Travaux préparatoires - Quelle utopie aujourd’hui?

Transcription de l'intervention de Laura Peterson








Chers utopistes,



J'aimerais vous proposer quelques réflexions sur le modèle des contrats dont Georges nous a parlé il y a quelques mois, et dont nous n'avons pas rediscuté depuis, probablement en partie à cause du caractère séducteur du modèle de l'autogestion pour beaucoup d'entre nous. Ce dernier, que la gauche considère souvent comme un modèle idéal, pourrait certainement être intéressant pendant une certaine période si les conditions qui présidaient à sa mise sur pied étaient particulièrement heureuses. Mais malheureusement, ce modèle, une fois réalisé, me semble presque nécessairement devoir devenir oppressant, de sorte que j'aimerais vous exposer les raisons pour lesquelles je lui préfère de loin le modèle des contrats.

Selon l'habitude que nous avons prise de lier la réflexion politique sur une société meilleure à l'imagination d'une société idéale @, Georges nous a décrit la notion de l’honneur qu’ont les @ lorsqu’ils refusent tout à fait le rôle d'employés subordonnés travaillant « pour » des compagnies étrangères, et lorsqu'ils exigent au contraire l’élaboration conjointe et détaillée de contrats définissant les résultats qu'il s'agira pour eux d'obtenir au terme d'un contrat de travail dont ils auront ensuite l'entière responsabilité. Refusant donc tout contrôle de la manière dont ils parviendront à ces résultats, les @ poussent les responsables des entreprises en question à les traiter comme ils traiteraient des partenaires égaux plutôt que comme des subordonnés qu'on surveille à tout moment et auxquels on impose à sa guise de nouvelles tâches ou de nouvelles conditions de travail. Et toutes les coopérations se font sur ce modèle en @.

Le modèle de l'autogestion des usines ou des entreprises vise lui aussi à libérer le travailleur de la soumission au patron, d'une façon différente, puisque toutes les décisions sont prises de façon collective par un vote démocratique, chacun assumant ensuite autant que possible toutes les fonctions et toutes les tâches à tour de rôle.

Nous savons tous comment il peut être difficile de travailler en groupe, en équipes, et d'avoir à se soumettre à l'opinion des autres sur des points où nous pensons différemment et qui nous importent. En fait le meilleur travailleur en équipe me semble être celui qui n'a pas d'idées propres et qui ne voit donc jamais d'inconvénient à faire une chose plutôt qu'une autre, d'une façon plutôt que d'une autre. Or il me semble que le modèle de l’autogestion a malheureusement lui aussi les défauts caractéristiques des groupes dont les membres sont dans l’obligation de se côtoyer souvent et sur une longue durée, vu qu'il a comme principe la soumission de chacun au vote démocratique. Je crois qu'il y a une grande différence entre la démocratie comme système politique et la démocratie comme système d'organisation du travail ou de la vie concrète des gens. Les lois votées par les démocraties sont censées ne concerner que les points où il est tout à fait indispensable de légiférer, tandis qu'autrement chacun garde la liberté d'organiser sa vie comme il l'entend. Les choses ne sont pas parfaites, bien sûr, mais nous nous sommes tout de même débarrassés d'une quantité de lois qui visaient à régir la morale des gens ou la façon dont ils agissent dans leur vie privée. En soumettant donc l'organisation du travail à l'avis des majorités de travailleurs, je ne suis pas certaine que nous serions beaucoup plus libres qu'en la soumettant aux directives des patrons. Les travailleurs anarchistes du 19e siècle semblaient particulièrement intelligents et adultes, selon l'idée que j'ai pu m'en faire à partir de mes lectures, de sorte qu'on peut penser que la création d'une nouvelle société basée sur leur réflexion aurait pu donner lieu à l'émergence d'usines et de villages autogérés tout à fait intéressants, mais seulement pendant une période relativement courte, à mon avis. Le respect mutuel des travailleurs aurait pu prévaloir sur les défauts des groupes pendant un moment, vu la solidarité suscitée par le vaste et très dynamique mouvement d'idées de l’époque, par le sérieux des discussions à leur sujet, et par l'ennemi commun qu'était le patron. Mais la figure de l'ennemi commun disparu perdant progressivement sa puissance de répulsion, et les idées discutées une fois incarnées et stabilisées dans des pratiques concrètes, tous les défauts des groupes tendraient il me semble à ressurgir peu à peu.

