Garderies


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La propagande contre nos provinces pédagogiques bat son plein et les journalistes d’ici se plaisent à les peindre comme des prisons ou des casernes militaires, sans même savoir de quoi ils parlent. Je crois que c’est une bonne idée pour moi, qui ai la chance d’être ici pour étudier les mœurs et les milieux de vie de nos détracteurs, d’examiner les institutions dans lesquelles on éduque ici les enfants. Je commence par ce qu’on appelle ici les garderies ou les centres de la petite enfance. Je m’intéresserai plus tard aux écoles maternelles, primaires et secondaires et aux milieux familiaux.


Sauf dans de très rares cas, les enfants sont ici éduqués en grande partie par leurs géniteurs, surtout en bas âge, quand ils ne fréquentent pas encore les écoles. Il ne s’agit pas ici de discuter les inconvénients de cette manière de faire, mais seulement de remarquer que les parents devant travailler cinq jours par semaine pour satisfaire les besoins de leurs enfants et assurer à leur famille un certain confort et une certaine sécurité financière, ils doivent confier pendant ce temps leurs enfants à des institutions et à des travailleurs spécialisés (presque toujours des femmes) dans la garde d’enfants. La plupart des travailleurs, surtout ceux qui ont des enfants, travaillent normalement du lundi au vendredi, du matin jusqu’à la fin de l’après-midi. Les mœurs professionnelles de l’endroit exigent donc que les pères ou les mères apportent, tous les matins qu’ils travaillent, leurs enfants (aussi longtemps qu’ils ne sont pas en âge d’aller à l’école) à la garderie, pour aller les reprendre après la journée de travail. Pour faire sauver du temps aux parents, les garderies sont généralement construites à proximité des quartiers résidentiels, ou plus rarement près des milieux de travail. Chose étonnante pour tous ceux qui ont vécu presque toute leur enfance dans nos provinces pédagogiques, les centres de la petite enfance se trouvent donc entièrement dans le monde des adultes. Les parents, les éducatrices et les propriétaires de ces entreprises ne semblent pas se demander ce qui pourrait convenir davantage aux enfants, ou ils ne s’en soucient pas. C’est pourquoi cette garderie, Le Ranch des Copains, se trouve non loin d’une rue que les parents des jeunes enfants utilisent pour se rendre au travail ou revenir à la maison. Ils peuvent simplement y laisser ou y prendre leurs enfants en passant. C’est certes commode pour les parents.





Quant aux enfants, ils sont enfermés presque toute la journée dans un édifice qui aurait très bien pu servir à autre chose, et qui souvent a servi et servira à autre chose, avant que la garderie n’existe, et quand elle déménagera ou fermera ses portes. On pratique ici ce qu’il faudrait appeler l’architecture universelle, en ce que des édifices ayant des fonctions en principe très différentes ont une apparence fortement semblable, bien que ces ressemblances architecturales contribuent justement à atténuer ces différences. Donc un édifice ayant la forme d’un bloc grisâtre rehaussé de deux bandes de revêtement extérieur couleur de terre cuite peut aussi bien abriter une quincaillerie, les bureaux d’une compagnie d’assurances ou d’une firme de comptables, un restaurant ou un café, un supermarché, un commerce d’informatique, un centre communautaire ou une garderie. Le Ranch des Copains est un cas particulièrement laid de cette architecture. On peut difficilement imaginer un édifice plus morne, plus pauvre d’un point de vue architectural. Il est amusant de constater que c’est à peu près ainsi que les détracteurs des provinces pédagogiques doivent se les représenter, alors qu’ils s’accommodent fort bien de la chose quand elle existe tout près d’eux et quand ce sont leurs enfants – qu’ils sont censés aimer de tout leur cœur – qui en subissent les inconvénients.


