Maman chérie,


Nous voilà en @. Tout se passe bien jusqu’à présent. Nous sommes installés dans le petit hôtel que j’avais réservé et tout est en ordre. Tu te faisais beaucoup de souci de nous voir partir dans cet étrange pays. Mais tu vois, ce n’est pas si grave. Je suis même surprise de me sentir si en sécurité.

Notre vol était agréable. Nous avons atterri à l’heure et nous nous sommes facilement orientés dans l’aéroport. Je croyais qu’on allait avoir des difficultés à la douane, parce que les @ ont la réputation d’être méfiants face aux étrangers qui arrivent chez eux. Il n’y a pas eu de contrôle spécial. Notre visa était valable. On nous a donné quelques documents en nous recommandant de bien les lire si nous ne les connaissions pas déjà, et c’est à peu près tout. Heureusement c’est déjà fait. Tu te souviens que nous nous étions préparés en nous informant et en lisant ce très bon petit guide touristique, un peu humoristique, dont je t’avais parlé. Je connais aussi les lois, comme c’est obligatoire. Te souviens-tu que je m’étonnais qu’elles étaient plus faciles à apprendre que je ne le croyais ? J’avais toujours eu une idée très négative des textes juridiques. Ils sont mortellement ennuyeux à mon goût. Mais pas ceux-ci.

J’étais très excitée de découvrir ce pays. Tu imagines mon excitation maintenant que nous sommes arrivés ! Je regarde tellement partout que je suis un peu étourdie. Je n’arrive qu’à peine à voir comme il faut, tant je voudrais tout voir. Et tout est un peu brouillé encore. Maxime reste plus calme. Il regarde plus objectivement que moi. Il a repéré des quantités de détails et il s’y retrouve déjà. Tu le connais. Il a toujours été plus pratique que moi. Il a même déjà commencé à faire quelques petites critiques par-ci par-là, alors que j’en serais bien incapable dans l’état d’excitation où je me trouve.

D’ailleurs, le voilà qui me presse de terminer ma lettre parce qu’il a préparé tout un programme pour la soirée. Je te raconterai.

Bisous

Irène

Ma chérie,

Merci de ta lettre. Tu me rassures un peu. Mais je reste très inquiète. N’oublie pas où tu te trouves. Je vois que tu as déjà subi leur influence. Tu sais ce qu’on dit, qu’ils endoctrinent ceux qui viennent chez eux en les forçant à apprendre les lois. Et toi, tu les as apprises sans même te rendre compte du danger ! J’espère que tu ne deviendras pas comme eux. Fais attention. Ne te laisse pas influencer. Ils sont rusés et tu es bien naïve, ma chérie. Maxime sait peut-être se débrouiller pratiquement, mais j’ai bien peur qu’il soit presque aussi naïf que toi.


Bisous, bisous


Marianne



Maman chérie,


Ah, si tu savais la soirée que nous avons passée hier, tu ne te ferais plus de soucis ! Nous nous sommes tellement bien amusés !

D’abord, comme nous n’avions pas encore soupé quand je t’ai écrit, nous avons été chercher un restaurant. Maxime en avait repéré quelques-uns sur son guide, en plein centre de la ville. J’ai vite pris une douche qui m’a fait du bien après le voyage, et je me suis bien habillée pour sortir. Tu vois mon petit tailleur orange ? Maxime l’aime beaucoup et me disait que je ferais tourner la tête de tous les hommes du lieu, qui ne devaient pas voir souvent de jeune femme aussi ravissante. Il est vraiment mignon.

D’ailleurs je ne sais pas comment bien m’habiller ici. Je n’arrive pas à saisir quelle est la mode. On voit dans les rues quelques personnes mises comme chez nous. Mais ils semblent pour la plupart porter des vêtements un peu fantaisistes, que je n’arrive pas à situer même dans les modes passées. Je me suis dit qu’ils devaient faire leurs habits eux-mêmes. Mais on voit aussi des boutiques, et je remarque dans les vitrines une diversité d’habits qui me paraît correspondre à celle de la rue. Je crois qu’ils en achètent donc aussi. J’ai bien envie de faire un tour de ces boutiques si je parviens à convaincre Maxime de m’accompagner. Sinon, j’irai seule pendant qu’il s’occupera à autre chose. Mais je ne saurais pas quoi choisir. J’aurais peur d’être ridicule si je revenais fringuée bizarrement. Toi-même, pour commencer, tu ne pourrais pas t’empêcher de te moquer. Tu sais, dans la rue quand je regarde les gens, j’ai d’abord l’impression d’être dans un pays très lointain, où il y aurait plein d’étrangers qui se promèneraient comme chez eux. Tu te demandes quelles coutumes ils suivent, et tu as l’impression qu’ils en suivent plusieurs, différentes. Est-ce que ce serait le carnaval ? Mais non. Ce n’est pas ce genre d’ambiance, et il y a des gens de toute sorte d’humeurs, certains très gais, mais d’autres très sérieux, ou rêveurs, ou plongés dans leurs pensées, ou regardant partout comme des enfants. C’est très étrange et tu es vite décontenancée. Comment te repérer là au milieu ? Tu sais combien d’habitude je suis habile et rapide pour juger de la manière dont les gens, et surtout les femmes, sont habillés. Eh bien, ici, je ne m’y retrouve plus.

Maxime, dans nos promenades, faisait des remarques sur les rues, les bâtiments, les parcs, et il me pointait toutes sortes de choses du doigt. Je regardais, mais j’étais si surprise des gens, pas seulement de leur habillement, que je ne cessais d’examiner, mais aussi de leurs attitudes, de leurs expressions, que je n’arrivais pas à comprendre comme quand je suis chez nous, où je peux, comme on dit, me mettre dans la peau des gens. Ici, il est clair que je ne sais pas ce que c’est que d’être dans leur peau. Je me sens intriguée et mal à l’aise de ne pas y arriver à ce point. J’ai l’habitude d’observer si on me regarde, et chez nous, je devine immédiatement si le regard est approbateur, admiratif, si l’on me trouve jolie, bien habillée, ou peut-être intéressante, ou si au contraire on me jette un coup d’œil critique, jaloux, indifférent, etc. C’est presque instinctif, et il me semble ici avoir perdu cet instinct, ce qui me dérange beaucoup. Je ne sais pas du tout ce qu’on pense de moi, et j’ai souvent l’impression que les regards sont un peu moqueurs. J’ai dit plusieurs fois à Maxime que je n’aurais pas dû mettre ce tailleur qu’il aime, que c’est peut-être trop conventionnel, enfin tu imagines. Mais il persiste à me rassurer. Heureusement qu’il y a au moins lui.

Au restaurant, c’était très bien, très bon, mais de nouveau, j’étais gênée, un peu inquiète, et, moi qui suis si confiante et spontanée, je me sentais tout intimidée. Nous étions dans un restaurant de style français, et je connaissais les plats. Je pouvais donc commander avec assurance. Mais le regard et le ton du serveur me paraissaient parfois moqueurs, et j’avais le sentiment que ses questions étaient presque des jugements sur mes goûts, comme s’il me demandait si vraiment je voulais manger ensemble des choses qui lui paraissaient incompatibles. Sa politesse avait une amabilité un peu distante, comme s’il ne voulait pas de trop grande connivence avec des clients trop peu raffinés pour la cuisine du lieu. Et pourtant, il était vraiment tout à fait poli. Je ne sais pas si tu vois l’ambiance. Je n’arrive pas bien à décrire, parce que je sens que je donne l’impression que c’est comme dans les restaurants réservés aux riches, et où on te juge sur les signes de richesse que tu donnes, les convenances de la bonne société. Mais c’était autre chose encore, que je n’arrive pas à définir. Enfin, c’était très bon, et nous avions beaucoup à discuter avec Maxime sur tout ce qui nous étonnait dans ce nouveau monde, depuis le peu de temps que nous y sommes arrivés.

Comme c’est l’été, il faisait encore jour quand nous sommes sortis, et nous sommes encore allés prendre un verre, pas même dans un bar, mais dans un café, parce qu’ils semblent ouverts bien plus tard que chez nous, et très fréquentés, beaucoup, nous a-t-on dit, même toute la nuit. Là aussi, c’est étrange pour nous, parce qu’il y a un monde mélangé, certains qui paraissent des étudiants, qui discutent et se passionnent pour un sujet, d’autres qui lisent seuls, des groupes qui plaisantent et rient, quoique généralement discrètement, sans ostentation comme souvent chez nous, ce qui donne encore l’impression qu’ils pourraient se moquer, et peut-être aussi de nous. Il y en a qui ont l’air de travailler, ne s’occupant de rien de ce qui se passe, et ne relevant que quelques fois la tête. Il y a des jeunes et des vieux, des hommes et des femmes, pas séparés, mais souvent à la même table, comme si on ne tenait pas compte de différences qui sont importantes chez nous.

Quand nous sommes sortis, il faisait déjà nuit, et c’était un nouveau choc. Le soir, dans nos villes, il y a beaucoup de lumière, de toute sorte de couleurs. Dans les grandes rues, on y voit presque aussi clair que le jour. Ici, je me suis demandé en sortant du café s’il y avait une panne d’électricité. Il me semblait que c’était aussi sombre que si nous avions étés à la campagne, et j’avais presque peur de me perdre dans la nuit. En effet, il n’y a pas d’enseignes lumineuses, mais pas non plus les réverbères qui éclairent tout d’une lumière vive. Maxime m’a fait voir que nous n’étions pas dans la nuit, et qu’il n’y avait rien à craindre. Nous étions plutôt dans une légère pénombre, et il y avait bien des réverbères aussi, mais leur lumière était juste suffisante pour nous permettre de distinguer les choses, sans enlever l’impression de la nuit. Maxime s’en était étonné, mais s’en amusait. Il m’a fait remarquer qu’on pouvait voir les étoiles, en pleine ville, dans une rue passante, et animée à cette heure tardive, comme nous l’avons vite constaté, alors que nous avions eu d’abord l’impression qu’elle devait être déserte à cause de l’obscurité relative par rapport à nos attentes. Tu ne devineras pas à quel point c’est surprenant d’être dans l’agitation d’une grande ville, et de sentir la présence de la nuit, malgré la faible lumière des réverbères. Après la surprise, nous sommes revenus à l’hôtel dans une humeur romantique, comment te dire ? Intense ? En tout cas, j’avais le cœur qui battait, comme dans une légère transe. Ne crois pas que j’avais trop bu. Nous n’avions pas même pris d’alcool au café.