Comme vous le savez, celui qui s'exprime dans des assemblées tend à se trouver dans l'une de ces deux situations : soit ses idées sont souvent considérées comme déterminantes, et ont donc un grand poids lors des votes, soit au contraire ses idées sont peu écoutées. Rapidement certains tendent à se concevoir personnellement comme incarnant la voix de la majorité ou le bon sens de la majorité intelligente. Ils s’allient alors à ceux qui ont des idées semblables à eux et traitent les autres comme s’ils n’étaient pas tout à fait des membres à part entière. C'est pour cette raison notamment que nous avons pris l'habitude de transcrire toutes les interventions de nos rencontres et de nos discussions par écrit, et que nous développons par écrit tous les enjeux qui nous semblent importants. De cette façon, la manière de présenter ses idées qu’a chacun peut être pesée plus facilement.

Mais lorsque toutes les décisions doivent être prises à la majorité, comme c'est le cas dans le modèle de l'autogestion, si les gens n’ont pas un fort caractère et une forte fierté à opposer à ceux qui tendent à se concevoir eux-mêmes comme l'incarnation de la majorité avisée, des chefs (ou des patrons) se mettent vite à ressurgir et à diriger les votes des autres. Il arrive alors souvent que ceux qui font partie de la majorité au sens numérique du terme aient tendance à essayer de deviner quels seront les avis « majoritaires » sur les différents points en discussion, pour pouvoir soutenir immédiatement les positions qui domineront vraisemblablement et ne pas paraître étrangers au groupe. Et les groupes poussent aussi ceux qui ne font pas partie des dominants cachés ou affichés à n’avancer leurs opinions que de façon très indirecte, modérée, « gentille », pour éviter d'être marginalisés comme l'est celui dont les jugements différents le signalent comme un « autre ». Il arrive souvent que des groupes nouvellement constitués parviennent à éviter ces travers asservissants pendant un moment, mais il est très difficile de les éviter sur une plus longue durée, et je ne vois malheureusement pas comment le modèle de l'autogestion pourrait y parvenir très longtemps.

S’il était facile, pour les membres d’une entreprise autogérée, de quitter l’entreprise pour se trouver du travail ailleurs, le problème serait moins grave (mais très important tout de même à cause de ses effets sur le développement du caractère). Des auteurs ou certains d'entre vous se sont peut-être penchés sur ce problème, et ont peut-être imaginé des systèmes facilitant les transferts d’une entreprise ou d'une usine à l’autre dans le cadre de ce modèle. Si c'est le cas, je vous prie de me le signaler. Il reste que l'esprit familial qui se développe souvent dans les groupes aurait certainement tendance à mettre une forte pression sur celui qui pourrait vouloir changer de milieu de travail et laisser tomber ses compagnons. Le fait de devoir rapidement se trouver une position dans une autre entreprise, sans avoir le temps ou la possibilité de se faire réellement une idée des gens avec qui l'on se trouvera ensuite lié pour la vie (à moins d'un nouveau transfert), représente un facteur d'asservissement supplémentaire.

Le modèle des contrats est beaucoup plus souple, puisqu'il n'oblige personne à passer tous ses contrats avec la même entreprise, ni donc à entrer en coopération avec des gens avec qui il ne s'entendrait pas. Les activités quotidiennes du contractant n'étant pas décidées par une majorité mais par lui-même, dans le cadre de contrats où il ne s'engagerait toujours que librement (vu l'existence du revenu universel et la forte dévalorisation de l'endettement en @), il serait complètement libéré de la pression du groupe et du résultats des votes des travailleurs du modèle de l'autogestion. Personne n'aurait à se soumettre à l'avis des pairs, la collaboration se faisant autrement, en fonction des résultats à atteindre, et chacun organisant ensuite son travail selon son jugement propre et sans subir aucune autre évaluation que celle du résultat. Au lieu d'être entouré de gens non choisis, chacun pourrait entrer dans une multiplicité de collaborations selon ses capacités et ses désirs variés et différents aux différentes époques de sa vie. Et pour comparer maintenant le modèle des contrats au travail salarié, mentionnons rapidement que personne ne serait plus contrôlé ou enjoint sans cesse de faire une chose ou une autre d'ici la fin de la semaine ou de la journée (en plus d'être constamment soumis à toute la hiérarchie de supérieurs au statut officiel ou non).

