Chère Emilie,


J'ai été très heureuse de ton appel de la semaine passée. Comme je t'envie d'avoir pu partir en @ ! Mais comme tu m'annonces un message sur l'un des « temples » de @ alors que je suis justement en train de changer d'avis par rapport à l'art, ma curiosité me permet d'oublier ma déception et de me consoler de ne pas avoir pu y aller avec toi.

Le jeu que nous avons mis au point avant ton départ est tellement difficile à jouer ! Mais j'y ai pris goût. D'abord j'essayais et mon esprit s'en allait bien rapidement ailleurs, tout lui semblait soudainement plus intéressant que de repérer ses contradictions et ses étrangetés pour les méditer. Les pieuvres gardent leur butin, pour reprendre l'image de la religion des Eveils. Alors c'est à moi de devenir pieuvre, et d'attirer à moi, pour me l'assimiler, ce qui en moi résiste à ma claire « conscience »! A mon avis, l'écriture est nécessaire à ce jeu, et, plus important encore, il faut trouver le moyen de s'épier soi-même, et donc, déjà, en avoir envie. Que d'enfantillage en nous !

Tu as raison, malgré mon admiration pour l'art, je le méprise à la fois. Quelle contradiction, quelle difficulté, quelle honte de l'admettre ! Pourtant lorsque ce mépris me domine il est sûr de lui et n'a aucune honte, au contraire. C'est lorsque ce sentiment et son discours se transforment en objet de réflexion que les sentiments ambigus surgissent, ce sentiment qui ressemble à de la honte, une certaine angoisse presque parfois. Ce genre de sentiments nous indiquent où aller, ils font diversion lorsque nous approchons de chemins « dangereux » ou nous les bloquent tout simplement, et nous leur obéissons comme s'ils étaient des dieux ou des monarques absolus. Le lecteur imaginaire que j'ai en tête, même si c'est à toi seule que j'écris, me trouve bien compliquée avec ces histoires de sentiments et d'ambiguïtés. Epie-toi davantage, oh lecteur – voilà ma réponse !

Permets-moi, Emilie, de t'exposer rapidement ici quelques règles de notre jeu, même si tu les connais déjà. C'est que je n'arrive pas à oublier un autre lecteur imaginaire, qui me surveille et qui me juge, pauvre de moi, parce que j'ai un peu honte de ce que je dirai par la suite. Je me sens donc obligée de le convaincre de l'intérêt de notre jeu, de sorte qu'avant de vous exposer, à lui et à toi, les sentiments de deux « personnages » qui discourent en moi, je résume les règles du jeu, espérant conjurer par là le sort assoupissant que l'ami imaginaire semble pour le moment vouloir me lancer.

Il s'agit de permettre aux sentiments et aux discours contradictoires qui parlent ou se manifestent à tour de rôle en nous de s'exprimer, non pas chacun séparément, comme ils le font déjà naturellement, mais en quelque sorte ensemble, pour qu'ils apprennent à se connaître et qu'ils se fécondent éventuellement mutuellement au lieu de rester chacun de son côté en se faisant la tête ou en s'ignorant. On nomme ces discours ou sentiments Personnages, cela permet de les observer avec plus d'acuité et de repérer davantage comment ils agissent et réagissent chacun à leur manière. Mais il s'agit à la fois de ne pas les caractériser une fois pour toutes, comme le fait celui qui a « conscience » de ses contradictions, mais de trouver les moyens de les épier dans leur vie propre, puisque, le plus souvent, nous parlons par l'un sans du tout penser à l'autre (et vice versa), les deux ne dialoguant qu'occasionnellement, dans des moments plus réflexifs et plus rares où la vie concrète de ces personnages en action ne fait plus obstacle à leur rencontre intime. C'est en apprenant à les observer qu'on peut comprendre comment ils agissent et qu'on peut les transformer si un dialogue plus poussé avec eux nous en donne envie. Le second principe important est celui de la méditation, qu'il faut trouver le moyen de « forcer », sans quoi nous en revenons à nos habitudes et les pieuvres qui nous habitent reprennent leur domination, jusqu'à ce que la méditation soit devenue habitude, c'est-à-dire pieuvre à son tour.

