. Or vous savez bien que si je m'en tenais à ce critère, il ne me faudrait pas longtemps pour arriver à la conclusion, puisque les @ eux-mêmes ne se cachent pas d'avoir une société élitiste. Et c'est d'ailleurs un reproche qu'on leur fait presque aussi fréquemment que celui d'avoir aboli les familles. Qu'il puisse y avoir chez eux des « classes » de citoyens hiérarchisées, ou plutôt déjà que le statut de citoyen ne soit pas universellement reconnu à tous, mais qu'il soit accordé à ceux qui ont passé certaines épreuves seulement, c'est une critique tout à fait courante de leur système politique parmi nous, défenseurs affichés de la démocratie. Mais les @ nient tout à fait que ces distinctions de statut aient affaire avec celle, traditionnelle, des classes sociales. Et pourtant, ils sont bien loin des communistes, qui avaient un même objectif de construire une société sans classes.

Dans l'histoire, la principale division entre les classes sociales est celle qui oppose les riches et les puissants d'un côté, et les pauvres et faibles, de l'autre. C'est pourquoi le dessein de supprimer la différence des classes prend souvent la forme d'un projet de rendre les richesses aussi égales que possible entre les hommes. Et on serait prêt à admettre, en principe, qu'une société dans laquelle les richesses seraient également distribuées ou rendues entièrement communes, pourrait être considérée comme ayant aboli les classes sociales, même si d'autres classes pouvaient subsister, selon certains métiers ou certaines fonctions. Mais sur ce point aussi, il est évident que les @ n'ont pas aboli les différences de richesse, et ils ne s'en cachent pas non plus. On leur contestera donc la prétention d'avoir aboli les classes sociales, tandis qu'ils répondront que ces différences de richesse, purement transitoires, n'ont pas la durée nécessaire pour constituer des classes sociales au sens où celles-ci existent partout dans l'histoire.

En somme, aussi bien pour la différence des statuts que pour la différence des richesses qu'ils reconnaissent, leur argument pour ne pas y voir une différence de classes au sens habituel est qu'elles ne concernent que des individus et non des familles. En effet, étant donné que le statut est acquis par des épreuves individuelles, personne ne reçoit un statut à cause de sa naissance ou de sa famille. Et, vu que l'héritage familial n'existe pas en @, personne non plus n'est riche de naissance ou par sa famille, de sorte que la richesse n'est jamais celle des familles, évidemment, mais seulement celle des individus qui l'ont acquise également en tant qu'individus.

Le problème de ce genre d'argument est qu'il est pour nous circulaire. On nous dit d'un côté qu'en abolissant les familles, on abolit les classes sociales, et de l'autre on définit les classes sociales comme composées nécessairement de familles, et non de simples individus. Le tour nous paraît donc joué par un simple jeu de définition, et il ne reste plus rien à prouver empiriquement. Mais est-il bien vrai que les classes sociales soient en réalité toujours formées de familles, et jamais de simples individus ? Ne dirons-nous pas qu'en devenant riche par son propre travail, par exemple, quelqu'un, sans aucune intervention de sa famille, entre dans la classe des riches ? Et s'il est bien vrai que les membres de cette classe commenceront par le considérer avec méfiance, comme un parvenu, et qu'ils ne l'accepteront qu'avec précaution parmi eux, il n'empêche que c'est bien dans cette classe des riches qu'il sera en fait parvenu. Autrement dit, le fait que les classes se reproduisent surtout à l'intérieur des familles ne signifie pas qu'elles ne puissent se composer que de familles. Et cela est d'autant plus évident lorsqu'on considère d'autres classes, comme celles des prêtres, des intellectuels, des artisans, où la transmission familiale est moins régulière ou plus négligeable, quoique pas absente, il est vrai. Est-il donc justifié de généraliser à partir d'un trait fréquent, tel que l'importance des familles dans la composition des classes sociales, pour faire de ce caractère contingent une propriété essentielle de ces classes ? On voit qu'il est tout à fait pertinent de le nier et de considérer que la question de la présence de classes dans la société de @ reste ouverte, malgré l'absence de familles et de transmission familiale de l'appartenance à ces classes.

J'ai donc fait l'hypothèse qu'on pouvait définir les classes et les retrouver dans la réalité indépendamment du rôle effectivement important qu'y jouent les familles dans l'histoire. Il faut alors rendre compte autrement de ce qui permet à la fois la relative constance des classes et leur distinction par rapport aux autres, par laquelle elles deviennent de petites sociétés dans la société, avec leurs intérêts propres. Car dès que ces conditions sont données, alors tous les phénomènes qu'on attribue à la différence des classes apparaissent, et particulièrement la lutte pour la domination. Posons donc qu'une classe sociale est une sorte de société partielle dans la société générale, distincte donc de l'ensemble du peuple, qui se perpétue à travers les générations et qui a ses intérêts particuliers qu'elle défend comme essentiels à la vie de ses membres, cherchant éventuellement la domination (quoique ce dernier trait ne soit pas nécessaire).