Il s'agit, il me semble, d'attitudes et de moeurs qui pourraient permettre à une société de ne pas retomber en quelques décennies ou centenaires dans une situation de soumission progressive. Si chacun était habitué à avoir l'entière responsabilité de son travail, et donc à ne pas être contrôlé dans le détail de ses actions, chacun acquerrait certainement une beaucoup plus grande estime de soi, et donc justement un sentiment de son honneur l'empêchant d'accepter de se soumettre à une volonté contrôlante extérieure et aux vexations que les petits et les grands patrons tendent à faire subir à leurs employés (comme à celles que la majorité ou le groupe dirigeant du modèle de l'autogestion ferait certainement rapidement subir à ceux qui ne s'assimileraient pas aussi bien que d'autres au groupe). Alors que l'ambiance des entreprises autogérées deviendrait probablement souvent très désagréable (du moins pour ces derniers) dès que la puissance de l'idéalisme des premières années se mettrait à décliner, le modèle des contrats me semble donc pouvoir produire son propre combustible, c'est-à-dire ce sentiment de liberté et d'honneur personnels qui sont certainement la meilleure garantie contre le retour de moeurs asservissantes (vu l'autonomie réelle des contractants et l'habitude du respect mutuel favorisé par le modèle lui-même).

La gauche alterne souvent entre une quasi déification des peuples, des travailleurs ou des votes démocratiques, et donc des majorités, d'une part, et une méfiance assez extrême, elle aussi, à leur égard, lorsqu'elle considère les majorités concrètes et non plus idéales, d'autre part. Mais quand elle pense à l'idéal, elle se donne à la fois des êtres humains parfaits (qui prendraient les meilleures décisions pour tous), et des êtres humains très semblables les uns aux autres (qui seraient donc toujours largement satisfaits des décisions de la majorité), de sorte qu'elle pense pouvoir voir dans le modèle de l'autogestion un système qui ne léserait pas l'individu soumis, cependant, aux majorités à tout moment dans son travail et dans les autres types d'activités pourtant dites autogérées.

Le modèle des contrats, en évitant de faire de la démocratie politique un modèle devant s'appliquer à tout, lui laisse jouer son rôle lorsqu'elle est le meilleur choix, mais laisse le @ décider lui-même de la façon dont il organisera son travail et ses journées selon les résultats qu'il devra atteindre et qui auront été définis par des contrats signés librement.

D'autre part, le modèle de l'autogestion divise les profits entre les travailleurs au lieu de les concentrer dans les mains des patrons et des actionnaires, ce qui est l'un de ses importants avantages. Mais le système des contrats pourrait facilement se lier à d'autres dispositifs permettant d'éviter la concentration des richesses. Déjà, dans une société sans familles, selon une idée qui séduit de plus en plus de gens parmi nous, il n'y aurait plus d'héritages, ni donc d'empires familiaux, de sorte que la richesse personnelle ne le serait que très provisoirement et reviendrait à la collectivité à la mort des individus. Et si l'on jugeait que certains cumulaient malgré cela trop d'argent, il suffirait d'instaurer une limite à la richesse individuelle. Combiné à l'un ou l'autre de ces dispositifs, le modèle des contrats aurait tous les avantages de l'autogestion sans ses inconvénients.

Une partie importante de l'argent des « héritages » reçus par la collectivité pourrait d'ailleurs être utilisée pour le financement de nouveaux projets innovateurs, ce qui serait tout particulièrement intéressant dans une société comme @, où les considérations économiques sont jugées bien moins importantes que toutes sortes d'autres considérations, et où les entreprises auraient certainement bien d'autres visées que financières (et pourraient d'ailleurs être nommées autrement), ayant plutôt comme valeur supérieure le développement de la science et des techniques utiles au bien commun, celui d'un art, ou l'exploration des possibilités d'une refonte continuelle des activités nécessaires aux fonctionnement de la société de manière à les rendre les plus intéressantes et les plus favorables au développement des facultés humaines possible, par exemple.



Je vous remercie pour votre écoute attentive et j'espère beaucoup que des interventions écrites sur ces sujets nous permettront de poursuivre la discussion qui commence donc maintenant.


Laura Peterson