Les garderies se trouvent souvent – pour les raisons que j’ai dites – près de rues, d’avenues ou de boulevards où la circulation est continue toute la journée. On refuse donc de laisser les enfants courir sur le terrain entourant ces édifices, par crainte qu’ils ne se fassent frapper par une voiture. Si le temps le permet, on fait seulement sortir les enfants pour une petite promenade ; ou plus souvent on les laisse s’amuser dans une espèce d’enclos construit à l’arrière de presque toutes les garderies, sauf parfois celles en milieu familial. Cet enclos contient généralement des jeux destinés aux enfants (balançoires, glissades, etc.) et est entouré d’une clôture de métal cachant les enfants des regards indiscrets, mais les empêchant aussi de voir à l’extérieur. Il ne manque que le fil barbelé pour que la ressemblance avec une prison ou un camp de concentration soit parfaite, ou peu s’en faut. Pourtant les parents, plus soucieux de commodité que de la nature du milieu dans lequel vivent leurs enfants, ne remarquent pas cette ressemblance, et y voient au contraire une garantie de sécurité. Non seulement leurs enfants ne risquent pas d’être écrasés par une voiture, mais cette clôture les protège des adultes malintentionnés, par exemple des pédophiles.

(* On voit mal l’enclos en raison de la neige. Ne pas oublier d’aller prendre de nouvelles photographies ce printemps.)

Pour qu’on ne s’imagine pas que le Ranch des Copains est un cas exceptionnel, voici une autre garderie qui se trouve à environ 400 mètres sur la même rue.




Toujours la même platitude, la même monotonie architecturale. Il est curieux qu’on utilise encore une fois une couleur plus vive pour faire contraste avec la couleur terne de l’ensemble de l’édifice, un peu comme si on ne voulait pas aller jusqu’au bout, un peu comme si on voulait montrer qu’on tenait à mettre un peu de couleur dans la vie des enfants.

Quoi qu’il en soit, les enfants doivent littéralement étouffer dans ces garderies. À moins que l’aménagement intérieur n’ait rien à voir avec l’apparence extérieure de ces édifices… Cela serait surprenant, mais il ne faut pas exclure cette possibilité. J’ai bien essayé de prendre un rendez-vous pour visiter l’intérieur de deux de ces garderies, mais quand j’ai dit que j’étais un chercheur @, on a refusé catégoriquement. Et dire qu’on s’indigne que nous refusions de laisser entrer les observateurs étrangers dans nos provinces pédagogiques !

En fait, je suppose qu’on se serait montré même méfiant envers un chercheur originaire d’ici, bien que beaucoup moins, c’est certain. Le plus simple serait de me faire passer pour un nouveau papa qui cherche une place en garderie pour son jeune enfant. Seulement je crains bien de n'être pas très convaincant dans ce rôle. Il me faudrait demander à une femme originaire d’ici de jouer le rôle de la maman. Je la laisserais poser les questions convenues, ce qui m’éviterait de me faire repérer et me permettrait de me concentrer sur mon rôle d’observateur.

Pour l’instant je m’en tiens à quelques photographies publiées sur internet à des fins publicitaires.




Encore une fois, on dirait qu’on tente de dissimuler la grisaille environnante avec des couleurs vives, ce qui revient d’une certaine manière à reconnaître son existence, mais sans réussir ou essayer vraiment de la faire disparaître. Mais ce qui saute encore plus aux yeux, c’est l’impression de propreté et surtout d’ordre que l’on met de l’avant. Les planchers doivent être astiqués au point d’en reluire. Tout doit être rangé à sa place : les petites chaises, les jeux et les jouets, les collations, les effets personnels de chaque enfant. Ainsi les parents peuvent croire que leurs enfants sont entre de bonnes mains, et que tout est à sa place, y compris leurs enfants.

Enfin quelques bizarreries, que j’espère rares pour le bien des enfants d’ici et qui rendent tout à fait comiques les ragots selon lesquels les provinces pédagogiques seraient des chenils ou de lugubres orphelinats où l’on entasserait les enfants. Car si ce type d’ameublement ou de rangement peut certainement amuser les bambins au début, il aura tôt fait de les rendre aussi amorphes que les animaux qu’on élève dans les usines où sont produits la viande et le lait.