Il me semble avoir trouvé ainsi une bonne définition des classes sociales, dans laquelle la perpétuation par transmission héréditaire, et par conséquent l'importance primordiale des familles, n'est plus supposée. Et pourtant, quoique composée sans cesse d'individus nouveaux et non liés entre eux par la naissance et l'éducation familiale, les classes peuvent très bien se perpétuer à travers les générations, et conserver des intérêts propres. Car les riches, par exemple, ont un certain nombre d'intérêts liés à leur richesse, au pouvoir de l'argent, aux possibilités de faire fortune, de dépenser librement, et ainsi de suite, qui ne supposent pas que les membres de la classe y soient nés et qu'ils aient acquis ces intérêts dès leur plus jeune âge, sachant depuis toujours qu'ils seraient riches et étant éduqués dès l'enfance en fonction de cette condition. Dès qu'ils ont fait fortune, à la fois ils appartiennent à la classe des riches, qu'ils fréquentent naturellement, ne serait-ce qu'à cause de leurs affaires, et avec lesquels ils constatent qu'ils partagent un certain nombre d'intérêts communs liés à leur situation commune. Sans avoir été préparés à faire partie de la classe, ils découvrent en y arrivant pour ainsi dire la communauté d'intérêt qu'ils partagent avec les autres qui sont dans la même situation et attitude. Et cela suffit pour que la classe existe et persiste. Or je pouvais poser comme hypothèse très vraisemblable que ce type de classes devait exister en @, notamment en ce qui concerne le statut de citoyen et la condition de riche, possible dans cette société. Sans exclure d'observer d'autres formations de classes, je me suis concentré sur ces deux.

Comme je vous l'ai dit, vu la particularité de cette société, j'ai tenté de pratiquer une méthode de recherche relativement souple, en observant librement tout ce qui se présentait à moi, avec mes questions en tête, et bien sûr en cherchant dans la mesure du possible à fréquenter des riches, des pauvres, des citoyens et d'autres.

En supposant qu'il y ait bien deux classes, en tout cas, celle des riches et celle des citoyens, je crois pouvoir constater avec une assez grande certitude qu'elles ne se recouvrent pas. Il y a parmi les riches bien de simples ressortissants de @ qui ne sont pas citoyens, et on ne remarque pas qu'ils soient désavantagés. Et d'ailleurs, eux-mêmes ne le croient pas, à ce qu'ils disent presque tous. C'est même, pour une partie d'entre eux, afin de se consacrer plus librement à la poursuite de la richesse qu'ils ont renoncé à devenir citoyens, estimant que ce statut était plutôt une gêne pour eux dans leurs affaires, et notamment dans les contacts avec les étrangers. Et inversement, on voit souvent chez les citoyens une relative indifférence à la richesse, non pas un mépris, mais plutôt une absence d'estime. Ils se contentent pour la plupart de revenus et de fortunes modérés, même s'ils ne renoncent pas pourtant quand l'occasion s'en présente à se mettre matériellement à l'aise, sans chercher la richesse à proprement parler. D'ailleurs ceux d'entre eux qui se sont enrichis ne font pas l'objet d'une critique particulière, pourvu que la façon dont ils ont acquis leurs richesses corresponde à la morale des citoyens de @. D'autre part, les citoyens généralement n'ont pas de considération spéciale pour les non-citoyens riches, comparés aux autres, et surtout bien sûr comparés aux autres citoyens.