J’ai peur de t’inquiéter en te racontant tout cela. Mais tout va bien. L’hôtel est très tranquille.

Demain matin, j’ai bien envie d’aller faire un tour dans les boutiques, pendant que Maxime ira voir un musée. Il faut déjà que je m’habille convenablement, je me sens trop « pas dans le coup ».

Bisous

Irène



Ma chérie,


Quelle idée d’aller sans Maxime dans les boutiques ! Tu sauras bien le convaincre de t’accompagner. Ne va surtout pas seule dans cette ville, je t’en prie. J’ai lu dans le journal qu’il y avait tout un réseau de trafic de prostitution en @ et que les jeunes étrangères étaient très recherchées. C’est dangereux. On n’hésite pas à les attirer un peu à l’écart et à les enlever de force. Méfie-toi de ces boutiques, ce sont aussi, paraît-il, des lieux qui servent à ces bandits. Je meurs de peur en pensant que tu pourrais aller là, t’enfiler dans une cabine pour essayer des vêtements, et te faire prendre sans que personne n’en remarque rien, pas même Maxime. Te rends-tu compte, s’ils voient une jeune étrangère seule, comment ils vont immédiatement la repérer ? Non, ne va pas sans Maxime, je t’en prie, et fais très attention. Tu le dis toi-même que ce sont des gens très bizarres et qu’on ne sait pas ce qu’ils pensent, tant ils savent bien le cacher. Ne leur fais pas confiance. Reste sur tes gardes, et surtout reste avec Maxime. J’ai un mauvais sentiment. Pourquoi fallait-il que vous alliez passer des vacances là, alors qu’il y a tant d’endroits plus normaux, plus sûrs et certainement plus beaux aussi ? Donne-moi vite des nouvelles. Je tremble de ce qui peut t’arriver.


Bisous, bisous


Marianne




Maman chérie,



Franchement, en lisant ta lettre, j’ai ri de tes perpétuelles craintes. Nous ne sommes pas chez les sauvages, mais dans un pays très civilisé. Pourtant j’avoue que j’ai une anxiété, et que tu l’augmentes un peu. Non tu ne finiras pas par me faire peur. Ne peux-tu pas essayer de voir les choses plus positivement ? Quand je lui ai montré ta lettre, Maxime s’est mis aussi à rire de bon cœur, et a imaginé toutes sortes d’aventures rocambolesques où je me faisais enlever dans les situations les plus cocasses. Il m’a rassuré en me disant que je pouvais sans crainte faire les boutiques comme chez nous pendant qu’il irait au musée. Après avoir ri avec lui, j’avoue que j’étais un peu piquée par la désinvolture avec laquelle il me laissait aller seule, comme s’il n’y avait pas le moindre danger, ou comme s’il n’aurait pas été gentil au moins de m’accompagner pour me rassurer tout à fait. Tu sais comme il est. Il est vraiment fin. Et quand il a vu que j’étais un peu déçue, il a décidé de venir avec moi, pour, disait-il en riant, vérifier que je ne choisirais pas des vêtements qui ne m’iraient pas. C’est une plaisanterie bien sûr, parce que ce n’est pas un mystère pour nous deux qu’il n’y connaît pas grand chose.

Donc nous voilà en route, et il n’y avait pas à aller loin, comme notre hôtel est bien situé. J’ai traîné Maxime dans plusieurs boutiques. Il a été patient et est resté de bonne humeur, je crois parce qu’il s’amusait à découvrir un genre de magasin nouveau pour lui, comme pour moi. On entre, et personne ne vient avec le grand sourire de circonstance pour nous souhaiter la bienvenue et commencer à tenter de nous mettre dans de bonnes dispositions pour acheter. La vendeuse est bien là, elle dit bonjour, ou plutôt « aujour », à la mode d’ici, puis elle nous laisse regarder. Quand elle voit que j’hésite, elle vient éventuellement donner son avis, mais plus souvent pour dire qu’à son goût le vêtement qui avait retenu mon attention ne me va pas que le contraire. Et il y a quelque chose de gênant pour nous, qui n’y sommes vraiment pas habituées, quand elle donne ses explications, parce qu’elle explique son jugement en fonction des caractéristiques de notre corps, de notre teint, de la conformation de nos hanches, de la forme de nos jambes, etc. C’est peut-être convaincant, mais je me sentais comme passée impitoyablement aux rayons X de son regard expert. J’avais même peur que Maxime écoute trop et qu’il finisse par me voir des défauts que j’aurais préféré garder cachés, ou au moins non dits. Mais heureusement il était trop distrait, et s’étonnait même de mon air gêné. Bref, on dirait que ces vendeuses ne cherchent pas à vendre et qu’elles nous conseillent comme des amies. En fait pas comme des amies non plus, parce qu’elles se permettent d’être plus directes. En somme, elles ressemblent plutôt à des médecins. Mais je dois avouer que, parmi tous ces habits dont je ne connais pas les modes, je n’ai pas pu choisir et que je suis ressortie sans rien. J’avais la tête qui me tournait et je me sentais un peu drôle, comme si mon corps n’était plus tout à fait le mien, comme si j’y vivais un peu décalée. Il faut que je m’habitue avant de retourner. C’est si étrange. Les femmes d’ici n’ont pas l’air de trouver incommode cette sorte de manque de... pudeur. Je suis étonnée de tomber sur ce mot, parce que je ne me voyais vraiment pas comme particulièrement pudique. J’ai aussi parfois l’impression face à ces conseils que je devrais pour les comprendre et en discuter avoir suivi des cours d’esthétique de l’habillement. C’est absurde, parce que c’est le domaine où on se laisse aller à ses caprices. C’est là le plaisir.

En revanche, je t’assure que je n’ai rien vu, dans aucune de ces boutiques, qui laisse croire qu’on puisse vouloir me kidnapper. On n’en avait pas même à mon argent comme chez nous. Et puis, je crois que si les spécialistes du rapt ont la même formation et attitude que les vendeuses, avant de me prendre, ils m’auraient examinée d’un regard perçant, auraient fait la moue et m’auraient fait comprendre que j’avais tel défaut qui les empêchait de me sélectionner. Tu vois, je ne risque rien, à part quelques coups à mon orgueil.

Ensuite, comme il faisait beau, nous sommes allés manger dans un parc, et nous avons flâné. Mais je suis fatiguée d’écrire maintenant. Je te raconterai plus tard.

Bisous

Irène


Ma chérie,


Ma pauvre chérie, je te plains de devoir supporter l’impudence proverbiale de ces @. Quel culot ! Pour qui ces petites vendeuses se prennent-elles ? Je suis sûre qu’elles sont beaucoup moins jolies que toi. Ne te laisse pas dénigrer par ces horribles personnes, sans façons ni culture. Il faudrait bien voir qu’une misérable vendeuse vienne se permettre de faire des remarques désobligeantes sur ma figure quand j’essaie des habits ! J’aurais vite fait de la remettre à sa place et de m’adresser au patron pour la faire renvoyer ! D’ailleurs je ne vois pas laquelle pourrait se permettre un tel comportement chez nous. Et tu me dis que ces gens sont civilisés ! Tiens, je ne songe pas même à aller en @, ah non ! Mais pour cette fois, j’aurais bien voulu être avec toi, et on aurait vu ce qu’on aurait vu. D’ailleurs tu es très bien habillée, et tu l’as toujours été, depuis toute petite. Tu n’as certainement pas besoin de leurs vêtements loufoques. De toute façon, tu ne pourrais pas les porter ici. Tu te rends compte comme on rirait de toi ? Et là-bas, ce n’est pas à toi de t’habiller comme eux, mais à eux de prendre modèle sur toi, s’ils ont le moindre bon sens.

Redonne-moi vite de tes nouvelles.


Bisous, bisous


Marianne




Maman chérie,


Ne te soucie pas de ces vendeuses, que je ne pourrais pas faire renvoyer de toute façon, parce qu’elles sont leurs propres patronnes, à ce que j’ai appris en discutant avec elles. J’ai fini par trouver une ou deux petites choses qui me vont bien et que Maxime apprécie même beaucoup. Je te montrerai à mon retour. Tu verras qu’ils ont aussi de bonnes idées.

Et puis, hier, j’ai vraiment découvert quelque chose qui m’a vraiment enchantée. Nous allions chez une connaissance de Maxime qu’il avait rencontrée comme relation de travail, et qui l’avait invité à passer le voir durant nos vacances ici. Nous avons remarqué qu’il y avait pour aller chez lui, un chemin imprévu pour nous, par les toits. Ne t’effraie pas, nous n’avions pas à faire de l’équilibrisme comme les chats de gouttière. Il suffisait, depuis notre hôtel déjà, ce que nous n’avions pas même imaginé encore, de sortir, non pas sur la rue, en bas, mais en montant sur le toit. Et là, quelle surprise ! Nous nous trouvions comme dans une sorte de parc, avec des plantes, des fleurs, des buissons et même des arbres, parfois de petits rochers, des bassins, des fontaines, de petits étangs, et des chemins sinueux ou droits, selon les endroits. C’est une étrange sensation, d’être sur terre pour ainsi dire, là-haut, en plein soleil. Et on s’aperçoit que ce n’est pas qu’une particularité de la maison de notre hôtel, ou des maisons de la rue, mais qu’il y en a sur les toits voisins aussi. Au début, on pense au fait qu’on est sur le toit, et on a comme un léger vertige en sachant qu’on est perché là-haut. Puis on s’habitue. Et il nous semble être dans un très grand parc, malgré les interruptions des rues, qui sont comme des fossés. Tu te dis que tu ne pourras pas aller bien loin, justement à cause de ces fossés des rues, et c’est aussi ce que nous pensions d’abord. Mais non. On peut traverser. Il y a des passerelles et on franchit les rues, sans redescendre, et en oubliant presque qu’on est en ville. D’ailleurs il y a des promeneurs là-haut comme en bas dans les rues. Et par beau temps, il y en a plus dans les parcs sur les toits que dans la rue. Et il y a toute une diversité d’aménagements, parce que des parties sont aménagées comme des parcs publics, tandis que d’autres sont cultivées comme jardins potagers, généralement avec un souci de les rendre aussi agréables à voir, avec entre eux toute une concurrence de manières d’organiser les légumes, les herbes, les tomates, les haricots, et même des arbres fruitiers. Maxime s’est renseigné. Ils mettent passablement de terre sur les toits, ce qui fait qu’on a vraiment l’impression d’être sur terre en marchant dans l’herbe ou sur les sentiers de terre battue, à côté de ceux qui sont recouvert de gravier. Le poids est considérable, et les maisons ont dû être construites très solides. Mais je ne me soucie pas trop des problèmes techniques qui intéressent Maxime. C’est vraiment une réussite. N’est-il pas fantastique de pouvoir simplement monter sur ton toit et de te retrouver dans un gigantesque parc mêlé de jardins ? Et de marcher juste entre piétons, sans autos ni vélos, pas même de patins à roulettes, inutilisables dans le gravier ou l’herbe. Nous nous étions bien demandé, Maxime et moi, à quoi servaient les passerelles que nous percevions depuis la rue. Nous n’imaginions pas ce que nous avons découvert.