Les enjeux du jeu sont multiples, et Emilie je laisse maintenant mon public imaginaire au lieu de te résumer les mille discussions que nous avons eues à ce sujet. Il serait plus pertinent que je te décrive simplement le discours du second personnage, puisque du point de vue de notre jeu le premier présente peu d'intérêt. Mais il faut lui donner la parole à lui aussi, puisque... mon public imaginaire risquerait de penser que je n'ai aucun contact avec l'art si j'exprimais directement le mépris que j'en ai à la fois.

Premier Personnage : J'aime les arts, et notamment la musique, que j'ai l'impression de comprendre tout particulièrement. Ayant peu voyagé et n'ayant pas eu la chance de voir beaucoup d'expositions, je me considère comme étant passablement naïve en matière de peinture, de sculpture ou d'architecture, surtout que l'architecture d'ici ne me parle pas beaucoup, mais j'apprécie la beauté, et quelques expériences fortes et particulièrement intenses me convainquent que la peinture et l'architecture peuvent receler des puissances énigmatiques et profondes. C'est la raison pour laquelle j'ai parfois l'impression qu'on n'avait peut-être pas tort, dans le passé, de parler du Beau et de l'Art, parce qu'il s'agissait de rendre hommage à ces expériences hors du commun ou aux artistes qui sont capables de les susciter (et non, à mon avis, d'affirmer une croyance théorique en l'universalité d'une catégorie abstraite), par des majuscules qui manifestaient une déférence, qui exprimaient un enthousiasme.

Mais qui se soucie cependant de cela aujourd'hui ? Car Emilie tu prétends que je méprise l'art. Selon toi, la manière dont sont orientées mes réflexions politiques impliquent une indifférence pour les effets possibles de l'art sur la démocratie, et tu vois de plus dans mes intonations un mépris direct pour l'art. Comme tu le sais cela m'a longtemps choquée – pour qui te prenais-tu pour me balancer ainsi au visage tes impressions sur ma personne, et sur mes intonations de surcroît ? Mais je sais maintenant que l'on pourrait faire parler longuement le type de personnages qui s'expriment ainsi « pour qui te prends-tu », « sur ma personne ».

C'est plutôt le temps de permettre au Personnage méprisant l'art de s'exprimer à son tour, par le biais d'un résumé, rédigé par « moi », de son discours – et, qui sait, peut-être se manifestera-t-il plus personnellement pour l'occasion.

Voyons, « je » méprise l'art... il faut être plus précis, je méprise plutôt ceux qui prétendent aimer l'art... non ce n'est pas cela non plus... allez Personnage vient parler un petit peu... Voilà donc : ce qui me pose problème, ce sont ces gens qui prétendent savoir mieux juger d'art que les autres. Ils ne le disent pas toujours, mais on le devine à leur ton ou à leur manière d'affirmer leurs goûts comme s'il s'agissait d'avoir raison en ces matières. Ne pouvons-nous pas nous respecter les uns les autres, et laisser chacun aimer ce qu'il aime en paix ? Pourquoi critiquer la musique ou les films qui permettent aux gens de se divertir un peu, d'autant qu'il faut bien admettre que l'Art avec un grand A n'intéresse finalement pas beaucoup de gens ? Au nom de quoi d'ailleurs prétendra-t-on trouver supérieurs tel film « de répertoire » ou telle musique à telle autre ? Ne serait-il pas préférable que l'amateur de musique baroque exprime son enthousiasme sans prétendre que les goûts des autres ne valent rien ou qu'ils sont « inférieurs » aux siens ? Personne n'aime qu'on le critique, pourquoi alors ne pas laisser tomber les critiques lorsqu'elles ne concernent que des questions de goût ? Ici aussi ce n'est pas que je mépriserais l'art, c'est l'idée de supériorité qui m'embête, surtout que ces amateurs d'art aiment souvent étaler leur préciosité aux yeux de tous. Voilà donc certains des sentiments de ce personnage qui de façon intermittente prend la place principale en moi. Cependant je l'ai laissé parler, il est moi maintenant, et j'ai de la peine à ne pas me laisser entraîner par sa logique... quoique... je me rends bien compte que je viens d'affirmer que l'art n'a pas d'importance.