Que la richesse donne des pouvoirs, cela fait partie de sa nature. Mais je n'ai pas pu remarquer, il faut l'avouer, que tous les riches en @ partagent certains pouvoirs et les exercent de concert, comme on pourrait s'y attendre s'ils formaient une classe. Il y a certainement des interactions entre divers groupes de riches, qui sont dues surtout au fait qu'ils font des affaires les uns avec les autres. Mais, outre que la différence entre citoyens et non-citoyens est éprouvée, surtout par les citoyens, comme plus importante que la différence entre riches et moins riches (je ne dirais pas pauvres, parce que la pauvreté n'existe pas en @, notamment à cause de leur système de revenu universel), on ne voit pas d'influence notable de la richesse dans la vie politique de @, et c'est au point que les riches de ce pays ne songeraient pas à tenter de corrompre, même indirectement, le pouvoir politique. En fin de compte, malgré toutes mes tentatives de repérer les signes d'un pouvoir étendu, il me faut bien me résigner à constater que les riches n'ont à ma connaissance qu'un pouvoir restreint, non politique, dans cette société. Contrairement à ce qu'on suppose, à partir de l'expérience des autres pays, et contrairement à ce que j'ai commencé par supposer, les riches n'ont qu'une influence minime sur les décisions importantes de leur pays. Chaque fois que je m'en suis enquis, auprès des riches comme des autres, on me l'a confirmé et on m'a montré que c'était bien le cas. C'est pourquoi les riches ne songent pas même à former une sorte de parti et ils n'ont pas une forte conscience de posséder des intérêts communs, aussi étrange que cela paraisse. C'est pour moi si surprenant qu'il m'a fallu du temps pour m'en convaincre. D'ailleurs, on ne trouve pas en @ de gens extrêmement riches, les lois empêchant ce qui est estimé comme un enrichissement excessif. Les quelques milliardaires venant de @ ont entièrement quitté le pays et ont fait le principal de leur fortune à l'étranger. Il se peut que cette limitation de la richesse joue un rôle dans l'inexistence d'une forte classe de riches en @, peut-être encore plus que l'absence de familles et de l'héritage par lequel dans les autres pays nombre de grandes fortunes se constituent sur plusieurs générations.

Quand je fais cette remarque en @, on me répond souvent que, davantage que la limitation des richesses, c'est justement l'absence de familles riches qui empêche le sentiment d'une solidarité spéciale entre les riches, parce que personne n'a grandi avec le sentiment d'appartenir comme de naissance à une classe de riches, puisque tous sont éduqués dans des conditions semblables et n'acquièrent éventuellement leur richesse qu'à l'âge adulte, sans pouvoir oublier qu'ils ont passé leur enfance dans des conditions économiques similaires à celles de tous les autres, et sans même abandonner leurs amitiés antérieures avec ceux qui sont restés dans des situations économiques modestes.

Impossible d'exclure en effet cette raison qu'ils donnent eux-mêmes. Et pourtant je continue à croire que si les très grandes fortunes étaient autorisées en @, la formation d'une classe aurait bien lieu malgré tout, même sans famille ni héritage familial. Mais serais-je aussi prêt à admettre sérieusement l'inverse, comme on me l'a souvent demandé, que dans une société où les familles existent, la seule limitation de la richesse empêcherait la constitution d'une classe des riches ? Je reste indécis sur ce point. Car si cette limitation était suffisamment importante pour créer un mouvement perpétuel important par l'afflux de ceux qui accèdent aux plus hauts niveaux de richesse permis, si de plus, comme en @, la richesse ne donnait pas de pouvoir politique particulier, il me semble que cela pourrait suffire à empêcher la constitution d'une classe fortement cohérente des riches.

J'avoue que je suis aussi sensible à un argument qu'on m'a souvent donné. On me dit que je tends à concentrer mon attention sur l'effet de la suppression de l'héritage sur celui qui, au lieu d'hériter, a dû s'enrichir par lui-même, et non sur l'effet de cette suppression sur l'absence de perspective pour le riche de voir sa richesse transmise à une descendance. Or même le parvenu se sent appartenir à une classe de riches qui le rejette en partie en pensant que ses propres héritiers en feront partie et s'y feront mieux accepter que lui. Lorsque les riches n'ont pas la perspective d'avoir des héritiers, le sentiment de classe, les intérêts à plus long terme qui solidarisent les membres d'une classe, disparaissent largement.

Je suis donc perplexe à propos de l'existence d'une classe de riches en @. Par contre, c'est l'autre classe que je voulais étudier, celle des citoyens, qui me paraît avoir une existence réelle dans cette société sans familles. En un sens, j'admets qu'une partie des arguments avancés contre l'existence d'une classe de riches dans une société sans familles vaut également contre celle de cette classe des citoyens. Toutefois je vois une solidarité entre ces citoyens qu'il est difficile de nier, et qu'ils ne peuvent pas ne pas reconnaître eux-mêmes. Ils sont fiers d'être citoyens, et ils ont de la considération pour le statut de citoyen et pour ceux qui le partagent avec eux. On ne peut pas dire qu'ils méprisent en général leurs compatriotes qui ne l'ont pas, mais la plupart du temps, ils ne les estiment pas autant que les citoyens. Il y a d'ailleurs pour eux de bonnes raisons à cette valorisation positive de leur statut, puisqu'il a dû être mérité par des épreuves. Ils peuvent donc considérer ceux qui ne les ont pas passées comme n'étant pas leurs égaux en ce qui concerne les qualités nécessaires pour réussir ces épreuves, qui ne sont d'ailleurs pas non plus rares, puisque la majorité des @ adultes sont citoyens. Ils doivent pourtant admettre que certains n'ont pas voulu passer ces examens justement pour se soustraire à la morale des citoyens, comme nous l'avons vu à propos de certains qui voulaient avoir les mains plus libres pour s'enrichir par exemple. Néanmoins, dans la plupart des cas, c'est par incapacité que l'on ne devient pas citoyen en @. Le citoyen a donc bien un certain sentiment de supériorité, en général. Et tous ceux qui ont vécu un peu avec eux connaissent cette sorte de fierté qu'ils expriment même sans le vouloir.