Nous sommes donc arrivés chez Yvain, la connaissance de Maxime, par le toit. Il nous attendait d’ailleurs en lisant dans l’herbe à côté de l’entrée. Nous sommes descendus jusqu’au rez-de-chaussée et sommes entrés dans un grand salon, un peu comme dans un club anglais, avec d’excellents fauteuils et canapés, et très agréablement aménagé. Nous étions un peu étonnés de nous retrouver là, alors que nous étions invités à venir le voir chez lui. Il nous a dit qu’il était bien à la maison là, et il nous a expliqué la structure du type d’immeuble qu’il habitait, et qu’ils nomment « couvents ». Cela n’a rien à voir avec la religion. D’ailleurs les @ sont pour la plupart athées. Mais, comme ils n’ont pas de familles, ils n’ont pas besoin des appartements ou maisons familiales de chez nous, et ils ont trouvé d’autres styles d’habitations, dont celui-ci n’est qu’un parmi bien d’autres. Dans ce « couvent », donc, les habitants ont de petits studios alignés dans les étages, et ils ont en bas les salles et locaux communs, tels que le salon où nous étions, les cuisines, les salles à manger, une bibliothèque, une petite salle de spectacle et de cinéma, entre autres. Nous étions curieux, et il nous a fait visiter son studio, sa « cellule », comme il disait, pas très grand, mais suffisant pour lui, avec une petite cuisine dans un coin pour les repas simples et une salle de bain. Il mange souvent en bas, soit en cuisinant pour lui-même dans les grandes cuisines, soit en profitant des repas communs qu’ils font en collaboration, par exemple à tour de rôle, ou selon d’autres modes, quand il ne va pas manger à l’extérieur. Souvent, nous disait-il, ces « couvents », comme le sien, étaient habités par des groupes d’amis, de personnes partageant des intérêts communs et désirant pouvoir se rencontrer facilement et fréquemment pour discuter, parfois travailler ensemble, tout en gardant l’autonomie qu’ils désirent. D’ailleurs, comme je l’avais déjà remarqué dans les cafés, il y a une sorte de politesse en @ dans laquelle le respect d’un désir de « solitude » est important. On ne va pas déranger ceux qui sont dans un coin plongés dans une lecture ou une réflexion, même si on les connaît, mais on discute très librement avec ceux qui se montrent ouverts à le faire. Les @ sont d’ailleurs plus habiles que moi pour repérer les signes de ces différentes attitudes. Par exemple, dans le salon, il y avait un petit groupe pris dans une discussion animée dans un coin, et deux ou trois personnes assises seules. Voyant que nous étions entre nous, personne non plus n’est venu nous déranger. J’étais assez impressionnée par cette liberté et son respect, qui rend la société bien plus agréable, moins importune, moins pesante. A l’idée de vivre dans un « couvent », j’avais d’abord éprouvé une sorte de répulsion, mais dans les conditions qu’Yvain nous décrivait, je comprenais qu’on pouvait s’y sentir à l’aise et qu’il pouvait y avoir d’assez grands avantages. Malgré tout, on ne m’enlèvera pas ma préférence pour la maison familiale, avec des enfants, alors qu’il n’y en a pas dans les villes de @. De toute manière, il y a d’autres styles de maisons, avec de grands appartements aussi, où même parfois plusieurs adultes, je veux dire plus qu’un seul couple, vivent ensemble. Je serais curieuse de voir tout cela. C’est à la fois excitant et un peu inquiétant.

Mais, comme je te connais, tu n’aurais certainement pas beaucoup aimé. C’est trop différent de chez nous.

Bisous

Irène



Ma chérie,


Je te crois quand tu me dis que ces parcs sur les toits sont agréables. Mais on doit avoir une sensation bizarre là-haut. Je préfère les parcs de chez nous, les vrais, avec le sol solide sous mes pieds. Quant à leurs couvents, je ne m’en étonne pas. Ils mettent d’un côté leurs enfants dans de grands orphelinats, et de l’autre ils parquent les adultes dans des couvents. Ce sont des sortes de communistes qui n’ont pas beaucoup de sens de la vie individuelle. Ils ont beau respecter, comme tu dis, la « solitude » provisoire de ceux qui se mettent à part un moment pour lire un peu, cela n’empêche pas qu’ils aiment vivre comme dans des camps, tous ensemble, et selon une organisation commune. Je ne pourrais pas supporter de me trouver prise dans un tel ordre. Cela me fait frémir. Je suis contente au moins que tu ne te laisses pas séduire pour l’instant, et que tu continues à préférer notre vie familiale, tellement plus humaine. Je ne comprends pas même comment des hommes ont pu être aussi bizarres et dérangés. Comme si nous n’étions pas faits pour avoir des enfants et former des familles !

J’ai un peu peur pour toi, ma pauvre chérie, quand je te lis et que tu écris que tu trouves excitants les modes de vie de ces dégénérés, même si tu ajoutes, heureusement, que c’est aussi inquiétant. C’est inquiétant ! Ne te laisse pas influencer par leur propagande. J’espère que Maxime se tient aussi sur ses gardes et qu’il ne va pas se mettre à rêver de vivre dans des couvents ou je ne sais quoi. Ah, je ne serai rassurée que quand je vous verrai revenir.


Bisous, bisous


Marianne





Maman chérie,



Tu te souviens que Maxime avait renoncé à sa visite au musée pour venir m’accompagner dans les boutiques de vêtements. Aujourd’hui, comme il pleut, il voulait en profiter pour faire la visite qu’il avait manquée. Il m’a demandé si je ne voudrais pas l’accompagner. Il voulait voir un célèbre musée de peinture surtout, avec des tableaux célèbres d’époques passées. Ce n’est pas ce qui m’intéresse le plus. Je préfère voir les vivants que d’aller regarder ces vieilles toiles. Je ne nie pas que certaines sont belles. D’accord. Mais je m’en fatigue vite. Malgré tout, pour remercier Maxime de m’avoir sacrifié sa visite de musée, je me suis décidée à lui faire plaisir en l’accompagnant à mon tour. De toute façon, par ce temps, je n’avais pas de projets enthousiasmants. J’aurais bien aimé aller visiter d’autres maisons d’habitation, d’un autre type que les « couvents ». Mais pour cela, il faudrait connaître des gens, et comme touristes ce n’est pas facile de devenir assez intimes pour se faire inviter.

Je ne te dis rien des tableaux. Maxime, lui, était enchanté et il m’expliquait toute sorte de choses avec beaucoup d’enthousiasme. Moi, je suivais bien sûr ce qu’il me disait, et c’était intéressant. Mais j’étais plus frappée par l’atmosphère. Je ne me souviens pas d’être entrée dans un musée pareil. D’abord, c’est gratuit. Et j’ai appris que tous les musées du pays étaient aussi gratuits. C’est agréable pour ceux qui aiment ça, et Maxime prévoyait déjà d’y revenir à tout moment. Nous n’aurons bien sûr pas le temps. Tu croiras qu’on y trouve des foules immenses. Et je le croyais aussi. C’est tout le contraire. Il y a des visiteurs, mais ils sont assez dispersés dans les salles. Je m’attendais à voir des groupes. Il n’y en a pas du tout, parce que les groupes organisés sont interdits à ce que j’ai appris. Et les gens ont une étrange attitude, comme on se la représenterait dans une église plutôt. Ils sont seuls, ou par deux, trois ou quatre parfois. Ils avancent lentement, restent longtemps devant certains tableaux, silencieux, comme en méditation, et ne font que chuchoter pour ne pas déranger les autres. Je me demandais si on ne louait pas des enregistrements portatifs pour donner des explications. Mais ils n’ont rien de toutes ces techniques modernes. Il n’y a pas même de boutique pour acheter des affiches, des brochures ou des livres. Nous avons vu une grande bibliothèque, très fournie en livres sur la peinture et aussi plus particulièrement sur les tableaux du musée. Mais on ne peut rien acheter. Il faut les consulter sur place, dans une salle de lecture aussi calme et silencieuse que le reste du musée. Pour en emprunter, il faudrait une autorisation, et on n’en donne pas aux touristes. Alors, pas moyen de rapporter des souvenirs, parce qu’en plus, il est absolument interdit de photographier. D’ailleurs, ils prennent d’extrêmes précautions pour nous obliger à rester sages. Les téléphones portables ne fonctionnent pas même. Ils ont trouvé un moyen de couper les ondes. Je sais que c’est idiot, mais j’étais presque inquiète en pensant qu’on ne pouvait pas m’atteindre là s’il y avait eu une urgence. J’ai demandé si ce n’était pas dérangeant à un gardien. Il a souri et m’a dit que personne ne s’en souciait à part quelques touristes. Je crois que tu aurais détesté te promener là plus qu’en coup de vent. C’est bizarre, parfois il me semblait que je reculais dans le passé, et que la vie présente s’était éloignée et nous avait oubliés parmi tous ces personnages sur les tableaux, habillés tout autrement que nous et avec des attitudes étranges. J’aurais eu envie de courir parfois et de crier à travers ces grandes salles presque vides. Mais Maxime me raisonnait et je me suis tenue sage. Je ne sais ce qu’on m’aurait fait si je m’étais laissée aller. On ne m’aurait tout de même pas mise en prison. J’ai presque peur quand je vois ces lieux et ces gens si solennels. Et pourtant, je ne peux pas dire qu’ils aient grise mine. Au contraire, beaucoup ont l’air content, et sourient même parfois. Mais ils ne quittent pas une certaine retenue qu’on devine, comment dire ? profonde, et qui m’intimide.