Souvent d'ailleurs je contredis ce discours, et je présente moi-même mes impressions sur la musique avec beaucoup d'affirmation, quand par exemple je critique les chansons futiles qu'on entend sans cesse à la radio en leur opposant ce que font des groupes de musique plus profonds. Je vois bien alors qu'il est aberrant de confondre les deux, et d'ailleurs la plupart des gens le voient même s'ils en viennent souvent à le nier faute de savoir comment l'expliquer. Serais-je donc la seule à avoir le droit de hiérarchiser certains types de musique, avec bien sûr tous ceux qui pensent comme moi ? Et faudrait-il alors interdire cette critique à ceux qui voudraient critiquer la musique que nous aimons pour notre part parce que cette fois-ci c'est la nôtre, et qu'il y a alors outrage profond et prétention intolérable ? Exprimés de cette façon, ces sentiments sont fort ridicules, il me faut bien l'admettre.

Comment puis-je avoir eu ce type de sentiment pendant si longtemps, alors que je considère comme complètement superficiels certains types de musique, et que je me demande si ces derniers ne servent pas parfois de drogue pour gens fatigués (auquel cas le fait de les critiquer deviendrait important) ? J'ai pourtant vécu de réelles expériences de l'art, il semble que je l'aie en quelque sorte oublié, ou que je n'y aie pas assez réfléchi. Tel lecteur imaginaire se moquera de ces supposées « réelles » expériences, il se dira que je suis simplement l'une de ces prétentieuses qui aiment les mots sonnants, l'Art et les majuscules, mais c'est faux, je les ai eues ces expériences, et il suffit d'ailleurs d'oublier quelques instants nos idées morales et de comparer certains groupes de chanteurs populaires pour sentir que tous ne se valent pas. Mais alors quelle contradiction ! Pour ce qui est de mon impression de pédantisme, viendrait-elle de l'idée que la plupart des gens qui prétendent aimer l'art ne font justement que prétendre ? Je ne suis pas certaine d'avoir réellement cette idée-là. Ai-je parfois l'impression que certains ont davantage accès que moi à ces mondes ou ces modes d'existence moins banals que dépeignent tant d'écrivains lorsqu'ils parlent des arts, et suis-je jalouse ? Je ne le sais pas... Me suis-je sentie obligée de mettre, au début de mon message, des guillemets aux « temples » de @, parce qu'à un certain niveau de ma personnalité je partagerais l'anti-intellectualisme ambiant ? Car je sais bien que les temples de @ ont une tout autre signification que celle des temples religieux au sens habituel du terme. Suis-je simplement soumise, jusque dans mes lettres personnelles, à cet anti-intellectualisme que je méprise pourtant ? Penserais-tu Emilie que j'accumule les questions pour éviter d'avoir des réponses ? Je ne le crois pas, le jeu n'est pas terminé, même s'il m'a fatiguée un peu, et notamment il m'a fatiguée de toutes ces ambiguïtés... j'aimerais me transporter instantanément en @, pénétrer dans ce monde plus élevé, oublier ces querelles d'amour propre et réfléchir aux raisons pour lesquelles les @ accordent tant d'importance à l'analyse et la critique des oeuvres d'art, au point d'y voir un élément fondamental de la civilisation. Et j'aimerais avoir la chance, relativement rare, si je ne me trompe pas, de me voir invitée à visiter l'un de leurs temples, sans guillemets cette fois-ci !