Or, ils ne se sentent pas seulement solidaires et plus ou moins supérieurs, mais ils ont, contrairement aux riches, le pouvoir politique, puisqu'ils sont seuls à pouvoir voter et à pouvoir exercer les diverses fonctions politiques. Il est clair que ce pouvoir, ils savent qu'ils le détiennent, et ils affirment eux-mêmes que le statut de citoyen est destiné à le réserver à ceux qui sont capables de l'exercer. Ils dirigent donc les autres en pleine conscience et, dirais-je, en pleine bonne conscience. Même si le statut de citoyen n'est pas héréditaire, il les distingue et leur donne des intérêts propres, qui sont ceux du pouvoir politique qu'ils exercent et qu'ils se gardent jalousement, le refusant tout à fait à la classe des non-citoyens. J'ajouterais même que le fait qu'il ne soit pas héréditaire renforce encore la solidarité des citoyens de @, qui se sentent plus proches de ceux qui ont réussi les mêmes épreuves qu'eux que les membres d'une famille ne se sentent proches de ceux qui sont nés des mêmes parents. On a d'ailleurs connu quelque chose de semblable dans notre histoire, où la classe des prêtres a pu être d'autant plus solidaire qu'on y entrait en fonction de choix et de capacités plutôt que par simple tradition familiale. On a vu bien des prêtres accorder la préférence aux intérêts de l'église sur ceux de leur famille. Et c'est à mon avis une classe analogue que forment les citoyens de @. Sur ce point, je crois même que l'absence de solidarité familiale rend encore plus pure et plus forte l'appartenance à la classe, alors que bien des prêtres restaient partagés entre leur allégeance à leur famille et à la classe de leur famille, d'un côté, et à l'église, de l'autre. Chez les @, qui n'ont pas de famille, rien ne vient contrarier l'allégeance des citoyens à leur classe, qui est d'autant plus soudée.

Chers amis, vous êtes les premiers auxquels je livre cette conclusion, au moins provisoire, mais qui me paraît assez solide. J'en ai déjà présenté des éléments à des interlocuteurs en @, et vous imaginez bien qu'ils la refusent. En gros, ils contestent que cette solidarité des citoyens, bien réelle, en fasse une classe au sens habituel. En effet, disent-ils, les citoyens ne représentent pas des intérêts partiels, différents de ceux de l'ensemble de la société, mais ils sont au contraire les responsables des intérêts de la société entière, y compris des non-citoyens. Et précisément, le fait que leur société n'est pas divisée par des familles, et les classes correspondantes, rend possible ces intérêts communs. Mais je n'y crois pas. Les prêtres auraient dit la même chose, en affirmant que l'intérêt de l'église était celui du peuple chrétien, et même de l'humanité tout entière. Les riches aussi se défendent d'une manière semblable, en se présentant comme les responsables du peuple. Et justement, nous savons que c'est juste un moyen de défendre en réalité leurs privilèges de classe.

On me répond aussi que la situation est très différente dans une société où tous les membres ont été élevés à la même école, pour ainsi dire, et partagent donc à la base, par leur éducation commune, le sentiment fort d'appartenir à la même société, sans compter que chacun peut espérer appartenir à la classe des citoyens. On voit bien que c'est encore une manière de faire intervenir la croyance que, sans les familles, les distinctions de classe sont ou non réelles ou superficielles. Bref, cela ne me convainc pas. Ils me disent aussi que ce que je nomme ici appartenance à une classe serait plutôt la solidarité nationale. Et cela me persuaderait peut-être s'ils n'avaient pas justement dans leur nation une classe particulière de citoyens. Mais je garde malgré tout une certaine prudence, et je compte examiner encore la question avec mes interlocuteurs de @ lors de prochains séjours d'étude que je compte faire bientôt encore dans leur pays. Ce sont de rudes disputeurs, et rien n'est jamais joué d'avance quand on se laisse entraîner dans la discussion avec eux.