Bisous

Irène


Ma chérie,


Si j’avais été avec vous, je t’aurais proposé d’aller faire autre chose et de laisser Maxime aller tranquillement à son musée, si ça l’intéresse. Il y a bien d’autres choses à faire dans une ville, même quand il pleut. Tu aurais pu compter sur moi. Je dis cela en pensant à nos villes. Mais dans ce pays, on ne sait jamais. C’est peut-être vraiment très monotone, et on ne sait pas quoi faire si on ne va pas tuer le temps dans la poussière des musées. On dit que c’est comme ça dans tous les pays totalitaires. Les gens s’y ennuient beaucoup. Mais surtout, ne va pas croire que je veuille t’inciter à quitter Maxime pour aller seule je ne sais où. Il vaut encore mieux t’ennuyer un peu que de prendre des risques chez ces gens douteux. Et tu sauras. Tu n’auras pas envie de retourner de si tôt dans un tel pays.

Ah ces pauvres gens ! Je les plains vraiment, en somme. Ils peuvent bien se donner des airs solennels. Quand on est condamné à s’ennuyer, il faut bien prendre une attitude et se donner l’impression qu’on est quand même quelqu’un, qu’on fait quelque chose, même si ce n’est rien ! Et ces atteintes à la liberté ! Leur couper le téléphone, franchement ! Ils ne peuvent même pas décider de leur manière de se comporter. Même les enfants chez nous ne toléreraient pas qu’on les brusque de cette façon. Tu te rends compte ? Te rendre comme ça inaccessible au reste du monde ? Tu ne l’as pas remarqué, mais c’est un peu comme si on vous avait mis en prison pour un moment. Et de là à t’y laisser pour toujours, il n’y a qu’un pas. Je comprends bien que tu aies eu peur qu’on t’arrête si tu bougeais un peu trop. Maxime a raison, fais attention, sois prudente, tu es trop vive pour ces pays totalitaires. Fais profil bas en attendant d’avoir repassé la frontière et de te retrouver dans le monde libre, où on a le droit de courir, de crier, de téléphoner... En tout cas ça vous aura appris, d’aller vous enfermer là. Ma pauvre chérie, comme il doit t’être pénible de te tenir si tranquille, de ne pas pouvoir t’exprimer !


Bisous, bisous

Marianne




Maman chérie,


Ne t’inquiète pas, je peux bouger suffisamment. Il est même étonnant de voir comment, dans les rues, les parcs, même les gares, les gens ne se retiennent pas de courir, même de sauter ou, dans certains coins, de danser, parfois à plusieurs. Loin de rester toujours solennels, ils ressemblent à des enfants dans une cour de récréation, peut-être justement pour compenser le fait qu’on ne voit pas d’enfants dans leurs villes. Mais j’exagère un peu, parce que leur comportement, qu’on pourrait comparer à celui d’enfants, est pourtant différent. Nous en discutions avec Maxime, et nous nous disions qu’ils ressemblaient plus à des adolescents, même les plus vieux. On s’en étonne, et on ne sait pas comment se comporter. Il nous semble ridicule de régresser, à notre sentiment, pour nous comporter naïvement comme eux. Et puis, il est aussi vrai qu’à d’autres moments, ils peuvent être si solennels, comme dans les musées ou à d’autres occasions. C’est très déroutant. Tu me connais, j’aime bien bouger, et on me juge parfois un peu trop exubérante. Tu imagines donc comment, voyant cette vitalité, je me sens incitée à l’imiter et à sauter à mon tour. Et je m’étonne de me sentir gênée, parce que je ne sais pas si c’est approprié, et que je ne comprends pas les règles. Je me tiens bien sage, et j’ai tout à coup l’impression que les gens me voient comme compassée et sourient de moi. Je m’agite, et je vois des regards légèrement moqueurs, comme si on s’amusait de me voir faire l’enfant. C’est vraiment très gênant, parce que je me sens si souvent à contretemps et que je ne sais pas ce qu’il conviendrait de faire. Et puis, il y a Maxime qui rit aussi de moi quand je ne me comporte pas comme d’habitude, et qui parfois semble même un peu honteux de moi. Mais tu sais comme il est gentil, et si je lui demande si je le gêne, il me dit que non. Je me sens un peu comme si j’entrais dans une danse sans la connaître, et qu’en voulant y participer, j’étais toujours à côté, hors du rythme et de l’esprit. Il m’arrive de détester ces gens, qui m’échappent et ne se laissent pas vraiment approcher, sans en avoir l’air. A d’autres moments, je les aime, et je sens un horrible désir de pouvoir faire comme eux et d’entrer dans leur danse. Je leur en veux de rester pour moi si inatteignables au fond. Maxime, lui, n’a pas tant ce sentiment. Il trouve bien toutes sortes de choses curieuses dans leur comportement, mais il se contente de faire ses réflexions, sans se laisser troubler, restant en somme toujours le même, juste dans un nouveau décor. Je ne sais pas si je dois l’admirer de rester si calme ou lui reprocher de ne pas se laisser toucher comme moi.

Tiens, encore aujourd’hui, à l’angle d’une rue, un homme qui arrivait en courant s’est arrêté tout juste à temps devant moi. J’ai sursauté, comme effrayée. Il s’est mis aussitôt à s’excuser en me faisant une grande révérence, en se courbant presque jusqu’à terre. C’était si drôle que j’ai spontanément fait à mon tour une petite révérence en reculant une jambe et en pliant un peu l’autre. Il a ri et est reparti aussi vite qu’il était arrivé. Maxime m’a regardée en haussant les épaules. Et j’avoue que j’ai été un moment fâchée contre lui. En somme, je ne sais pas encore vraiment qu’en penser.

Ce soir, nous sommes invités par la connaissance de Maxime que nous avions visitée dans son « couvent ». Nous allons au restaurant avec quelques-uns de ses amis. Je suis à la fois excitée et inquiète. Je me sens comme une adolescente qui ne sait pas comment se comporter en société et qui craint de se ridiculiser. J’ai même un peu peur que Maxime, avec son assurance, fasse encore plus mauvaise figure que moi.


Bisous

Irène


Ma chérie,


Qu’est-ce qui t’arrive ? Je ne te reconnais plus. L’air de ce pays ne te convient pas du tout. Je crois qu’il te rend malade. Ce que tu me décris, avec ces gens qui font n’importe quoi, me fait penser à une maison de fous. Franchement, ne va pas te mettre en tête de les imiter ! Heureusement que Maxime reste plus calme, sinon, j’aurais peur pour vous. Et j’ai quand même peur pour toi quand tu me dis que tu hésites à approuver son attitude. Je sais bien que tu as toujours été un peu exubérante. Mais enfin, tu te tenais dans des limites convenables, et tout le monde t’a toujours trouvée charmante. Tu savais ne pas exagérer quand même. Nous t’avons bien élevée et tu sais te tenir. Alors pourquoi dans ce pays démentiel perds-tu ton assurance ? Tu es influençable, mais pas au point de te demander si tu dois suivre des exemples aberrants ! Même petite déjà, tu te souviens, nous parlions de tes camarades, et nous faisions entre nous la sélection des plus convenables pour toi. Tu étais raisonnable et tu approuvais toujours mes bons conseils. Tu comprenais bien que certains de tes camarades n’étaient pas de bonne compagnie pour toi. Regarde Maxime, il ne perd pas la tête. Et toi, tu te demandes s’il a raison ! Mais bien sûr qu’il a raison ! Il sait bien que ces gens ne sont pas des modèles, surtout pas. Ils sont même pires que je ne le pensais. Ils pensent déjà d’une manière honteuse sur la plupart des sujets. Mais maintenant tu me dis qu’en plus ils font sans cesse des singeries. Ah, comme ils doivent être insupportables ! Je crois qu’ils te tapent tant sur les nerfs que tu en deviens toute désorientée. Reste un peu dans ta chambre et repose-toi pour reprendre tes esprits. Je ne vois pas d’un bon œil ces invitations chez cette connaissance de Maxime. Il vaut mieux ne pas voir ces gens de trop près. Quelles idées bizarres ils vont essayer de te mettre dans la tête ? Tu vois, il vous invite déjà avec ses amis. Ils veulent se mettre à plusieurs pour vous embobiner. Fais attention, je t’en prie ! N’y allez pas !

Ah, ma chérie, je suis inquiète. Je serai inquiète tant que tu ne seras pas de retour.


Bisous, bisous


Marianne




Maman chérie,

Heureusement, nous ne t’avons pas écoutée. Maxime a ri encore lorsque je lui ai montré ta lettre. Il m’a demandé ce que j’avais bien pu te raconter pour que tu nous croies perdus dans la jungle, chez les « cannibales ». Et je dois avouer que j’étais d’accord avec lui. M’en voudras-tu si je te dis que je riais aussi ? Je lui ai répondu que nous ne nous ferions certainement pas manger, et nous sommes allés à notre rendez-vous. Je ne le regrette pas. C’était très surprenant, mais aussi sympathique. Nous avions envie de reprendre le chemin des toits. Nous sommes arrivés très gais après cette petite promenade, et nous avons retrouvé Yvain et ses amis, Robert et Yvonne, dans le salon du bas que nous connaissions déjà. Ils bavardaient tous trois quand nous sommes arrivés. Nous étions tous d’assez bonne humeur. Nous avions déjà mangé, et nous voulions aller prendre quelque chose dans un café pour discuter.

