Chère Claire,

Je suis toujours en @, c’est magnifique.

Toi qui aime la danse, tu aimerais énormément la façon si fascinante dont dansent les @. Même lorsque la musique est joyeuse, et, j’allais dire même quand ils s’abandonnent, ils gardent une sorte de tenue artistique, de rapport à ce qu’il y a de profond dans la danse, comme si toute danse ou tout moment dansé avait sa profondeur, même quand la musique devient enivrante ou légèrement loufoque. Même les danses qui tendent d’habitude au divertissement sont dansées là-bas comme si elles importaient vraiment. Je crois que c'est ce qui me touche le plus en @, cet air que les artistes et en l’occurrence les danseurs ont de trouver que ce qu'ils font importe réellement. Plus précisément, c’est leur abandon qui est étonnant, un abandon par lequel ils semblent se fondre dans la musique.

Viens vite me retrouver, chère Claire

Emilie



Chère Emilie,

Finalement je t’ai suivie, je suis en @! Non, pour le moment c’est que j’ai rencontré une @ qui est très sympathique. Quelques méditations pour accompagner les tiennes, chère Claire. Je crois que les danses « existent », si on les prend au sérieux. Mais il faut justement les prendre au sérieux. Au lieu que ce soit le danseur qui fasse les mouvements caractéristiques les uns après les autres, c'est la danse qui se met à utiliser le danseur, en une fusion qu'on appelait duende en flamenco avant la création de @, et qui est maintenant reconnue dans toutes les danses en @, me dit mon amie. Les voix mêmes sont transfigurées, lorsque celles-ci jouent un rôle dans la danse, comme c'est le cas dans le flamenco, où ceux qui regardent les danseurs tapent des mains en des rythmes extrêmement complexes et lançent des ole! qui frappent par le ton de la voix qui les prononce. La distinction entre profane et sacré vient à l'esprit, lorsqu'on entend des gens chez qui la danse est agissante. Il y a des ole! qui ne sont pas reliés aux profondeurs de la danse, et d'autres qui en émanent réellement, c’est très impressionnant. Dans le premier cas, c'est comme si c'était l'individu normal qui parlait, celui qui n'est pas transfiguré par ce qui se passe, tandis que dans le second les ole! lancés d'un ton fort tout comme ceux qui sont discrets et si sérieux font autant partie de la danse ou de « ce qui se passe » que la musique. J'avais déjà remarqué ce genre de différences en regardant des vidéos de danseurs de flamenco du vingtième siècle, j'ai été très étonnée de les retrouver aussi chez des gens qui ne sont pas des gitans, et qui dansent aussi bien le tango ou le lindy hop, lors d’une série de soirées de danse qu’un groupe de @ a organisée ici. Quelle chance d’avoir pu les voir! Et de danser aussi.

Voici ce que j’ai pu observer. Même les danses légères chez nous, comme l'est le lindy hop, sont à la fois sérieuses et légères pour les @, devenant de réelles danses artistiques. Je crois que c'est à cause du rôle que les musiciens jouent dans une danse, qui est sous-estimé ici, et qui est très important là-bas. Pour que le renversement dont je parlais plus haut puisse se produire, il faut que les musiciens sachent repérer, dans un répertoire qui tend au divertissement comme c'est le cas pour le lindy hop, les pièces qui sont davantage qu’un simple divertissement, voire qui tendent à l'art ou en sont, ou il faut qu'il sachent les composer eux-mêmes. Je t'expose ici une remarque de la @ qui m’a introduite aux soirées de danse en question. Nous discutions de la différence entre art et divertissement, de sorte que j'ai été surprise de l'entendre dire qu'elle dansait elle-même le lindy hop, que je considérais comme un divertissement davantage que comme un art. Comme c'est souvent en repérant soi-même les phénomènes qu'on peut ensuite chercher à les analyser, elle m'a fait entendre une série de classiques du swing, distinguant chaque fois les pièces-divertissement des autres. Ecoute par exemple cette version de Love me or leave me de Nina Simone, en mettant un peu de volume. Voilà un morceau que j’aime, où plusieurs tonalités se succèdent organiquement ou se lient et se mélangent, une certaine légèreté, de l’ironie, une intensité délicate et forte à la fois... https://www.youtube.com/watch?v=355RWiehK98. Je vois bien qu’on peut danser « réellement », « profondément », sur une telle musique.

Merci de tes impressions sur @. Je suis fort curieuse de découvrir toutes celles que tu voudras bien me faire connaître!

Au plaisir de te retrouver

Claire



Chère Claire,

J’ai réfléchi aux différents usages du mot sérieux. Le mot est souvent utilisé de façon péjorative, or tu l’utilises sans cesse de façon positive. Etre sérieux, se prendre au sérieux… et d’autre part ta tendance à qualifier les choses que tu aimes le plus de sérieuses… Je me suis amusée à analyser une série d’expressions comprenant le mot en question. Quand on le remplace par des périphrases équivalentes, on fait des découvertes intéressantes. En voici quelques-unes:

Tu n’écoutes pas sérieusement: tu ne fais pas assez attention, ton attention n’est pas suffisante, tu n’écoutes pas « pour vrai », pas réellement.

Jouer sérieusement: jouer en respectant sa musique (versus un « cover » qui ne prend pas le morceau d’origine au sérieux, et qui rend par exemple toute morne une musique qui avait de l’intensité).

Que faire de celle-ci: une personne qui a une sorte de sérieux rébarbatif, lourd, ridicule? Dans ces cas, on juge le sérieux négativement, comme dans le cas d’une personne qui se prend au sérieux, ou encore d’un sérieux qu’on juge déplacé, désagréable, voire stupide, dont on rigole, etc. - Mais justement on condamne ce sérieux, d’une façon ou d’une autre, ce qui n’est pas le cas dans les autres usages du mot que j’ai mentionnés. C’est une remarque intéressante, parce qu’elle met l’accent sur le mérite. Une attitude qualifiée de « sérieuse » suscite le blâme, ou bien l’estime? Elle mérite le blâme, ou l’estime? Elle provoque le rire, un haussement d’épaules, un désagrément, ou bien elle suscite l’approbation? On est clairement devant deux phénomènes différents. Celui qui se « prend au sérieux », c’est en fait le vaniteux, dont on juge que les attitudes ne font pas sens. Le musicien qui prend sa musique au sérieux fait au contraire plaisir, si du moins on aime la musique en question. Et s’il se donne des airs, comme on dit? Je crois que le renversement que tu proposais est pertinent ici. Est-ce que ces airs étranges proviennent de la musique, en sont en quelque sorte des émanations, ou le musicien pense-t-il à autre chose qu’à sa musique, et en réduit-il la profondeur à des schémas d’émotions par lesquels on voit qu’il se concentre davantage sur lui-même que sur sa musique?

Prendre quelque chose au sérieux, c’est-à-dire y accorder de l’importance. Y accorder l’importance que cela mérite. Une personne sérieuse au sens péjoratif: c’est qu’on perçoit que ce qui la rend sérieuse ne mérite pas d’être pris au sérieux.

Ai-je raison de penser que tout cela concerne la texture même de la perception?

Il y a aussi le sérieux lourd et le sérieux joueur, celui par lequel la danse devient comme existentielle en prenant une ampleur qui est très sensible quand on la rencontre chez un danseur. Qu’est-ce qui pèche dans ce sérieux lourd? C’est que c’est la personne elle-même qui est lourde, tandis que la danse ne l’est pas (par hypothèse). Dans le sérieux joueur, la personne fait un avec sa danse, comme tu le disais.

Au plaisir de te retrouver

Emilie