Faute d’avoir réussi à visiter des garderies, je poursuis mes recherches grâce à leurs sites promotionnels. Voici les grandes lignes de l’approche éducative que prône une garderie pour les enfants de 18 mois à 5 ans :


« Nous privilégions l’approche centrée sur l’enfant qui situe ce dernier au centre du processus d’apprentissage. Dans cette vision, la conception de l’éducation se fonde sur la conviction profonde qu’un enfant placé dans un milieu stimulant possède en lui-même les ressources nécessaires à son développement et que la connaissance ne doit pas lui être imposée. Dans cette optique, le but de l’éducation est avant tout de créer les conditions favorables à l’actualisation du potentiel de chacun, c’est-à-dire de donner à chaque individu l’occasion de développer toutes ses capacités. L’enfant est responsable de son apprentissage et maître de son développement. »


Je m’étonne de voir qu’on attribue à des enfants de cet âge une grande autonomie dans leur développement, au point de parler de responsabilité et de maîtrise. À la lecture de la deuxième phrase de ce passage, on pourrait croire qu’il s’agit plutôt de plantes qui ont seulement besoin de conditions favorables pour bien pousser, et qui ont en elles-mêmes les ressources nécessaires à leur propre croissance. D’ailleurs, cela n’est même pas vrai pour les plantes qu’on cultive, puisqu’il faut souvent poser des tuteurs, par exemple. Si le rédacteur de ces lignes et les éducatrices en garderie prennent au sérieux ces affirmations, ils sont d’une naïveté égale ou supérieure à celle des enfants qu’ils ont pourtant la responsabilité d’éduquer. Plus vraisemblablement, il s’agit de formules creuses (qu’on peut appeler au besoin des « convictions profondes » – ça sonne si bien !) qui réfèrent à des théories pédagogiques et psychologiques à la mode, et auxquelles les éducatrices, dans l’exercice quotidien de leur métier, ne croient pas vraiment, bien qu’elles puissent certainement s’imaginer le contraire. Une analyse rapide de l’horaire d’une journée type dans la même garderie semble confirmer cette conjecture.


L’HORAIRE D’UNE JOURNÉE TYPE AUPRÈS DES 18 MOIS À 5 ANS

7h00

Ouverture

7h00 à 9h00

Accueil et jeux libres

9h00 à 9h30

Hygiène et collation

9h30 à 10h15

Bloc 1 : Ateliers

10h15 à 10h35

Toilette et habillage

10h35 à 11h15

Bloc 2 : Activités à l’extérieur

11h15 à 11h30

Déshabillage et hygiène

11h30 à 12h30

Dîner et hygiène

12h30 à 13h15

Préparation à la détente et activités calmes

13h15 à 14h30

Sieste ou détente tout en musique

14h30 à 15h00

Réveil et hygiène

15h00 à 15h30

Collation et hygiène

15h30 à 16h30

Bloc 3 : Activités dirigées ou semi-dirigées

16h30 à 18h00

Jeux libres, activités de groupe, projets et activités à l’extérieur possibles

18h00

Fermeture


Ce qui frappe à la lecture de cet horaire, ce n’est pas la place qu’on laisserait à la prétendue autonomie de l’enfant dans son apprentissage, mais bien plutôt le cadre rigide de cette journée type, lequel demeure en gros le même pour les enfants de 18 mois et les enfants de 5 ans, qui pourtant ne devraient pas avoir grand-chose en commun, sauf si l’éducation donnée dans ces garderies les empêche de se développer et fait des enfants les plus âgés des attardés, à un degré ou un autre. Cet horaire montre bien que non seulement on ne se soucie pas de l’autonomie de l’enfant dans son apprentissage qu’on a pourtant proclamée avec pompe, mais aussi qu’on ne se soucie pas vraiment des stades de développement des différents enfants, qui peuvent varier grandement en fonction de l’âge, des dispositions naturelles et des milieux familiaux. Tous les enfants doivent en gros entrer dans le même moule, ce qui continuera de se produire dans les écoles primaires, secondaires, et aussi dans les cégeps et les universités, une fois qu’ils seront devenus adultes. Visiblement les beaux discours que l’on tient sur l’importance accordée à l’autonomie des enfants ne déterminent pratiquement pas l’éducation donnée dans les garderies, mais servent au contraire à dissimuler les contraintes qu’on impose assez arbitrairement aux enfants et qui ont moins pour but de favoriser leur développement que de faciliter le travail des éducatrices, lesquelles peuvent ainsi s’occuper d’un plus grand nombre d’enfants d’âge différent, et peuvent en grande partie s’en remettre passivement à l’horaire préétabli pour exercer leur métier, au lieu de réfléchir constamment à ce qu’elles font avec chaque enfant. Ce qui est tout le contraire de la personnalisation de l’éducation qu’on fait mine de défendre.