Ils s’étaient déjà mis d’accord pour nous inviter à un café des environs, où, en prenant cette fois les rues sur terre, nous sommes arrivés en quelques minutes. Yvonne habite le même « couvent » qu’Yvain, et Robert a un petit logement attenant à l’atelier dans lequel il travaille, comme peintre, dans une maison d’artistes. Il nous l’a décrite un peu, et j’aimerais bien avoir l’occasion de passer voir où il vit. Je ne sais si nous en aurons le temps, mais il nous a invités en tout cas à passer voir ses œuvres, son atelier et la maison, qui se trouve à quelques rues de celle d’Yvain. Les deux amis sont un peu plus âgés que nous, mais Yvonne est une jeune étudiante de mon âge. Je veux dire qu’elle se consacre pour le moment entièrement à ses études, parce que les deux hommes sont aussi étudiants, à temps partiel au moins. Il paraît que c’est l’habitude dans ce pays de continuer ses études toute la vie. Je leur ai demandé s’ils ne se sentaient pas gênés de rester ainsi étudiants. Mais il paraît que c’est considéré comme tout à fait normal, même quand on est professionnellement actif. D’ailleurs, j’aurais de la peine à te dire exactement ce qu’ils étudient, parce qu’ils semblent n’avoir pas de programme très défini, mais vont un peu à tous les cours qui les attirent. J’en étais étonnée, mais je me disais au moins qu’on ne m’aurait pas reproché ici comme chez nous de ne pas avoir su ce que je voulais, parce que j’aurais toujours aimé étudier autre chose que la matière que j’avais choisie. Mais ne va pas croire que je me suis convertie à leur façon de voir. Je n’ai pas encore bien compris comment se déroulent leurs études, et je ressens comme un vertige quand ils tentent de me l’expliquer, tant cela me paraît chaotique. Et ce n’est pas parce que j’aurais un peu trop bu. Je m’en suis tenue on ne peut plus sagement au thé.

La conversation était intéressante avec ces compagnons d’un soir extrêmement charmants. Pour te faire voir que nous étions en bonne compagnie, j’aimerais te raconter une partie de notre discussion. J’ai le temps parce qu’il pleut et que nous n’avons rien à faire avant le repas. Et puis, j’aimerais me remettre les idées en tête. Nous avons abordé toute sorte de sujets, en glissant tout naturellement des uns aux autres. Je ne pourrais me les rappeler tous. Mais il y en a un qui m’a frappée. Nous étions là depuis un moment quand je me suis rendu compte d’un petit malaise : il n’y avait pas de musique d’ambiance, et cela ne me donnait pas l’impression d’être vraiment dans un café. Je leur en ai fait la remarque. Yvonne, qui avait fait un séjour d’études chez nous, me répondit qu’elle voyait tout à fait à quoi je faisais allusion, parce qu’elle avait eu la même impression, ou plutôt l’impression inverse. Elle s’était sentie dérangée par la musique d’ambiance des cafés de chez nous, et ne s’y était jamais habituée. Maxime trouvait comme moi que la musique créait justement une ambiance, et que son absence créait un sentiment de vide. J’ajoutai que c’était comme s’il manquait un peu de vie. Yvonne nous dit qu’elle en avait déjà discuté chez nous, et qu’on lui avait déjà donné cette explication, mais qu’elle n’avait pas du tout la même impression. Il lui semblait plutôt que la musique ne créait pas tant une ambiance, comme l’aménagement du café, le bruit des conversations et les gestes des gens, mais qu’elle contrariait ses pensées et les ambiances des relations avec ceux avec qui elle se trouvait, en imposant des pensées et des sentiments qui ne lui convenaient pas, comme c’était aussi le cas des télévisions allumées à beaucoup d’endroits. Nous nous sommes un peu disputés à propos des télévisions. Maxime affirme qu’il aime bien pouvoir suivre du coin de l’œil ce qu’on y présente, et que cela ne le détourne pas de la conversation, mais lui permet de la compléter en quelque sorte. Moi, sur ce point, j’étais d’accord avec Yvonne, et je trouvais que ces images qui bougent sans cesse gênaient les discussions en nous en distrayant, tandis que la musique ne me semblait pas avoir cet effet, mais qu’elle nous enveloppait dans une sorte d’ambiance vivante. Yvain connaissait aussi nos cafés, nos restaurants et nos magasins, et partageait tout à fait l’avis d’Yvonne. Il s’était toujours senti agacé par la présence de cette musique, qu’il n’aimait pas, et qu’il trouvait importune. Quant à Robert, n’étant jamais sorti de son pays, il s’étonnait qu’on puisse avoir l’idée de mettre de la musique dans les lieux publics, parce qu’il imaginait qu’il aurait été difficile qu’elle corresponde à son humeur, et qu’il tenait à pouvoir y rester, sans se faire transporter contre son gré dans une autre. Il prenait des exemples comiques. Je n’aime pas Wagner, disait-il, et je ne voudrais pas me voir imposer l’atmosphère d’un de ses opéras quand je vais prendre un café. Et j’aime bien Beethoven. Pourtant, je ne suis pas disposé à l’entendre à tout moment. Il fut surpris de nous voir tous éclater de rire. Il fallut lui expliquer que la musique d’ambiance des cafés, ce n’était ni Wagner, ni Beethoven, ni aucune musique classique qu’on va écouter au concert ou à l’opéra. Je crois que nous n’avons pas réussi à lui faire saisir de quoi il s’agissait. Il semblait ne pas connaître du tout la musique qui nous est le plus familière. Et maintenant, c’était nous, Maxime et moi, qui étions fort étonnés de son ignorance. Nous avions vaguement soupçonné qu’il plaisantait, mais nous avons fini par voir qu’il était sincère.

D’ailleurs Yvonne s’est mise à lui expliquer qu’il y avait chez nous une musique particulière, qu’on appelle commerciale. C’est, selon elle, une mauvaise musique, faite pour endormir les gens tout en les empêchant de dormir, et qui n’a pas de sens autre que de mobiliser l’attention et de laisser vide la pensée et la sensibilité.

Tu aurais dû voir comment Maxime s’est insurgé ! Il était outré. Il a contesté l’application du qualificatif de commercial à tout ce qu’on entend généralement chez nous, et a cité des musiciens qu’il déclarait authentiques, parfois célèbres, mais souvent aussi moins connus. Et puis, il conteste le jugement de valeur d’Yvonne. Wagner et Beethoven, c’est bien beau, mais c’est du passé, et un peu ennuyeux pour les oreilles d’aujourd’hui. Au nom de quoi, disait-il, vous référez-vous à votre préjugé, qui ne vaut pas plus qu’un autre ? Je dois t’avouer que plus il s’excitait, plus je me sentais mal à l’aise. Moi qui ai fait du ballet, et qui ne peux entendre par exemple du Tchaïkovski sans émotion et sans une larme à l’œil, je trouvais qu’il exagérait en mettant sur le même pied les classiques et la musique « commerciale », même si je veux bien qu’il y en ait de meilleure que d’autre. Je voyais les trois amis l’écouter avec un petit sourire, et j’avais un peu honte de Maxime, parce que je ne pouvais m’empêcher de me sentir plutôt d’accord avec eux. Et pourtant, moi aussi, j’aime bien qu’il y ait de la musique dans un bar ou un café.

Yvonne était prête à répondre vivement à Maxime. Mais Yvain a vite pris la parole en premier. Il a aussitôt avoué qu’il ne connaissait pas suffisamment tout ce qui se faisait en musique actuelle chez nous pour pouvoir discuter sérieusement de sa valeur. Mais il avait suffisamment entendu de cette musique commerciale dont on parlait au début, de celle qu’on entend partout chez nous, pour la juger mauvaise. Et il s’est mis à en faire des analyses techniques, parce qu’il connaît assez bien la musique, en faisant lui-même, pour montrer à quel point il n’y avait rien de vraiment original, que les compositions sont très simples et pauvres, que les motifs sont très clichés, et que ce qui y est exprimé, ce ne sont que des sentiments extrêmement superficiels et plutôt grossiers.

Maxime a encore protesté, mais il s’est de nouveau replié sur ce qu’il appelait la bonne musique, dont Yvain avait dit qu’il ne parlait pas. Yvain a rebondi, parce qu’il avait déjà tenté justement de chercher sur internet les vidéos à la mode pour s’en faire une idée. Et il soutenait que ses critiques s’appliquaient évidemment aussi à ce qu’il avait entendu, qu’il suffisait d’avoir eu une formation musicale pour s’en rendre compte. Robert l’a interrompu « Ah, je crois que je vois ce dont vous parlez maintenant. Moi aussi, j’ai déjà tenté d’écouter sur internet de ces musiques, que j’ai trouvées franchement mauvaises. » Maxime lui a répliqué « Ah oui ? Alors toi aussi tu es musicien ? » Robert a ri et a répondu « Non, je ne me prétendrais pas musicien. Mais j’ai suivi comme tout le monde la formation de base. » Maxime était encore très excité, et il lui a lancé d’un air de défi « Quelle formation de base ? » Là, c’est Yvonne qui s’est interposée pour expliquer qu’en @ tous les enfants étaient formés aux arts, et notamment à la musique, que tous jouaient d’un instrument et avaient des notions théoriques aussi. A son avis, cette formation était suffisante déjà pour développer une capacité critique passable et être capable au moins de voir la nullité de la musique commerciale.

Comme Maxime répétait qu’il ne voyait pas de quel droit ils voulaient mettre leur jugement au-dessus du sien, et que je n’avais pas envie de voir se poursuivre cette dispute, où il me paraissait se rendre un peu ridicule, j’ai demandé pourquoi on n’entendait pas dans leur pays cette musique commerciale. Parce que, comme chez nous, même si bien des gens ne la trouvent pas bonne, elle s’impose comme musique d’ambiance. Et personne n’est obligé de l’écouter attentivement. Il me semblait qu’elle devait être répandue partout dans le monde, avec des variations, comme j’ai déjà remarqué dans d’autres voyages.