J'ai beaucoup discuté avec François ces derniers temps. S'il est vrai, comme il le pense, que l'art, et même la simple beauté, peuvent contribuer à rendre l'homme moins brut et moins brute, il faudrait effectivement que je revoie plus en profondeur encore mes jugements sur l'art. J'opposais à François l'idée que nous le saurions par les faits, si cela était vrai, et que ce n'est pas ce que ces faits semblent montrer, mais il a raison de répondre que lorsqu'il ne s'agit pas de boules de billard (on en frappe une et elle avance), les causalités ne sont pas absolues ni faciles à repérer ou à distinguer des autres influences. Ce sera donc l'un de mes prochains thèmes de méditation, j'essaierai d'observer les effets des différents types d'art au lieu de poser qu'ils n'en ont pas (car c'est bien cela que l'on sous-entend implicitement, quand on affirme qu'ils se valent tous avant d'y avoir réfléchi un peu sérieusement).

Déjà, ses effets possibles sur l'humeur et le caractère peuvent sans cesse être observés (je précise à mon lecteur imaginaire que je parle bien d'effets « possibles », puisque ni les œuvres d'art ni nous-mêmes ne sommes des boules de billard qu'il suffirait de faire se rencontrer pour que des effets prévisibles et universels se produisent à coup sûr). Il me suffit parfois d'écouter certaines pièces de Piazzolla pour me sortir de la mollesse nonchalante dans laquelle je tombe souvent le soir et même la fin de semaine. Il m'est alors évident que la vie doit être plus que cela, et je me mets à me méfier de notre culture d'aujourd'hui et à rêver des villes de @, où l'on accorde tant d'importance aux arts. Cela me rappelle aussi que j'ai visité Paris il y a déjà un moment, et que j'ai bien eu tort alors de me laisser influencer par mon frère, qui voyait dans les « commentaires esthétiques » de nos parents une simple façon de poser et de jouer aux importants, comme ils le faisaient d'ailleurs effectivement avec leurs remarques et intonations désagréables, et qui pour cette raison ne s'est jamais mis dans la disposition d'esprit plus ouverte qui peut permettre de ressentir toute cette beauté de façon plus authentique. Notre Dame de Paris par exemple... les ambiances qu'on y perçoit sont incroyablement imposantes, nos petits soucis y semblent soudainement ridicules, on sent comme une exigence, un appel à une vie plus profonde, plus vraie, moins molle, on s’élève, l’architecture nous hausse à ses hauteurs...

Chère Emilie, j'ai hâte de recevoir ton prochain message.


Claire qui t'embrasse fort



Chère Claire,


Je viens tout juste de recevoir ton message, alors que j'allais t'envoyer la description des Essais que je t'avais annoncée. La voici immédiatement – et je retourne à ton message!

Il s'agit d'un temple, mais les sculptures qui en constituent le centre sont à l'origine de l'un des importants courants artistiques de @, de sorte qu'on y trouve des Essais un peu partout, les gens ayant souvent aussi la reproduction d'une de leurs peintures favorites de ce courant chez eux. Tu sais que ce temple est l'un des premiers endroits à avoir été créés en @. Les sculptures qui en forment le centre se trouvent dans un grand espace circulaire. Elles sont nombreuses, ce sont des personnages dans mille situations typiques représentées symboliquement.