Pour en revenir à l’énoncé de l’approche éducative cité plus haut, il est étrange qu’on s’y contente de parler simplement de l’apprentissage et du développement de l’enfant, sans préciser ce qu’il s’agit d’apprendre et de développer. Si on en juge d’après l’horaire de la journée type, on met l’emphase sur l’alimentation, le repos et la détente et surtout l’hygiène. Il est vrai que ce sont des choses qui ont une certaine importance pour de jeunes enfants, mais c’est loin d’être suffisant. À supposer qu’on prenne vraiment au sérieux l’alimentation, le repos et l’hygiène des enfants (ce qu’il faudrait vérifier), ces enfants bien alimentés, reposés et propres peuvent très bien être sous-développés sur beaucoup de points. Les éducatrices – je l’espère – conviendraient de ceci, ne voulant pas qu’on réduise leur profession à nourrir, à coucher et à laver de jeunes enfants. Elles prétendent à davantage. Mais à quoi ? Cela demeurera un mystère aussi longtemps que je ne pourrai pas observer les activités libres, semi-dirigées ou dirigées grâce auxquelles les enfants sont censés apprendre et se développer. On parle aussi d’activité physique et de saines habitudes de vie (drôles d’expressions, qui ne sont pas utilisées en @), mais encore une fois il faudrait voir, car on peut se demander dans quelle mesure il est sain d’enfermer (pour ne pas dire séquestrer) des enfants à l’intérieur presque toute la journée, en réservant seulement un bloc de 20 minutes pour des activités à l’extérieur, auquel on peut ajouter une autre sortie à l’extérieur à partir de 16 h 30, mais seulement pour les enfants qui sont encore à la garderie à cette heure.

Je reviens à l’horaire de la journée type. Il doit bien y avoir moyen d’en tirer quelque chose sur ce qu’apprennent et développent les enfants dans cette garderie. Je m’y suis peut-être mal pris jusqu’à présent en me posant cette question. La réponse à cette question ne se trouve peut-être pas tant dans le contenu explicite de cet horaire que dans sa forme. À bien y regarder, il me semble qu’on procède à un endoctrinement particulièrement sournois par la forme qu’on donne à la journée de tous les enfants, lequel ne consiste pas à faire adhérer les enfants à un ensemble d’opinions explicites. Bref, c’est encore pire, puisque la chose échappe même aux adultes, à commencer par les éducatrices, qui endoctrinent d’autant mieux qu’elles sont elles-mêmes endoctrinées.

Mais venons-en à la chose elle-même. En imposant à tout un groupe de jeunes enfants un même horaire qui règle minutieusement leur vie, on leur apprend sournoisement à accepter et même à désirer qu’on organise grandement leur existence quand ils seront adultes, en allant parfois même jusque dans le détail. La chose en vient simplement à passer pour normale, pour naturelle. C’est une forme de conditionnement qui les prépare à la routine du travail et de la vie familiale, qui est incompatible avec la liberté, l’autonomie individuelle, la réflexion et la diversité et la puissance des désirs, et qui se poursuivra à l’école primaire et à l’école secondaire, et aussi pendant les études supérieures, pour ceux qui en feront (à développer dans des observations portant spécialement sur les institutions d’enseignement dit supérieur). Presque tout étant déjà organisé de l’extérieur et réglé à l’avance, la liberté, l’autonomie et l’intelligence des individus sont fort peu sollicitées et sont donc littéralement étouffées. Il serait encore plus juste de dire qu’elles n’ont même pas l’occasion d’exister, au sens fort du terme. Quant aux désirs des individus, ils sont fortement formatés et n’ont par conséquent rien d’individuel. Ce qui est tout à fait compatible avec la docilité et la passivité attendues des travailleurs salariés, que les planificateurs de l’État et des entreprises peuvent manipuler comme des objets n’opposant aucune résistance, sauf une certaine tendance à l’inertie, dont il leur faut tenir compte.