Selon Yvain, on ne l’entend pas déjà parce que personne ne la supporterait. Et puis la musique transmise par haut-parleur est interdite dans les lieux publics. Là, Maxime trouvait que c’était une grande atteinte à la liberté. Je pensais un peu comme lui, mais je n’étais pas si sûre. J’ai plutôt demandé pourquoi on trouvait mauvais qu’il y ait de la musique d’ambiance. Parce qu’à mon avis, bonne ou pas, elle a des avantages. Elle couvre les conversations, et on se sent plus intime. Et puis, elle donne justement une vague ambiance, qui nous fait moins sentir le vide, comme dans le silence. On peut par exemple, quand on est avec quelqu’un et qu’on ne sait pas quoi se dire, faire semblant d’écouter juste la musique. Et quand on est seul, elle est une sorte de compagnie. Robert commença par répondre à Maxime en affirmant simplement qu’on protège justement la liberté de ne pas devoir supporter la musique qu’un autre voudrait nous imposer. Maxime a fait la grimace et il allait riposter. Mais je lui ai donné un coup de coude. Il m’a regardée presque fâché et s’est tu, un peu boudeur.

Yvonne a profité du petit intermède, qui les amusait évidemment, pour prendre la parole. Je dois encore réfléchir à ce qu’elle disait. Je peux le résumer à peu près comme suit. La musique commerciale est une création, non pas tant des artistes, mais de l’industrie culturelle, qui n’a pas d’intérêt particulier à favoriser l’art comme tel, mais à produire une espèce de substitut qui produise une sorte d’effet hypnotique sur les gens et les rende dépendants de leurs produits un peu à la manière dont l’industrie pharmaceutique le fait pour les médicaments. Que cette musique n’ait pas à être belle, c’est normal. Ce n’est pas ce qu’on attend d’elle. Or en @, il n’y a pas de raison qu’elle puisse avoir le moindre succès. Déjà, il y a les raisons qu’a données Robert, l’éducation musicale qui a rendu les @ capables de critique dans le domaine de la musique, puis les lois contre la musique imposée aux gens contre leur volonté. Mais surtout, il n’existe pas en @ de propriété intellectuelle, et par conséquent il n’y a aucun moyen pour une industrie culturelle de gagner de l’argent avec de quelconques produits culturels, puisqu’ils sont nécessairement libres et gratuits en @. Il n’y a donc pas d’industrie culturelle dans le pays, ni d’art commercial. Après son brillant petit discours, Yvain l’a félicitée d’avoir si bien décrit la situation. Il y a eu un échange de plaisanteries. Nous avons ri, et nous sommes passés à d’autres sujets. Mais je m’arrête ici, parce que je suis fatiguée d’avoir tant écrit, et il va falloir que nous partions pour le repas.

Tu vois que nous subissons une forte propagande. Mais ne crains rien. Maxime en tout cas y reste tout à fait insensible, et il paraissait bouder durant tout le discours d’Yvonne. Quant à moi, je crois que je continuerai à supporter la musique de chez nous.

Bisous

Irène


Ma chérie,


Je ne sais pas ce qui t’arrive. Tu te dépasses. Je ne t’ai jamais vu tant écrire. Ces @ t’ont enivrée. J’imagine à quel point leurs cafés, bars et autres doivent être ennuyeux, sans musique, et je suppose avec un décor aussi plat et vieillot. Cela me fait penser aux films qu’on voyait dans ma jeunesse sur les pays communistes, où les gens paraissaient s’ennuyer mortellement dans des salles vides et mornes, sans musique, à ne pouvoir rien faire d’autre que de s’enivrer. Alors, ils vous débitent leur idéologie parce qu’ils ne savent pas s’amuser autrement. C’est tellement triste. Au moins cela devrait me rassurer. Je n’imagine pas que toi, si vive, tu puisses désirer vivre là. Et tu me dis que Maxime résistait et n’appréciait pas du tout leur propagande. Il a parfaitement raison. Toi, je ne peux pas croire que tu aies écouté tout cela autrement que par le désir de faire bonne figure. En tout cas, ta lettre s’est ressentie de ton ennui. Tu dois être fatiguée, ma pauvre, pour ne plus trouver autre chose à écrire que de raconter ce que disent ces gens qui vous ont assommés de leur bavardage insipide. Que tu vas être contente de te retrouver chez nous et de pouvoir t’amuser librement, dans une autre ambiance, y compris avec la musique « commerciale » ! Ne va pas déprimer. Dis-toi que tu n’es plus là-bas pour si longtemps.


Bisous, bisous


Marianne





Maman chérie,


Excuse-moi de t’avoir infligé mon résumé d’une partie des discussions que nous avons eues avec Yvain et ses amis. Je sais bien que ces débats abstraits te paraissent ennuyeux et totalement oiseux. Mais nous en avions justement encore discuté avec Maxime, et je me suis laissée emporter par le mouvement en t’écrivant, sans plus penser que cela ne t’intéressait vraiment pas. Pourtant, il y a d’autres choses qui t’auraient davantage plu. Yvonne, par exemple, est une fille vraiment charmante, ce que tu n’auras certainement pas remarqué par ce que tu auras lu de sa contribution à la discussion. En nous quittant après le café, nous avons convenu de nous revoir. Et j’ai profité du fait que Maxime voulait retourner au musée pour lui proposer de nous voir. Elle est venue me chercher à l’hôtel, et nous sommes allées à un autre café, un peu plus loin, en passant par les toits, dans une autre direction que vers chez Yvain, puis par des rues que je ne connaissais pas. Nous sommes allées dans les quartiers universitaires, qu’elle pensait devoir m’intéresser puisque je suis étudiante comme elle.

C’est une fille très gaie et vive. Nous avons marché d’un pas léger et alerte, en faisant des remarques sur tout ce qui nous tombait sous les yeux, en riant comme des collégiennes. Il y a longtemps que je n’avais plus eu cette sensation si rafraîchissante. Là, contrairement à mon impression des derniers jours, où je me sentais toujours décalée, j’avais le sentiment d’être en plein accord avec elle et le monde autour de nous, un peu comme dans une comédie musicale, mais plus vrai, plus spontané, plus léger. Si tu avais pu nous voir sans savoir qui elle est, tu m’aurais aussitôt encouragée à en faire une amie. Je n’en reviens toujours pas à quel point elle peut être intelligente, profonde, réfléchie, et en même temps si simple, si primesautière. Juste cette petite promenade déjà me mettait dans une sorte d’ivresse. J’aurais voulu la prolonger à l’infini.

Dans la rue, elle s’arrêta subitement devant une vitrine. Elle se souvenait de l’infructueux essai que je lui avais raconté de me trouver des vêtements ici. Voilà, s’exclama-t-elle, ici je suis sûre que tu vas pouvoir t’habiller comme nous et à ton goût. Et c’était vrai. Je dois le dire, grâce à elle et à son très bon goût. D’ailleurs elle est elle-même très bien habillée, d’une manière originale qui lui va parfaitement. J’ai fait quelques essais. Elle commentait, avec beaucoup d’esprit. Quand j’étais perplexe face à des vêtements étranges pour moi, elle n’hésitait pas à les essayer elle-même pour me montrer comment on les portait et quels effets ils pouvaient faire. Je me suis acheté quelques habits qui me vont très bien, mais que je n’aurais pas choisis seule. Tu verras, je te montrerai, et tu ne pourras pas refuser d’admettre que j’ai trouvé des choses originales qui me donnent fière allure.

Nous sommes allées prendre notre café dans le quartier universitaire. Il y a une vie étonnante, très différente de celle des campus de chez nous. Ce qui m’a frappée aussitôt, c’est à quel point les âges sont mélangés. Notre idée d’un étudiant comme jeune, est entièrement renversée ici. Il y a beaucoup de jeunes, mais tellement mélangés à d’autres de tous les âges qu’ils ne sont plus caractéristiques de ce qu’on nomme des étudiants. L’attitude est très différente aussi. Il y a bien sûr ce qu’on pourrait appeler la vivacité de la jeunesse. Mais elle est partagée par les plus âgés. Elle a toutefois quelque chose de moins superficiel qui est difficile à décrire, parce que si je dis qu’ils ont l’air plus sérieux, c’est vrai et faux à la fois. On les voit par exemple parler des sujets de leurs études, mais pas pour s’aider à faire leurs devoirs, mais avec un véritable intérêt. On dirait que leurs études sont aussi l’un de leurs divertissements favoris, contrairement à ce qui se passe chez nous, où il est presque entendu qu’entre nous, quand nous voulons nous amuser, nous devons parler d’autre chose. Ce qu’ils font aussi bien sûr, mais sans contrainte.

Il s’est passé quelque chose de très inattendu pour moi au café. Nous discutions depuis un moment quand Yvonne m’a dit qu’elle avait vu, seule à une autre table, une amie qu’elle aimerait bien me faire connaître. J’étais curieuse et j’ai dit que oui. Cette fille, aux longs cheveux blonds, avec un air romantique, m’a bien plu, et après quelques échanges, conduits par Yvonne, nous sommes tombés sur le sujet des familles. J’ai répété mes préférences en faveur de la vie de famille, avec des enfants, et Amélie m’a beaucoup étonnée en m’approuvant fortement. Elle m’a dit qu’elle ressentait les choses exactement comme moi. Persuadée que tous les @ rejetaient la famille, j’ai commencé par soupçonner qu’elle devait être une étrangère, comme moi. C’était faux, elle est bien citoyenne de @. Elle m’a raconté son histoire. Elle est tombée amoureuse d’un homme plus âgé qu’elle, qui avait vécu longtemps à l’étranger et y faisait toujours des affaires. Ils ont décidé de vivre ensemble, elle l’a accompagné dans ses voyages, et elle a décidé d’avoir un enfant, à elle, pour fonder une famille. Elle avait envie, comme bien des femmes, de prolonger en quelque sorte leur amour dans une famille, malgré l’interdiction dans son pays. Ils se sont donc installés à l’étranger, et elle revient régulièrement dans son pays, notamment pour y continuer ses études, en laissant sa fille chez eux, parce qu’elle ne peut l’amener avec elle. Elle discute souvent de ce choix avec ses amies, et Yvonne me dit qu’elle trouve ses sentiments intéressants, mais qu’elle ne les partage pas du tout pour elle-même. J’ai demandé à Amélie si elle n’était pas fâchée de ne pas pouvoir vivre avec son enfant dans son propre pays. Elle affirme que non, mais qu’elle désirerait naturellement beaucoup pouvoir le faire, parce qu’elle est attirée de deux côtés, vers sa famille, et vers son pays, se trouvant obligée à alterner entre l’une et l’autre, puisqu’elle ne peut pas concilier plus intimement ces deux parties de sa vie. Et surtout, depuis que son enfant grandit, elle regrette qu’il ne puisse ni profiter de l’éducation en @, ni avoir la perspective de devenir citoyen de ce pays. C’est ce qui l’attriste le plus.