Tu sais comme il arrive que certains livres ou certaines personnes éveillent en nous des aspects de notre personnalité que nous avions en quelque sorte oubliés, ou encore qui sont plus profonds, plus vrais que ne l'est notre personnalité plus ordinaire, et qui nous rappellent nos forces et nos exigences? C'est un effet semblable que me font ces oeuvres étonnantes. Pourtant la plupart d'entre elles présentent des impasses, ces situations où l'homme se trouve pris et d'où il ne semble plus pouvoir sortir. Mais l'effet n'est pas décourageant, il est vivifiant au contraire, à cause d'un je ne sais quoi d'exigeant et d'imposant que les artistes ont réussi à donner aux figures qu'ils ont créées. On trouve par exemple des personnages qui tournent incessamment en rond, les yeux clos, qui tournent et tournent autour de ce qu'ils ont eu le temps de voir avant de fermer leur regard à tout le reste pour se refermer sur une routine qui constitue dorénavant leur vie. Certains d'entre eux sont satisfaits, mais beaucoup sont manifestement déchirés, ou effrayés, ou bien comme paniqués. Les expressions sont pour la plupart très réussies, je t'assure qu'on ne reste vraiment pas tout tranquille en les regardant. On trouve aussi des figures d'esclaves, dont certaines rappellent aux @ les vies de labeur exténuant qui sont encore si fréquentes ailleurs qu'en @, alors que d'autres ont un caractère plus symbolique, esclaves de l'envie, de la vengeance, de la peur ou de mille situations aliénantes. Même les figures de la mollesse ont une paradoxale puissance et réussissent à nous enjoindre de nous secouer au lieu de nous inviter au grand partage de la faiblesse humaine que visent beaucoup d'oeuvres d'art ou de styles musicaux chez nous. Sur ce thème on trouve le motif des gens qui courbent le dos, qui baissent les bras. Ces figures sont représentées devant différentes difficultés, parfois sérieuses mais souvent bien légères, le dos légèrement voûté, avec les bras qui pendouillent. Je présume que les @, qui sont si manifestement plus forts et plus déterminés que nous ne le sommes, ont eux aussi des moments de faiblesse, et que ces figures ironiques leur servent à se rappeler le ridicule des attitudes qu'ils condamnent, alors que sur nous elles font plutôt l'effet d'une douche froide, humoristique heureusement. D'autres sont couchés, affalés dans les positions les plus invraisemblables. A un endroit ils sont les uns par-dessus les autres dans un amoncellement d'où des têtes ou des bras tentent vainement de s'extraire, tandis qu'autour d'eux on en trouve qui pour leur part s'activent beaucoup mais courent cependant à grande vitesse droit vers un mur, symboles de la société dont @ est parvenue à s'extirper.

Un autre thème fréquent est celui du miroir déformant : des personnages se regardent dans un miroir où ils s'apparaissent selon l'idée fausse qu'ils ont d'eux-mêmes (dignes, sérieux, moraux, coquins), alors qu'ils sont bien différents en réalité. Toute une réflexion morale et psychologique se fait sur ce motif. Certaines figures sont très comiques, par exemple il y en a un qui, faisant mine de se sentir renversé par sa propre image effrayante, reste le derrière en l'air, tandis qu'un autre se fait le plaisir de lui donner un coup de pied aux fesses, l'air tout content d'avoir accompli une vengeance méritée. Des personnages à l'allure sympathique se font attaquer par d'autres personnages, qui entre eux se crèvent mutuellement les yeux, tandis que certains s'acharnent de façon insensée sur eux-mêmes (un motif qui est développé sous de multiples variantes, notamment dans les peintures Essais). Bref c'est toute une pagaille, en laquelle apparaissent aussi, heureusement, des figures calmes et sereines, symboles de force et de fermeté qui calment enfin notre regard, tandis que quelques sculptures entièrement constituées de figures plus idéales se trouvent autour du périmètre circulaire de la sculpture principale, à quelque distance de lui. Mais ne te méprends pas, les oeuvres les plus dures n'ont rien à voir avec ce que font ceux qui vouent quasi un culte au noir et au sang chez nous. Face à cette peinture « dark » le corps se crispe, ce sont des scènes ou des souvenirs de situations mesquines dans lesquelles nous sommes enlisés qui nous viennent à l'esprit, au mieux cela produit un défoulement qui cependant ne mène en général à aucune transformation plus profonde. C'est Goya qui me vient à l'esprit, si je cherche un peintre qui doit avoir inspiré beaucoup d'artistes @, lui qui peut peindre toutes sortes de situations dures, laides, même horribles, tout en nous élevant au-dessus de ces situations, dans un monde plus libre, plus ample, méditatif.