Il ne faut cependant pas croire – et aucun éducateur ne le fait dans nos provinces pédagogiques – que les enfants sont capables de décider de ce qu’ils doivent faire de leur temps. Alors ils n’auraient pas besoin d’éducateurs, car ils seraient déjà autonomes et capables de prendre en charge leur propre développement. Une telle idée est chimérique (ou utopique, comme on dirait ici) et, comme on a vu, elle cache des formes particulièrement sournoises d’endoctrinement, les objectifs et l’orientation donnés à l’éducation n’étant pas assumés ouvertement. C’est pourquoi les éducateurs de nos provinces pédagogiques, qui savent bien que l’autonomie des enfants est à peu près nulle, ne se racontent pas d’histoires à ce sujet, et reconnaissent que c’est justement en raison de ce manque d’autonomie qu’il leur faut organiser les journées des enfants. Seulement il y a différentes manières d’organiser, et cette organisation peut avoir des buts très différents. Premièrement on peut clamer haut et fort que les enfants sont des êtres disposant en eux-mêmes des ressources nécessaires à leur développement (c’est une manière de dire qu’ils sont déjà autonomes) pour autant que les conditions soient favorables à ce développement (ce qui est très vague, même si je crois comprendre que les éducatrices d’ici veulent dire par là que les enfants se sentent en sécurité, qu’ils reçoivent tout l’amour et toute l’attention dont ils auraient besoin, et qu’ils sont « stimulés »), tout en leur imposant une organisation du temps rigide et incompatible avec le développement de l’autonomie et la formation d’un désir de liberté qui doit « stimuler » ce développement, pour m’exprimer dans leurs termes. Comme on suppose que l’autonomie existe déjà chez les enfants, on néglige de prendre les moyens qu’il faut pour favoriser son développement et pour combattre ce qui entrave ce développement. Deuxièmement on peut reconnaître que les enfants ne disposent nullement des ressources nécessaires à leur propre développement et qu’il faut faire plus que leur donner des conditions favorables à leur apprentissage (au sens où semblent l’entendre les éducatrices d’ici), et c’est pourquoi les éducateurs de nos provinces pédagogiques évitent d’organiser méticuleusement les journées des enfants qui leur sont confiés selon des horaires rigides et immuables. L’organisation du temps comporte donc des différences plus ou moins importantes selon les éducateurs, selon les enfants confiés à un même éducateur, et même selon l’âge et le stade de développement d’un même enfant, qu’ils changent d’éducateur ou non à ces différents stades. Et les éducateurs vont plus loin : plus les enfants grandissent et plus leurs aptitudes se développent, plus ils introduisent des irrégularités et des changements imprévus, plus ils se gardent de planifier l’ensemble du temps dont ils disposent, plus ils leur expliquent pourquoi ils refusent de s’inféoder à un horaire strict et pourquoi ils jugent préférable de faire ceci ou cela à tel moment, selon la situation concrète dans laquelle ils se trouvent alors, pour finalement décider en discutant avec eux, par exemple en faisant des conventions. C’est ainsi qu’ils évitent de rendre les enfants dépendants d’une espèce de routine, d’un mode d’existence monotone et uniforme, et donc de faire d’eux des êtres d’habitude, c’est-à-dire des automates. C’est dans ce contexte que les adolescents sont progressivement incités à prendre progressivement en charge – de manière réfléchie, en analysant les causes et les effets de leurs désirs – une plus grande partie de leur existence et de leur développement. Cela n’a rien à voir avec l’autonomie illusoire (une autonomie d’automate) qu’on attribue ici aux adultes une fois qu’ils ont été bien dressés et accoutumés à la routine, sous prétexte qu’il n’est qu’assez rarement nécessaire d’exercer sur eux des contraintes directes pour qu’ils agissent conformément aux attentes de leurs maîtres, et pour qu’ils acceptent machinalement une existence réglée au quart de tour, où la réflexion n’a pas sa place, et où la liberté ne peut être qu’étouffée dans l’œuf, ou du moins limitée à un champ d’action très circonscrit.

Mais je m’éloigne de mon sujet, qui n’est pas ce qui se passe chez nous, dans les provinces pédagogiques, mais plutôt ce qui se passe dans les milieux de vie de cette société où je vis depuis une dizaine de mois, entre autres les garderies. Il n’empêche que le contraste qui résulte de la mise en parallèle avec nos provinces pédagogiques me permet de mieux comprendre l’éducation donnée dans ces garderies, et quels en sont les effets et la fonction sociale.