En revenant, j’ai interrogé Yvonne sur le choix d’Amélie. Elle me dit qu’elles étaient amies avant sa décision, et qu’elles restent amies, que ce sujet est fréquent entre elles, mais que leur désaccord n’a jamais affecté leur amitié.

Je dois avouer que cette découverte m’a fait une forte impression. J’étais touchée par le fait qu’une femme de @ partageait mon sentiment, contre celui des autres citoyens de @, et plus encore par cette amitié qui restait intacte malgré tout entre Yvonne et Amélie. Il me semblait que, par là, Yvonne me devenait aussi encore plus proche, et qu’elle ne devait pas rejeter en moi les sentiments contraires aux siens qui me viennent de mon éducation (et peut-être de la profonde nature féminine).

Tu vois que tu n’as pas à craindre que je me fasse agresser psychologiquement ou endoctriner de force par les habitants de ce pays.


Bisous

Irène

Ma chérie,


Nous verrons comment cette nouvelle amie de @ t’aura attifée. Je ne suis pas sûre que tu aies gardé tout ton esprit critique, ma pauvre. Tu me parais bien enthousiaste et prête à te laisser mener par cette nouvelle connaissance. Es-tu bien sûre qu’elle ne cherche pas à t’endoctriner ? Cette « amitié » me semble bien rapide et un peu exagérée en si peu de temps. On dirait, ma foi, un coup de foudre ! En tout cas, je suis au moins rassurée de savoir qu’il y a encore quelques femmes qui conservent leur nature dans ce pays déréglé et qui sont prêtes à s’en sauver pour avoir des enfants et les élever elles-mêmes, ce qui montre que tout le monde ne peut pas laisser brimer son instinct maternel. Mais il faudrait encore voir si cette histoire est vraie ou si ce n’est pas une mise en scène pour te rendre confiante et pouvoir d’autant mieux te manipuler. Tu ne peux évidemment pas vérifier tout ce qu’on te raconte à propos de cette mère qui est censée vivre à l’étranger, et qu’on rencontre pourtant comme par hasard là, dans son pays, et juste dans le café où cette Yvonne t’a entraînée. Maxime aurait mieux fait de t’emmener au musée ou de choisir de faire autre chose avec toi.

En tout cas, fais bien attention à ne pas te fier à n’importe qui. Parce que, tu peux bien nommer amis des gens que tu vois pour la première fois, en réalité tu ne sais rien d’eux et ils ont beau jeu de te raconter n’importe quoi. J’espère que Maxime garde mieux la tête sur les épaules. Je ne serai rassurée que quand je te verrai de retour. Et encore, j’espère qu’ils ne t’auront pas mis en tête leurs idées.


Bisous, bisous


Marianne





Maman chérie,


Ne t’inquiète pas, je ne risque rien et mes nouveaux amis sont très bien. S’ils vivaient chez nous, tu les jugerais tout à fait convenables, en mettant à part leurs idées, que tu n’apprécierais pas. Mais ce n’est pas grave.

En tout cas, nous n’avons pas cherché à les éviter. Au contraire, et Maxime était cette fois avec moi, nous avons décidé d’aller voir Robert, cet artiste ami d’Yvain que nous avions déjà rencontré avec lui et qui nous avait invités à passer chez lui et à venir voir ses peintures à son atelier. Nous aurions pu passer par les toits. Mais nous avions envie de changer, en partie parce que le trajet est aussi plus long et un peu plus compliqué. Nous avons choisi de prendre le tram. Comme il est gratuit, c’est très agréable. Nous n’avons pas même à nous préoccuper de prendre un billet. On saute simplement dans celui qui passe, et j’apprécie beaucoup cette facilité. Je t’avoue que je ne serais pas fâchée qu’on adopte ce système chez nous, même si Maxime cherche à trouver des objections, en se demandant combien cette gratuité coûte à l’État, comme s’il était ministre des finances. Moi, je n’ai pas ces soucis, et je jouis de pouvoir me déplacer de tant de façons si facilement, sans souci justement, dans cette ville. Et tant pis si tu prends le parti de Maxime et si tu me juges un peu frivole. Il y a un arrêt tout près de notre hôtel, et un autre proche de chez Robert. Au centre de la ville, il y a des trams tout le temps. Et des métros aussi d’ailleurs, qui sont aussi gratuits, comme les trains et les bus. Tu ne sais pas comme cela donne un sentiment de liberté. Par comparaison, j’ai l’impression qu’il y a chez nous partout des barrières et qu’on nous fait payer à chacune. Quand j’y pense maintenant, je trouve que franchir toutes ces barrières est épuisant et donne le sentiment d’être presque enfermé partout chez nous, comme si on passait toujours à travers une foule de petits enclos, sans arriver jamais à l’air libre. Excuse-moi. Tu vas trouver que je dois être déjà endoctrinée pour me permettre de critiquer notre organisation et de lui préférer celle de @. Mais je te fais remarquer que c’est sur certains points seulement, et pas en ce qui concerne par exemple la famille. N’aie donc pas peur, je reste bien ta fille.

J’avais mis les habits que j’avais achetés avec les conseils d’Yvonne, et je me sentais plus à l’aise dans la ville, comme si on ne me repérait plus aussitôt comme étrangère. Maxime peut bien m’affirmer que c’est une illusion et qu’on me regarde exactement comme avant, moi, je sens bien la différence, et je me sens mieux intégrée. Et tant pis si c’est finalement un sentiment illusoire. La preuve que mon impression n’est pas si fausse, c’est que Robert m’a complimentée sur ma toilette en nous saluant. Étrangement, c’est Maxime qui a paru gêné. Il a même un peu rougi. Je ne comprends vraiment pas pourquoi, et quand je le lui ai demandé après notre soirée, il a juste nié son malaise. Tu vois, nous ne voyons pas la même réalité dans cet étrange pays.

Robert savait que nous étions curieux de connaître d’autres types de maison que le « couvent » d’Yvain. Il nous a aussitôt proposé une petite visite, en commençant par chez lui. Son appartement ressemble un peu à ce qu’on appellerait un loft chez nous. C’est principalement une très grande pièce, avec de hauts plafonds et de grandes fenêtres. Il y a en plus une cuisine, une salle de bain et une petite chambre avec un lit et des armoires. Mais ce n’est pas sa chambre à coucher, elle sert de chambre d’amis. Il dort lui-même sur un lit placé contre un des murs de son atelier, où se trouvent aussi ce qu’on pourrait nommer son salon, quelques fauteuils, et sa salle à manger, avec une grande table. J’étais étonnée de ne pas trouver de lieu plus intime. Il m’assure qu’il aime se trouver toujours près de ses toiles, et qu’il peut les regarder et peindre à tout moment, même au milieu de la nuit. Son atelier, c’est chez lui, dit-il, et c’est là qu’il veut vivre. Nous avons aussi fait quelques pas dans la maison. Il y a d’autres ateliers semblables au sien, de peintres et de sculpteurs surtout, qui sont du même côté, là où la lumière du soleil reste indirecte. Et de l’autre côté, ce sont surtout des architectes qui ont aussi de grands espaces. Il y avait aussi un couturier. Robert a frappé à la porte d’une de ses amies architecte, et nous avons pu jeter un coup d’œil. J’ai constaté qu’elle, elle avait mieux marqué la différence des espaces, et qu’elle ne semblait pas sentir le besoin d’avoir toujours sous les yeux ses ordinateurs, ses plans et ses maquettes. J’ai préféré son agencement à celui de Robert. Maxime lui a demandé comment on avait fait pour avoir tant de grands espaces dans la maison, et s’ils étaient une sorte de coopérative d’artistes, copropriétaires de l’immeuble, qu’ils avaient sûrement construit selon leurs propres goûts. Robert a expliqué qu’il n’y avait pas de propriétaires d’immeubles ni de terrains en @. Tout appartient à l’État. Maxime et lui ont eu une discussion à ce sujet, parce qu’on ne voit pas comment ils parviennent à obtenir dans leur système des bâtiments structurés selon leurs besoins et leurs idées. Je ne te raconte pas tout le processus par lequel ils font des projets, les défendent devant des autorités et obtiennent ce qu’ils veulent. Nous avons visité aussi d’autres salles, où ils exposent leurs œuvres et invitent les gens à venir les voir, sans que ce soit une galerie comme chez nous. Ils n’ont pas par contre de grands salons et de bibliothèques comme dans le « couvent », mais ils passent souvent se rendre visite directement les uns chez les autres. Il y a un signe à la porte qui indique s’ils sont disponibles ou non. Ce mélange intime des lieux de travail et de vie est assez étrange pour nous. Moi, je ne me sentirais pas à la maison là. J’ai d’ailleurs demandé à Robert où étaient les appartements et les maisons normales, comme chez nous. Il a fallu que je les lui décrive. Je croyais qu’il plaisantait, comme pour la musique l’autre soir, mais il semble qu’il ne savait vraiment pas de quoi il s’agissait. Il m’a dit que non, qu’il ne voyait pas de maisons de ce genre, sinon peut-être pour des petits groupes qui vivent étroitement ensemble par-ci par-là. Et je me suis rendu compte à quel point l’absence de familles et d’enfants rendait généralement inutiles pour eux les types d’habitations pour nous normales et indispensables. Je me sentais un peu drôle en pensant qu’ils ne connaissaient presque pas nos maisons, dans lesquelles nous nous sentons si bien, véritablement chez nous. Là, je vois que je ne me représente vraiment pas la vie comme eux. Et tu n’as pas à craindre, ils ne me convaincront certainement pas sur ce point.