Je sais que des @ ont commencé à donner des noms aux figures et aux symboles (critiques ou plus idéaux) qui reviennent souvent dans les sculptures et peintures du courant Essais, et qui, comme les dieux ou les saints des religions anciennes, concentrent et suscitent une réflexion personnelle mais collective également. Les oeuvres Essais sont d'ailleurs des oeuvres évolutives, au sens où les artistes travaillent sur des types, des motifs, lesquels sont analysés, critiqués, dans leurs symbolique comme dans leurs effets. C'est à la puissance des oeuvres que les @ sont le plus sensibles, à leur capacité de s'imposer à notre sensibilité et à susciter en nous le désir d'une action libre et vivante. Pour moi, il s'agit d'une incitation au courage. Pour eux, qui sont tellement plus courageux, c'est, j'imagine, une façon de rester attentif aux dangers qui peuvent menacer l'être humain. Les sculptures qui figurent dans la grande sculpture collective qu'est la Place des Essais sont choisies à partir de votes, qui ont permis peu à peu de remplacer les sculptures moins réussies par des sculptures plus puissantes. Pour cette raison, chaque sculpture doit être faite de manière à pouvoir être facilement déplacée (et la configuration d'ensemble permet à toutes de pouvoir l'être également). Les votes et leurs justifications sont publics, de manière à ce que chacun puisse connaître la manière dont les autres perçoivent et évaluent les oeuvres. Des espaces sont toujours disponibles pour que les oeuvres non retenues puissent tout de même être exposées (et toute une discussion se fait constamment autour d'oeuvres qui n'ont pas été retenues mais auraient dû l'être selon l'avis de gens qui pèsent alors les qualités respectives de ces oeuvres et d'oeuvres choisies qu'ils jugent moins bonnes, toujours dans des textes publics et signés).

On peut se promener dans la structure formée par ces sculptures, et on peut s'asseoir à différents endroits, sur des bancs qui sont toujours faits pour une seule personne. Je suis passée près de quelqu'un qui ne m'a pas vue et que je n'ai bien sûr pas dérangé malgré le désir que j'avais de lui parler. Il semblait assis sur son banc depuis toujours, plongé profondément dans des réflexions qui, tout en le séparant du temps et l'activité extérieurs, le maintenaient intimement lié à la sculpture. Ce n'est pas un lieu de discussion mais de méditation, bien qu'il y ait à peu près constamment toute une vie autour du périmètre de la sculpture, plus loin, puisqu'à une certaine distance de la sculpture elle-même, se trouvent différents agencements de bancs et de chaises, certains plus isolés, d'autres regroupés, où des gens discutent. J'ai été étonnée de constater que la plupart ne semblent prêter aucune attention à la sculpture. Cela m'a même un peu choquée, vu l'intensité de l'effet global de l'ensemble de ces sculptures qui est claire, évidente, palpable, et sa tonalité plus tragique que joyeuse, ou du moins plus dérangeante qu'apaisante.

Ce n'est d'ailleurs pas la seule chose que j'aie d'abord trouvée un peu absurde.

Car je ne t'ai pas décrit l'ensemble de la structure. La grande place est elle-même entourée d'un bâtiment absolument grandiose, énorme déjà, et vraiment imposant. Celui-ci rappelle clairement le Colisée. Les architectes voulaient renouer avec l'affirmation exaltante de la puissance humaine en reprenant un modèle qui depuis sa conception a toujours provoqué l'admiration, tout en donnant à cette affirmation la signification différente de la force et de la fermeté face à l'idéal à conquérir. Les activités auxquelles s'adonnent les @, dans les longues et spacieuses galeries, sont très diverses. Un étage est entièrement voué à la promenade, il est très sobre, dépouillé, j'y retourne sans cesse. Je n'ai pas fait entièrement le tour des autres, où l'on trouve des expositions et des ateliers d'artistes, voilà qui est compréhensible, mais où l'on fait aussi de la gymnastique, mais où l'on joue également à la paume et à toutes sortes d'autres jeux populaires ici. N'est-ce pas un peu étonnant ? La ville est grande, on y trouve des terrains de paume à différents endroits, pourquoi convertir encore ces espaces sobres et imposants en terrains de jeux ? Lorsqu'on a la chance de pouvoir se promener dans un monument d'une pareille envergure, on entre en dialogue avec lui, on se rend plus perceptif, plus disponible, on tente de s'imprégner de l'espace, de sa puissance... le lieu s'adresse à ce qui est grand et profond en nous, voilà ce qu'il s'agit de laisser s'épanouir... quel rapport avec la paume et avec tous ces jeux qui nous concentrent dans leur monde et nous séparent donc de ce qui nous entoure ? Cet espèce de méli-mélo m'a d'abord semblé assez incongru, et, même, passablement absurde et offensant, avant que mon admiration pour @ ne vienne ajouter la curiosité à ces sentiments, en me poussant à la méditation. J'ai compris par la suite que mon jugement reposait sur des principes qui ne valent pas ici, et la signification de cette oeuvre m'apparaît maintenant davantage. Mais comme tu aimes les énigmes, je te laisse sur celle-ci, et on s'en reparle sous peu.


Emilie qui t'embrasse



Chère Emilie,


Je te remercie de me rappeler que j’aime les énigmes, trait de caractère que j’ai toujours estimé tant chez moi que chez les autres. Je suis assez déprimée en ce moment. J’arrive si bien à faire parler ceux qui, parmi mes personnages, condamnent l’art voire le méprisent, que je n’arrive plus à retrouver mes autres personnages, plus calmes, et encore moins ceux qui sont vastes et paisibles comme le grand air sur une montagne même lorsque le vent est fort. Notre jeu est dangereux il me semble. Comment tenter de comprendre la logique qui préside aux idées de nos personnages dépréciés sans se laisser soumettre par cette logique? J’ai observé cependant que l’écriture aide beaucoup à créer des tremplins pour passer d’un personnage à un autre. Tu le verras dans cette lettre que j’ai écrite à plusieurs moments différents.

J’ai donc pris des notes quand je me suis rappelé les idées de certains de mes personnages. L’un d’entre eux allait dans ce sens:

« L'art, c'est fort bien, mais, sauf l'art engagé, c'est inutile, voilà le point. J'ai toujours été à gauche, des foules de gens meurent de faim, vivent un enfer dans mille prisons avec ou sans barreaux, tandis que d'autres (individus ou Etats) dépensent des fortunes pour acquérir telle oeuvre d'art ou que l'on discute savamment d'art comme si de rien n'était. Ne serait-il pas plus profitable de privilégier des réflexions un peu plus importantes ? Tu vois que je me fais reprendre par ce que j’appelais un mépris de l’art. Quand je pense de cette façon-là, l’art me semble n’être qu’un truc pour bourgeois, un jouet pour les pédants qui veulent se distinguer, comme le dit Bourdieu. En ce moment je me rappelle faiblement l’effet grandiose que des cathédrales ont pu avoir sur moi, mais je me demande s’il n’est pas égoïste de ma part de tellement accorder d’importance à cet effet possible de l’art. N’est-il pas égoïste d’estimer l’art à ce point qu’on en oublie ceux qui n’en ont pas les moyens, faute, déjà, de pouvoir voyager en Europe? Le « temple » (je me sens encore poussée à mettre des guillemets, bien que je sente à la fois que c’est gamin) que tu me décris me rassure. C’est de l’art engagé. On n’y fête pas seulement la beauté et la vie saine, comme d’autres oeuvres se contentent de le faire, comme si tout le monde était né dans des conditions leur permettant de pouvoir goûter cette vie saine. Mais je vois de mieux en mieux en quoi je me trompe en pensant que ces oeuvres-là ne sont pas engagées. Je me dis qu’il suffit que de temps en temps des gens pauvres et n’ayant pas accès à la culture « bourgeoise » se sentent happés par les forces que l’art recèle pour les justifier. Je suis contente! J’arrive maintenant à faire se rencontrer ces personnages qui discutaient si difficilement il y a peu de temps encore. J’espère que je ne suis pas trop confuse. Mais cette confusion serait celle du jeu ou de la nature des choses. Il ne faut pas oublier en plus qu’en @ il n’y a ni pauvres ni bourgeois. - Tu vois, j’ai toujours l’impression que l’art se dégage un peu trop du devoir que nous avons de nous concentrer en premier lieu sur les conditions de vie des plus opprimés pour les dénoncer et à terme les modifier. D’un autre côté si nous laissons se perdre toutes nos forces pour la Cause, notre lutte risque de ne pas être très efficace. D’accord, me dis-je maintenant, on a le droit d’aimer l’art même lorsque celui-ci ne nous sert qu’à nous hausser au-dessus de nous-mêmes. Rien ne nous oblige à oublier pour cela nos devoirs. Etonnant vocabulaire du « droit » ici. Pèserait-il sur nous une sorte d’interdiction d’aimer l’art? On dirait bien que c’est le cas. Le courant artistique « Essais » dont tu me parles me plaît en tout cas beaucoup malgré sa dureté. Que c’est dur, de se faire montrer ses faiblesses! Mais ta description suffit à me permettre d’imaginer l’effet général. C’est disons la Grande Force qui nous interpelle et tente de nous aider à la rejoindre. La Grande Force, c’est nous lorsque nous nous sentons le plus forts. Il reste vrai qu’il faut connaître les conditions de vie des gens les plus opprimés, si nous voulons pouvoir les aider, mais il faut aussi beaucoup de force pour ne pas se laisser oppresser à la vue de tant de misère. Et nous avons chacun nos petites faiblesses, que notre jeu veut aussi laisser parler dans la grande discussion qu’est celle de nos personnages lorsqu’elle parvient à se faire. »

J’avoue que ces petites faiblesses sont bien ancrées en moi. Idéalement il faudrait même pouvoir l’admettre sans en faire toute une affaire, tout en en restant critique. C’est déprimant et j’en suis désolée. Pourtant le fait de détester jusqu’à l’idée d’admettre leur existence manifeste peut-être la présence d’un sentiment esthétique et moral que serait celui qui les condamne. Est-ce bien le cas? Je me pose la question à cause des « crocs » dont je parlais déjà... Si la détestation de la critique de nos faiblesses ne manifestait que la présence de sentiments plus élevés en nous, ce serait bien paradoxal. Mais les crocs montrent bien que la situation est plus compliquée que cela. C’est une énigme que je ne m’explique pas encore.

Je m'excuse à mes propres yeux de partager de tels sentiments en me rappelant l'idée de Bataille, pour qui l'homme est un être qui voudrait être « Tout », qui n'aime donc pas qu'on lui montre qu'il a des limites, qu'il peut ne pas tout connaître, ne pas tout percevoir, ne pas tout ressentir, et qui montre donc naturellement les crocs lorsque le piédestal sur lequel il tend à s'imaginer se voit ébranlé ou lorsqu'on lui fait comprendre que les piédestaux sont faits pour être conquis. Voilà qui est rassurant. Mais si certaines parties de moi montrent effectivement facilement les crocs, ce n'est pas le cas de toutes, et je ne veux certainement pas laisser les secondes se faire soumettre par les premières. Bon! L’écriture me fait du bien, et l’idée que tu ne me condamneras pas aussi. Le jeu que nous essayons de jouer pose de grandes difficultés, nous le savons depuis longtemps, déjà il faut se forcer pour ne pas le laisser de côté. Je vois bien aussi que l’Art peut nous donner des forces pour parvenir à intégrer à notre Grand Jeu les forces concurrentes.

Raconte-moi davantage tes aventures dans ce pays qui me semble toujours plus intéressant.

Claire qui te fait la bise