C’est toujours si intéressant de visiter ce pays. Mais ce soir, je repensais à nos maisons, et j’avais la nostalgie.

Bisous

Irène


Ma chérie,


Ce soir, nous recevions Paul et Jeanne avec leurs enfants. Naturellement, ta tante nous a aussitôt demandé comment se passait votre voyage, et elle partageait mes inquiétudes. J’étais très contente d’avoir reçu ta lettre juste avant et de pouvoir la rassurer. Je lui ai raconté que dans ce pays il n’y avait pas d’habitations comme les nôtres. Je lui ai dit comment cela te mettait mal à l’aise et comment tu avais la nostalgie de la maison. Ils te comprenaient bien aussi, et ils ne se voyaient pas non plus, pour tout l’or du monde, vivre dans un pays sans familles ni enfants. Tu aurais dû nous voir tous nous exclamer spontanément, ensemble, « comme c’est triste ! », et soupirer. C’est la nature humaine. En somme, ces @ sont de pauvres gens d’être privés de l’essentiel. Ils peuvent bien s’évertuer à mettre tout sens dessus dessous, s’évertuer à faire des inventions bizarres, ils ne peuvent pas être heureux. Ils peuvent chercher à donner le change. Mais ce n’est pas vrai. Tu le sens bien aussi maintenant que tu commences à voir un peu sous la surface et que tu deviens impatiente de revenir.

Et nous aussi, nous vous attendons avec impatience.


Bisous, bisous


Marianne




Maman chérie,



De la part de vous tous, c’est gentil de tant vous soucier de moi. Mais tu exagères. J’ai un peu de nostalgie, mais je ne déteste pas le pays où je suis. Il y a tant de choses tellement curieuses.

Aujourd’hui, Maxime avait envie d’aller voir une manifestation sportive. C’est un sport d’ici que nous ne connaissons pas. Tu sais que je déteste les stades et tous ces lieux. Nous avons donc décidé qu’il irait seul, parce que j’avais de toute façon bien envie d’aller passer un moment avec Yvonne. Sans nous fixer encore, nous avions prévu de nous revoir aujourd’hui ou demain. C’était une bonne occasion. Tu peux dire d’elle ce que tu veux. Elle est adorable, et moi, je l’adore.

En fait, depuis que nous étions allées ensemble dans le quartier universitaire et que j’en avais senti un peu l’ambiance, bien particulière par comparaison avec mon expérience des campus d’ici, j’avais envie de connaître mieux ce milieu. Déjà, il est faux de comparer directement le quartier universitaire à un campus, parce que, justement, il s’agit bien d’un quartier de la ville. Pourtant, sa vie est fortement marquée par la présence de l’université. C’est, disons, un lieu intermédiaire, où se mélangent l’université et la vie courante. Une ambiance spéciale que je ne connaissais pas. Mais, après ce que j’avais appris des cours et de l’université proprement dite, j’étais très étonnée. J’avais le sentiment de ne presque rien reconnaître de ce que je connaissais d’une université. Il me semblait que c’était un chaos par rapport à l’ordre net de nos universités. J’ai donc demandé à Yvonne si elle pensait pouvoir m’emmener à l’université suivre avec elle un cours qu’elle prenait, en demandant, si c’était possible, l’autorisation au professeur. Elle m’a répondu qu’il n’y avait aucun problème. Elle pouvait m’emmener sans autre dans un cours magistral, parce que ce genre de cours sont généralement tout à fait ouverts et que tout le monde peut y aller, puisqu’on ne fait qu’écouter. En revanche, il serait beaucoup plus difficile d’entrer dans un séminaire, où les professeurs travaillent avec les étudiants, et les sélectionnent, souvent assez rigoureusement. Elle regrettait d’ailleurs de ne pas pouvoir m’emmener là, parce que ces séminaires étaient plus importants et plus caractéristiques de l’enseignement universitaire de son pays.

Nous étions en train de discuter de tout cela dans un café de la cité universitaire quand un homme, habillé en complet, comme un homme d’affaire de chez nous, nous a demandé où se trouvait un bâtiment de l’université. Yvonne lui a répondu et lui a demandé quel cours il suivait. Il s’est récrié en riant qu’il ne suivait certainement aucun cours, qu’il avait bien autre chose à faire que de perdre son temps là. Et il nous a regardées d’un air narquois, comme si, évidemment, nous, nous ne savions rien de mieux que d’aller écouter le bavardage des professeurs. J’étais étonnée, après m’être persuadée que tous les @ adoraient aller à l’université, à tout âge. Je lui ai donc demandé s’il était étranger. Mais il nous a appris qu’il était bien du pays, quoique non pas citoyen, parce qu’il avait préféré faire quelque chose de plus intéressant que de se préparer pour les examens inutiles de citoyenneté. Depuis jeune, il avait compris que réussir dans la vie, c’était faire des affaires, s’enrichir et vivre confortablement, dans le luxe si possible. Il nous a raconté comment c’était pour ses affaires qu’il était là, et que, lui, au lieu de s’occuper de politique, de sciences ou d’arts, il faisait quelque chose de plus utile et menait la belle vie. J’étais stupéfaite, et sais-tu de quoi ? Il ressemblait tellement à quelqu’un de chez nous que je ne pouvais m’imaginer qu’il était un @. J’étais même un peu déçue de trouver ici ce type d’homme. Je m’étais mise, sans m’en rendre compte, à croire ce monde si parfait ! Pourtant, sur le chemin de notre salle de cours, Yvonne m’assura que certains trouvaient en effet plus agréable de se livrer à une profession pour faire de l’argent plutôt que de se cultiver. N’était-ce pas dans la nature humaine qu’il y ait partout ce genre de caractères ? Je ne voulais pas le nier. Mais je lui demandai si cette éducation dont on faisait grand cas dans son pays ne devait pas former justement d’autres caractères. Elle en forme, me disait Yvonne, mais aucune éducation, à son avis, ne pouvait réussir entièrement pour tous. De toute manière, selon elle, les gens tels que celui que nous avions rencontré étaient aussi utiles. Et vu leur tour d’esprit, il valait mieux qu’ils cherchent à s’enrichir plutôt que de s’occuper de politique, en effet.

En parlant, nous étions arrivées au bâtiment de l’université où allait se donner le cours auquel Yvonne m’accompagnait. J’étais excitée déjà par nos discussions, et par l’animation et l’ambiance spéciale des rues du quartier. Nous venions d’entrer dans un bâtiment que je n’aurais pas associé à une université, mais plutôt à une sorte d’étrange musée, avec de nombreuses œuvres d’art et une architecture elle-même imposante. Tout un monde animait les vastes espaces du hall central, passant d’un endroit à l’autre dans toute sorte d’attitudes, parfois pensives, parfois animées d’une espèce d’excitation analogue à la mienne, mais je ne sais en quoi différente pourtant. Nous croisions des groupes engagés dans des conversations dont je n’entendais que quelques mots au passage. Nous sommes entrées enfin à l’étage dans une assez grande salle, déjà assez pleine. La première chose frappante, c’est le mélange des âges et des types de personnes. Ce mélange me faisait plutôt penser au public d’une pièce de théâtre ou d’un concert. Par rapport au hall, j’ai eu d’abord l’impression d’une sorte de silence plus solennel. Mais j’ai vite remarqué que beaucoup discutaient entre eux à voix plus basse. Nous avons fait la même chose avec Yvonne jusqu’à l’arrivée du professeur, que j’ai remarquée par le silence presque complet qui s’est aussitôt établi. C’était un cours de philosophie. Le professeur parlait directement, sans notes ni autres moyens de communication, présentant ses idées et ses raisonnements, dans ce qui pouvait paraître une sorte d’improvisation, qu’on sentait préparée quand même pour les grands traits. Il se posait pourtant véritablement des questions, et ne craignait pas d’y réfléchir en classe. C’est une manière de faire qui me surprenait beaucoup, tellement contraire, comme toute la forme du cours, à ce dont nous avons l’habitude dans nos universités. J’étais même un peu angoissée quand il avait fait un développement et qu’il y revenait pour le corriger, et surtout quand il allait se promener en regardant par la fenêtre, en silence, nous laissant attendre sa réponse, comme s’il ne la connaissait pas encore lui-même. Je regardais alors la classe pour voir si ma surprise était partagée. Mais tous semblaient attendre avec intérêt, et certains paraissaient plongés dans la réflexion, cherchant eux aussi. Je n’essaierai pas de te résumer le cours, premièrement parce que le mouvement m’était trop difficile à suivre, surtout parce que je n’avais pas entendu le début du cours, et aussi parce que je sais que cela ne ferait que t’ennuyer.

Inutile de te dire qu’à la sortie du cours, j’étais impatiente d’en discuter avec Yvonne pour m’en faire une idée plus claire. A peine sortis, nous avions ralenti le pas devant la porte. Et des connaissances d’Yvonne nous ont saluées et se sont directement intégrées à notre discussion. J’ai pu voir que, contrairement à moi, elles n’étaient pas du tout dérangées par le style du professeur, mais que ce type de cours avait stimulé leur propre pensée, et qu’elles semblaient n’attendre que le moment d’y réfléchir avec d’autres. Je ne faisais à peu près qu’écouter, parce que je n’aurais vraiment pas pu participer à la discussion, que j’avais déjà bien de la peine à suivre. C’était à la fois étourdissant et stimulant malgré tout.

Bon j’arrête avant de t’ennuyer et de t’inquiéter, parce que tu vas naturellement de nouveau croire que tout cela est organisé à des fins de propagande, pour me laver le cerveau. Et en fait, cela me fait penser qu’il se passait bien quelque chose comme si mon cerveau prenait une douche, en un sens.

Au retour, après avoir flâné avec Yvonne dans les rues, j’ai trouvé Maxime déjà rentré à l’hôtel, qui était aussi étonné, perplexe et intéressé par l’ambiance de sa manifestation sportive. Mais je le laisserai vous raconter à notre retour, ce qu’il ne manquera pas de faire de toute façon.

Je me sens de mieux en mieux ici, sans cesse bousculée, mais d’une bonne manière.

Bisous

Irène